Skip to main content

Full text of "L'Energie spirituelle : essais et conférences"

See other formats


Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/lenergiespiritueOOberg 



L'ÉNERGIE SPIRITUELLE 



A LA MÊME LIBRAIRIE 



DU MÊME AUTEUR 



Essai sur les données immédiates de la conscience, i8* édition, 

I vol. in-8, de la Bibliothèque de philosophie contemporaine.. . . 3 fr. 70 

Matière et mémoire, i3® édition, i vol. in-8, de la Bibliothèque de 
philosophie contemporaine 5 fr. » 

Le Rire, 17° édition, i vol. in-i6, de la Bibliothèque de philosophie 
contemporaine 2 fr. 5o 

L'Évolution créatrice, 2i« édition, i vol. in-8, de la Bibliothèque de 
philosophie contemporaine,, 7 fr. 5o 



L'ÉNERGIE SPIRITUELLE 



ESSAIS ET CONFÉRENCES 



Henri BERGSON 

de l'Académie Irançaise 

et de l'Académie des Sciences morales et politiques, 

Professeur au Collège de France. 



SEPTIEME EDITION 



PARTS 
LIBRAIRIE FÉLIX ALGAN 

I08, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Io8 

1922 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction 
réserves pour tous pays. 



ÎHE INSTiTUTE CF l^'Er'AFVAL STUOIES 
10 ELMSLEY PLACE ■ 
TCKONTO 5, CA.NADA, 

JWÎ6I932 



AVANT-PROPOS 



Depuis longtemps nos amis voulaient bien nous engager 
à réunir en volume des études parues dans divers recueils 
et dont la plupart étaient devenues introuvables. Ils nous 
faisaient observer que plusieurs avaient été traduites et 
éditées séparément, dans divers pays, en forme de bro- 
chure : l'une d'elles (l'Introduction à la métaphysique) était 
maintenant à la disposition du public en sept ou huit lan- 
gues différentes, mais non pas en français. Il y avait 
d'ailleurs, dans le nombre, des conférences données à 
l'étranger et qui n'avaient pas été publiées en France. 
Telle d'entre elles, faite en anglais, n'avait jamais paru 
dans notre langue. 

Nous nous décidons à entreprendre la publication 
qu'on nous a si souvent conseillée en termes si bienveil- 
lants. Le recueil formera deux volumes. Dans le premier 
sont groupés des travaux qui portent sur des problèmes 
déterminés de psychologie et de philosophie. Tous ces 
problèmes se ramènent à celui de l'énergie spirituelle ; 
tel est le titre que nous donnons au livre. Le second 
volume comprendra les essais relatifs à la méthode, 
avec une introduction qui indiquera les origines de cette 
méthode et la marche suivie dans les applications. 



L'ÉNERGIE SPIRITUELLE 



LA CONSCIENCE ET LA VIE 



Conférence Jiuxîey^, faite à l'Université de Birmingham 
le 29 mai 1911. 

Quand la conférence qu'on doit faire est dédiée à la 
mémoire d'un savant, on peut se sentir gêné par l'obli- 
gation de traiter un sujet qui l'eût plus ou moins inté- 
ressé. Je n'éprouve aucun embarras de ce genre devant 
le nom de Huxley. La difficulté serait plutôt de trouver 
un problème qui eût laissé indifférent ce grand esprit, un 
^es plus vastes que l'Angleterre ait produits au cours du 
siècle dernier. Il m'a paru toutefois que la triple question 
de la conscience, de la vie et de leur rapport, avait dû 
s'imposer avec une force particulière à la réflexion d'un 
naturaliste qui fut un philosophe; et comme, pour ma 
part, je n'en connais pas de plus importante, c'est celle- 
là que j'ai choisie. 

I. Cette conférence a été faite en anglais. Elle a paru dans cette langue, 
sous le titre de Life and Consciousnes,s , dans le Hibbert Journal d'octobre 
191 1 ; elle a été reproduite dans le volume des « Huxley mémorial lectures» 
publié en igi/j' Le texte que nous donnons ici est tantôt la traduction, 
tantôt le développement de la conférence anglaise. 

& ' » 



LA CONSCIENCE ET LA VIE 



Mais, au moment d'attaquer le problème, je n'ose trop 
compter sur l'appui des systèmes philosophiques. Ce qui 
est troublant, angoissant, passionnant pour la plupart des 
hommes n'est pas toujours ce qui tient la première place 
dans les spéculations des métaphysiciens. D'où venons- 
nous.^ que sommes-nous.^ où allons-nous.^ Voilà les ques- 
tions vitales, devant lesquelles nous nous placerions tout 
de suite si nous philosophions sans passer par les 
systèmes. Mais, entre ces questions et nous, une philo- 
sophie trop systématique interpose d'autres problèmes. 
(( Avant de chercher la solution, dit-elle, ne faut-il pas 
savoir comment on la cherchera ? Etudiez le mécanisme 
de votre pensée, discutez votre connaissance et critiquez 
votre critique : quand vous serez assurés de la valeur de 
l'instrument, vous verrez à vous en servir. » Hélas I ce 
moment ne viendra jamais. Je ne vois qu'un moyen de 
savoir jusqu'où Ion peut aller: c'est de se mettre en 
route et de marcher. Si la connaissance que nous cher- 
chons est réellement instructive, si elle doit dilater notre 
pensée, toute analyse préalable du mécanisme de la pensée 
ne pourrait que nous montrer l'impossibilité d'aller aussi 
loin, puisque nous aurions étudié notre pensée avant la 
dilatation qu'il s'agit d'obtenir d'elle. Uiu réflexion pré- 
maturée de l'esprit sur lui-même le découragera d'avancer, 
alors qu'en avançant purement et simplement il se fut 
rapproché du but et se fût aperçu, par surcroît, que les^ 
obstacles signalés étaient pour la plupart des effets de 
mirage. Mais supposons même que le métaphysicien ne 
lâche pas ainsi la philosophie pour la critique, la fin pour 
les moyens, la proie pour l'ombre. Trop souvent, quand 
il arrive devant le problème de l'origine, de la nature et de 



LES (( LIGNES DE FAITS )) 3 

la destinée de Thomme, il passe outre pour se transporter 
à des questions qu'il juge plus hautes et d'où la solution 
de celle-là dépendrait : il spécule sur l'existence en géné- 
ral, sur le possible et sur le réel, sur le temps et sur l'es- 
pace, sur la spiritualité et sur la matérialité; puis il des- 
cend, de degré en degré, à la conscience et à la vie, dont 
il voudrait pénétrer l'essence. Mais qui ne voit que ses 
spéculations sont alors purement abstraites et qu'elles 
portent, non pas sur les choses mêmes, mais sur l'idée 
trop simple qu'il se fait d'elles avant de les avoir étudiées 
empiriquement? On ne s'expliquerait pas l'attachement 
de tel ou tel philosophe à une méthode aussi étrange si 
elle n'avait le triple avantage de flatter son amour-propre, 
de faciliter son travail, et de lui donner l'illusion de la 
connaissance définitive. Gomme elle le conduit à quelque 
théorie très générale, à une idée à peu près vide, il pourra 
toujours, plus tard, placer rétrospectivement dans l'idée 
tout ce que l'expérience aura enseigné de la chose : il 
prétendra alors avoir anticipé sur l'expérience par la seule 
force du raisonnement, avoir embrassé par avance dans 
une conception plus vaste les conceptions plus restreintes 
en elTet, mais seules difliciles à former et seules utiles à 
conserver, auxquelles on arrive par l'approfondissement 
des faits. Comme, d'autre part, rien n'est plus aisé que 
de raisonner géométriquement sur des idées abstraites, il 
construit sans peine une doctrine où tout se tient, et qui 
parait s'imposer par sa rigueur. Mais cette rigueur vient 
de ce qu'on a opéré sur une idée schématique et raide, 
au lieu de suivre les contours sinueux et mobiles de la 
réalité. Combien serait préférable une philosophie plus 
modeste, qui irait tout droit à l'objet sans s'inquiéter des 



/i LA CONSCIENCE ET LA. VIE 

principes dont il paraît dépendre! Elle n'ambitionnerait 
plus une certitude immédiate, qui ne peut être qu'éphé- 
mère. Elle prendrait son temps. Ce serait une ascension 
graduelle à la lumière. Portés par une expérience de plus 
en plus vaste à des probabilités de plus en plus hautes, 
nous tendrions, comme à une limite, vers la certitude 
définitive. 

J'estime, pour ma part, qu'il n'y a pas de principe 
d'où la solution des grands problèmes puisse se déduire 
mathématiquement. Il est vrai que je ne vois pas non plus 
de fait décisif qui tranche la question, comme il arrive 
en physique et en chimie. Seulement, dans des régions 
diverses de l'expérience, je crois apercevoir des groupes 
différents de faits, dont chacun, sans nous donner la con- 
naissance désirée, nous montre une direction où la 
trouver. Or, c'est quelque chose que d'avoir une direc- 
tion. Et c'est beaucoup que d'en avoir plusieurs, car ces 
directions doivent converger sur un même point, et ce 
point est justement celui que nous cherchons. Bref, nous 
possédons dès à présent un certain nombre de lignes de 
faits, qui ne vont pas aussi loin qu'il faudrait, mais que 
nous pouvons prolonger hypoihétiquement. Je voudrais 
suivre avec vous quelques-unes d'entre elles. Chacune, 
prise à part, nous conduira à une conclusion simplement 
probable ; mais toutes ensemble, par leur convergence, 
nous mettront en présence d'une telle accumulation de 
probabilités que nous nous sentirons, je l'espère, sur le 
chemin de la certitude. Nous nous en rapprocherons 
d'ailleurs indéfiniment, par le commun effort des bonnes 
volontés associées. Car la philosophie ne sera plus alors 
une construction, œuvre systématique d'un penseur uni- 



CONSCIENCE, MÉMOIRE, ANTICIPATION 5 

jjue. Elle comportera, elle appellera sans cesse des addi- 
tions, des corrections, des retouches. Elle progressera 
comme la science positive. Elle se fera, elle aussi, en 
collaboration. 

Voici la première direction oii nous nous engagerons. 
Qui dit esprit dit, avant tout, conscience. Mais, qu'est-ce 
que la consciences^ Vous pensez bien que je ne vais pas 
définir une chose aussi concrète, aussi constamment pré- 
sente à l'expérience de chacun de nous. Mais sans don- 
ner de la conscience une définition qui serait moins claire 
qu^elle, je puis la caractériser par son trait le plus appa- 
rent : conscience signifie d'abord mémoire. La mémoire 
peut manquer d'ampleur ; elle peut n'embrasser qu'une 
faible partie du passé ; elle peut ne retenir que ce qui 
vient d'arriver; mais la mémoire est là, ou bien alors la 
conscience n'y est pas. Une conscience qui ne conser- 
verait rien de son passé, qui s'oublierait sans cesse elle- 
même, périrait et renaîtrait à chaque instant: comment 
définir autrement l'inconscience .^^ Quand Leibniz disait de 
la matière que c'est « un esprit instantané », ne la décla- 
rait-il pas, bon gré mal gré, insensible.^ Toute conscience 
est donc mémoire, — conservation et accumulation du 
passé dans le présent. 

Mais toute conscience est anticipation de Tavenir. Con- 
sidérez la direction de votre esprit à n'importe quel 
moment: vous trouverez qu'il s'occupe de ce qui est, 
mais en vue surtout de ce qui va être. L'attention est une 
attente, et il n'y a pas de conscience sans une certaine 
attention à la vie. L'avenir est là; il nous appelle, ou 
plutôt il nous tire à lui; cette traction ininterrompue, qui 



LA CONSCIENCE ET LA VIE 



nous fait avancer sur la route du temps, est cause aussi 
que nous agissons continuellement. Toute action est un 
empiétement sur l'avenir. 

Retenir ce qui n'est déjà plus, anticiper sur ce qui n'est 
pas encore, voilà donc la première fonction de la con- 
science. Il n'y aurait pas pour elle de présent, si le présent 
se réduisait à l'instant mathématique. Cet instant n'est 
que la limite, purement théorique, qui sépare le passé de 
l'avenir; il peut à la rigueur être conçu, il n'est jamais 
perçu ; quand nous croyons le surprendre, il est déjà 
loin de nous. Ce que nous percevons en fait, c'est une 
certaine épaisseur de durée qui se compose de deux par- 
ties : notre passé immédiat et notre avenir imminent. 
Sur ce passé nous sommes appuyés, sur cet avenir nous 
sommes penchés ; s'appuyer et se pencher ainsi est le 
propre d'un être conscient. Disons donc, si vous voulez, 
que la conscience est un trait d'union entre ce qui a été 
et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l'avenir. Mais 
à quoi sert ce pont, et qu'est-ce que la conscience est 
appelée à faire .^^ 

Pour répondre à la question, demandons-nous quels 
sont les êtres conscients et jusqu'où le domaine de la con- 
science s'étend dans la nature. Mais n'exigeons pas ici 
l'évidence complète, rigoureuse, mathématique; nous 
n'obtiendrions rien. Pour savoir de science certaine qu'un 
être est conscient, il faudrait pénétrer en lui, coïncider 
avec lui, être lui. Je vous défie de prouver, par expérience 
r>u par raisonnement, que moi, qui vous parle en ce mo- 
ment, je sois un être conscient. Je pourrais être un auto- 
mate ingénieusement construit par la nature, allant, 
venant, discourant ; les paroles mêmes par lesquelles je me 



QUELS SONT LES ÊTRES CONSCIENTS ? 7 

déclare conscient pourraient être prononcées inconsciem- 
ment. Toutefois, si la chose n'est pas impossible, vous 
m'avouerez qu'elle n'est guère probable. Entre vous et 
moi il y a une ressemblance extérieure évidente ; et de 
cette ressemblance extérieure vous concluez, par analogie, 
à une similitude interne. Le raisonnement par analogie ne 
donne jamais, je le veux bien, qu'une probabilité; mais 
il y a une foule de cas où cette probabilité est assez haute 
pour équivaloir pratiquement à la certitude. Suivons 
donc le fil de l'analogie et cherchons jusqu'oii la con- 
science s'étend, en quel point elle s'arrête. 

On dit qaelquefois : « La conscience est liée chez 
nous à un cerveau ; donc il faut attribuer la conscience 
aux êtres vivants qui ont un cerveau, et la refuser aux 
autres ». Mais vous apercevez tout de suite le vice de 
cette argumentation. En raisonnant de la même manière, 
on dirait aussi bien : « la digestion est liée chez nous à 
un estomac ; donc les êtres vivants qui ont un estomac 
digèrent, et les autres ne digèrent pas. » Or on se trom- 
perait gravement, car il n'est pas nécessaire d'avoir un 
€stomac, ni même d'avoir des organes, pour digérer : une 
amibe digère, quoiqu'elle ne soit qu'une masse protoplas- 
mique à peine difTérenciée. Seulement, à mesure que le 
corps vivant se complique et se perfectionne, le travail 
se divise ; aux fonctions diverses sont affectés des organes 
différents ; et la faculté de digérer se localise dans l'esto- 
mac et plus généralement dans un appareil digestif qui 
s'en acquitte mieux, n'ayant que cela à faire. De même, 
la conscience est incontestablement liée au cerveau chez 
l'homme : mais il ne suit pas de là qu'un cerveau soit 
indispensable à la conscience. Plus on descend dans la 



8 LA CO>SCIENCE ET LA VIE 

série animale, plus les centres nerveux se simplifient et se 
séparent les uns des autres ; finalement, les éléments ner- 
veux disparaissent, noyés dans la masse d'un organisme 
moins difierencié : ne devons-nous pas supposer que si, au 
sommet de l'échelle des êtres vivants, la conscience se fixait 
sur des centres nerveux très compliqués, elle accompagne 
le système nerveux tout le long de la descente, et que 
lorsque la substance nerveuse vient enfin se fondre dans 
une matière vivante encore indifférenciée, la conscience 
s'y éparpille elle-même, diffuse et confuse, réduite à peu 
de chose, mais non pas tombée à rien? Donc, à la 
rigueur, tout ce qui est vivant pourrait être conscient : en 
principe, la conscience est coextensive à la vie. Mais l'est- 
elle en fait? Ne lui arrive-t-il pas de s'endormir ou de 
s'évanouir? C'est probable, et voici une seconde ligne de 
faits qui nous acheminera à cette conclusion. 

Chez l'être conscient que nous connaissons le mieux, 
c'est par l'intermédiaire d'un cerveau que la conscience 
travaille. Jetons donc un coup d'œil sur le cerveau humain, 
et voyons comment il fonctionne. Le cerveau fait partie 
d'un système nerveux qui comprend, outre le cerveau lui- 
même, une moelle, des nerfs, etc. Dans la moelle sont 
montés des mécanismes dont chacun contient, prête à se 
déclancher, telle ou telle action compliquée que le corps 
accomplira quand il le voudra : c'est ainsi que les rouleaux 
de papier perforé, dont on munit un piano mécanique, 
dessinent par avance les airs que jouera l'instrument. 
Chacun de ces mécanismes peut être déclanché directement 
par une cause extérieure : le corps exécute alors tout de 
suite, comme réponse à l'excitation reçue, un ensemble 
de mouvements coordonnés entre eux. Mais il y a des cas 



CONSCIENCE ET CHOIX g. 

OÙ l'excitation, au lieu d'obtenir immédiatement une réac- 
tion plus ou moins compliquée du corps en s'adressant à 
la moelle, monte d'abord au cerveau, puis redescend, et 
ne fait jouer le mécanisme de la moelle qu'après avoir pris 
le cerveau pour intermédiaire. Pourquoi ce détour? à quoi 
bon l'intervention du cerveau ? Nous le devinerons sans 
peine si nous considérons la structure générale du système 
nerveux. Le cerveau est en relation avec les mécanismes 
de la moelle en général, et non pas seulement avec tel ou 
tel d'entre eux ; il reçoit aussi des excitations de toute 
espèce, et non pas seulement tel ou tel genre d'excitation. 
C'est donc un carrefour, oii l'ébranlement venu par n'im- 
porte quelle voie sensorielle peut s'engager sur n'importe 
quelle voie motrice. C'est un commutateur, qui permet 
de lancer le courant reçu d'un point de l'organisme dans 
la direction d'un appareil de mouvement désigné à volonté. 
Dès lors, ce que l'excitation va demander au cerveau quand 
elle fait son détour, c'est évidemment d'actionner un méca- 
nisme moteur qui ait été choisi, et non plus subi. La 
moelle contenait un grand nombre de réponses toutes faites 
à la question que les circonstances pouvaient poser ; l'in- 
tervention du cerveau fait jouer la plus appropriée d'entre 
elles. Le cerveau est un organe de choix. 

Or, à mesure que nous descendons le long de la série 
animale, nous trouvons une séparation de moins en moins 
nette entre les fonctions de la moelle et celles du cerveau. 
La faculté de choisir, localisée d'abord dans le cerveau, 
s'étend progressivement à la moelle, qui d'ailleurs con- 
struit alors un moins grand nombre de mécanismes, etlej 
monte sans doute aussi avec moins de précision. Finale- 
ment, là où le système nerveux est rudimentaire, à plus 



fO LA CONSCIENCE ET LA VIE 

■forte raison là où il n'y a plus d'éléments nerveux distincts, 
automatisme et choix se fondent ensemble : la réaction se 
simplifie assez pour paraître presque mécanique ; elle hésite 
et tâtonne pourtant encore, comme si elle restait volon- 
taire. Rappelez- vous l'amibe dont nous parlions tout à 
rheure. En présence d'une substance dont elle peut faire 
sa nourriture, elle lance hors d'elle des fdaments capables 
de saisir et d'englober les corps étrangers. Ces pseudopo- 
des sont des organes véritables, et par conséquent des mé- 
canismes ; mais ce sont des organes temporaires, créés pour 
la circonstance, et qui manifestent déjà, semble-t-il, un ru- 
diment de choix. Bref, de haut en bas de la vie animale nous 
voyons s'exercer, quoique sous une forme de plus en plus 
vague à mesure que nous descendons davantage, la faculté 
de choisir, c'est-à-dire de répondre à une excitation déter- 
minée par des mouvements plus ou moins imprévus. Voilà 
ce que nous trouvons sur notre seconde ligne de faits. 
Ainsi se complète la conclusion oii nous arrivions d'abord ; 
car si, comme nous le disions, la conscience retient le passé 
et anticipe l'avenir, c'est précisément, sans doute, parce 
qu'elle est appelée à effectuer un choix : pour choisir, 
il faut penser à ce qu'on pourra faire et se remémore! 
les conséquences, avantageuses ou nuisibles, de ce qu'on a 
déjà fait ; il faut prévoir et il faut se souvenir. Mais d'autre 
part notre conclusion, en se complétant, nous fournit 
une réponse plausible à la question que nous venons de 
poser : tous les êtres vivants sont-ils des êtres conscients, 
ou la conscience ne couvre-t-elle qu'une partie du domaine 
de la vie ? 

Si, en effet, conscience signifie choix, et si le rôle de la 
conscience est de se décider, il est douteux qu'on rencontre 



CONSCIENCE EVEILLEE ET CONSCIENCE ENDORMIE 1 I 

îa conscience dans des organismes qui ne se meuvent pas 
spontanément et qui n'ont pas de décision à prendre. A 
vrai dire, il n'y a pas d'être vivant qui paraisse tout à fait 
incapable de mouvement spontané. Même dans le monde 
végétal, où l'organisme est généralement fixé au sol, la 
faculté de se mouvoir est plutôt endormie qu'absente ; 
elle se réveille quand elle peut se rendre utile. Je crois 
^ue tous les êtres vivants, plantes et animaux, la possèdent 
en droit ; mais beaucoup d'entre eux y renoncent en fait, 
— bien des animaux d'abord, surtout parmi ceux qui 
vivent en parasites sur d'autres organismes et qui n'ont 
pas besoin de se déplacer pour trouver leur nourriture, 
puis la plupart des végétaux : ceux-ci ne sont-ils pas, 
<îomme on l'a dit, parasites de la terre ? Il me paraît donc 
vraisemblable que la conscience, originellement imma- 
nente à tout ce qui vit, s'endort là où il n'y a plus de 
mouvement spontané, et s'exalte quand la vie appuie vers 
l'activité libre. Chacun de nous a d'ailleurs pu vérifier 
cette loi sur lui-même. Qu'arrive-t-il quand une de nos 
actions cesse d'être spontanée pour devenir automatique ? 
La conscience s'en retire. Dans l'apprentissage d'un exer- 
cice, par exemple, nous commençons par être conscients 
de chacun des mouvements que nous exécutons, parce 
qu'il vient de nous, parce qu'il résulte d'une décision et 
implique un choix; puis, à mesure que ces mouvements 
s'enchaînent davantage entre eux et se déterminent plus 
mécaniquement les uns les autres, nous dispensant ainsi 
<ie nous décider et de choisir, la conscience que nous 
«en avons diminue et disparaît. Quels sont, d'autre part, 
les moments où notre conscience atteint le plus de vivacité ? 
Ne sont-ce pas les moments de crise intérieure, où nous 



12 LA CONSCIENCE ET LA VIE 

hésitons entre deux ou plusieurs partis à prendre, où nous 
sentons que notre avenir sera ce que nous l'aurons fait? 
[ Les variations d'intensité de notre conscience semblent 
donc bien correspondre à la somme plus ou moins consi- 
dérable de choix ou, si vous voulez, de création, que 
nous distribuons sur notre conduite. Tout porte à croire 
qu'il en est ainsi de la conscience en général. Si conscience 
signifie mémoire et anticipation, c'est que conscience est 
synonyme de choix. 

Représentons-nous alors la matière vivante sous sa 
forme élémentaire, telle qu'elle a pu s'offrir d'abord. C'est 
une simple masse de gelée protoplasmique, comme celle 
de l'amibe ; elle est déformable à volonté, elle est donc 
vaguement consciente. Maintenant, pour qu'elle grandisse 
et qu'elle évolue, deux voies s'ouvrent à elle. Elle peut 
s'orienter dans le sens du mouvement et de l'action, — 
mouvement de plus en plus efficace, action de plus en plus 
libre : cela, c'est le risque et l'aventure, mais c'est aussi 
la conscience, avec ses degrés croissants de profondeur 
et d'intensité. Elle peut, d'autre part, abandonner la 
faculté d'agir et de choisir dont elle porte en elle l'ébauche, 
s'arranger pour obtenir sur place tout ce qu'il lui faut 
au lieu de l'aller chercher : c'est alors l'existence assu- 
rée, tranquille, bourgeoise, mais c'est aussi la torpeur, 
premier effet de l'immobilité ; c'est bientôt l'assoupis- 
sement définitif, c'est l'inconscience. Telles sont les deux 
voies qui s'offraient à l'évolution de la vie. La matière 
vivante s'est engagée en partie sur l'une, en partie sur 
l'autre. La première marque en gros la direction du 
inonde animal (je dis « en gros », parce que bien des 
espèces animales renoncent au mouvement, et par là sans 



CONSCIENCE ET IMPREVISIBILITE l3 

doute à la conscience) ; la seconde représente en gros 
celle des végétaux (je dis encore une fois (( en gros », car 
la mobilité, et probablement aussi la conscience, peuvent 
se réveiller à l'occasion chez la plante). 

Or, si nous considérons de ce biais la vie à son entrée 
dans le monde, nous la voyons apporter avec elle quelque 
chose qui tranche sur la matière brute. Le monde, laissé 
à lui-même, obéit à des lois fatales. Dans des conditions 
déterminées, la matière se comporte de façon déterminée 
rien de ce qu'elle fait n'est imprévisible : si notre science 
était complète et notre puissance de calculer infinie, nous 
saurions par avance tout ce qui se passera dans l'univers 
matériel inorganisé, dans sa masse et dans ses éléments, 
comme nous prévoyons une éclipse de soleil ou de lune. 
Bref, la matière est inertie, géométrie, nécessité. Mais avec 
la vie apparaît le mouvement imprévisible et libre. L'être 
vivant choisit ou tend à choisir. Son rôle est de créer. 
Dans un monde oii tout le reste est déterminé, une zone 
d'indétermination l'environne. Comme, pour créer 
l'avenir, il faut en préparer quelque chose dans le présent, 
comme la préparation de ce qui sera ne peut se faire que 
par l'utilisation de ce qui a été, la vie s'emploie dès le 
début à conserver le passé et à anticiper sur l'avenir dans 
une durée où passé, présent et avenir empiètent l'un sur 
l'autre et forment une continuité indivisée : cette mémoire 
et cette anticipation sont, comme nous l'avons vu, la con- 
science même. Et c'est pourquoi, en droit sinon en fait, 
la conscience est coextensive à la vie. 

Conscience et matérialité se présentent donc comme 
les formes d'existence radicalement différentes, et même 
antagonistes, aui adoptent un modas vivendi et s'arrangent 



I 4 LA CONSCIE-NGE ET LA VIE 

tant bien que mal entre elles. La matière est nécessité^ 
la conscience est liberté ; mais elles ont beau s'opposeï 
l'une à l'autre, la vie trouve moyen de les réconcilier. 
C'est que la vie est précisément la liberté s'insérant dans 
la nécessité et la tournant à son profit. Elle serait impos- 
sible, si le déterminisme auquel la matière obéit ne pou- 
vait se relâcher de sa rigueur. Mais supposez qu'à certains 
moments, en certains points, la matière offre une certaine 
élasticité, là s'installera la conscience. Elle s'y installera 
en se faisant toute petite ; puis, une fois dans la place, 
elle se dilatera, arrondira sa part et finira par obtenir tout, 
parce qu'elle dispose du temps et parce que la quantité 
d'indétermination la plus légère, en s'additionnant indé- 
finiment avec elle-même, donnera autant de liberté qu'on 
voudra. — Mais nous allons retrouver cette même con- 
clusion sur de nouvelles lignes de faits, qui nous la pré- 
senteront avec plus de rigueur. 

Si nous cherchons, en effet, comment un corps vivant 
s'y prend pour exécuter des mouvements, nous trouvons 
que sa méthode est toujours la même. Elle consiste à uti- 
liser certaines substances qu'on pourrait appeler explosives , 
et qui, semblables à la poudre à canon, n'attendent qu'une 
étincelle pour détoner. Je veux parler des aliments, plus 
particulièrement des substances ternaires, — hydrates de 
carbone et graisses. Une somme considérable d'énergie 
potentielle y est accumulée, prête à se convertir en mou- 
vement. Cette énergie a été lentement, graduellement, 
empruntée au soleil par les plantes ; et l'animal qui se 
nourrit d'une plante, ou d'un animal qui s'est nourri d'une 
plante, ou d'un animal qui s'est nourri d'un animal qui 
s'est nourri d'une plante, etc., fait simplement passer dans 



MÉCANISME DE l'aCTION LIBRE 1 5» 

son corps un explosif que la vie a fabriqué en emmaga- 
sinant de l'énergie solaire. Quand il exécute un mouve- 
ment, c'est qu'il libère l'énergie ainsi emprisonnée ; il n'a, 
pour cela, qu'à toucher un déclic, à frôler la détente d'i^n 
pistolet sans frottement, à appeler l'étincelle : l'explosil 
détone, et dans la direction choisie le mouvement s'ac- 
complit. Si les premiers êtres vivants oscillèrent entre la 
vie végétale et la \ie animale, c'est que la vie, à ses débuts, 
se chargeait à la fois de fabriquer l'explosif et de l'utiliser 
pour des mouvements. A mesure que végétaux et animaux 
se différenciaient, la vie se scindait en deux règnes, 
séparant ainsi l'une de l'autre les deux fonctions primiti- 
vement réunies. Ici elle se préoccupait davantage de 
fabriquer l'explosif, là de le faire détoner. Mais, qu'on 
l'envisageau début ou au termedeson évolution, toujours 
la vie dans son ensemble est un double travail d'accumu- 
lation graduelle et de dépense brusque : il s'agit pour elle 
d'obtenir que la matière, par une opération lente et dif- 
ficile, emmagasine une énergie de puissance qui deviendra 
tout d'un coup énergie de mouvement. Or, comment pro- 
céderait autrement une cause libre, incapable de briser la 
nécessité à laquelle la matière est soumise, capable pour- 
tant de la fléchir, et qui voudrait, avec la très petite- 
influence dont elle dispose sur la matière, obtenir d'elle, 
dans une direction de mieux en mieux choisie, des mou- 
vements de plus en plus puissants ? Elle s'y prendrait pré- 
cisément de cette manière. Elle tâcherait de n'avoir qu'à 
faire jouer un délie ou à fournir une étincelle, à utiliser 
instantanément une énergie que la matière aurait accu- 
mulée pendant tout le temps qu'il aurait fallu. 

Mais nous arriverions à la même conclusion encore en 



l6 LA CONSCIENCE ET LA. VIE 

suivant une troisième ligne de faits, en considérant, chez 
l'être vivant, la représentation qui précède l'acte, et non 
plus l'action même. A quel signe reconnaissons-nous d'or- 
dinaire l'homme d'action, celui qui laisse sa marque sur 
les événements auxquels la fortune le mêle? N'est-ce pas 
à ce qu'il embrasse une succession plus ou moins longue 
dans une vision instantanée? Plus grande est la portion 
du passé qui tient dans son présent, plus lourde est la 
masse qu'il pousse dans l'avenir pour presser contre les 
éventualités qui se préparent : son action, semblable à une 
flèche, se décoche avec d'autant plus de force en avant que 
sa représentation était plus tendue vers l'arrière. Or, voyez 
comme notre conscience se comporte vis-à-vis de la matière 
qu'elle perçoit : justement, dans un seul de ses instants, 
elle embrasse des milliers de millions d'ébranlements qui 
sont successifs pour la matière inerte et dont le premier 
apparaîtrait au dernier, si la matière pouvait se souvenir, 
<îomme un passé infiniment lointain. Quand j'ouvre les 
yeux pour les refermer aussitôt, la sensation de lumière 
que j'éprouve, et qui tient dans un de mes moments, 
est la condensation d'une histoire extraordinairement 
longue qui se déroule dans le monde extérieur. Il y a 
là, se succédant les unes aux autres, des trillions d'os- 
cillations, c'est-à-dire une série d'événements telle que 
si je voulais les compter, même avec la plus grande éco- 
nomie de temps possible, j'y mettrais des milliers 
d'années. Mais ces événements monotones et ternes, qui 
rempliraient trente siècles d'une matière devenue con- 
sciente d'elle-même, n'occupent qu'un instant de ma 
conscience à moi, capable de les contracter en une sen- 
sation pittoresque de lumière. On en dirait d'ailleurs 



TENSIONS DE DUREE I7 

autant de toutes les autres sensations. Placée au confluent 
de la conscience et de la matière, la sensation condense 
dans la durée qui nous est propre, et qui caractérise notre 
conscience, des périodes immenses de ce qu'on pourrait 
appeler, par extension, la durée des choses. Ne devons- 
nous pas croire, alors, que si notre perception contracte 
ainsi les événements de la matière, c'est pour que notre 
action les domine ? Supposons par exemple que la néces- 
sité inhérente à la matière ne puisse être forcée, à chacun 
de ses instants, que dans des limites extrêmement res- 
treintes : comment procéderait une conscience qui vou- 
drait néanmoins insérer dans le monde matériel une 
action libre, ne fut-ce que celle qu'il faut pour faire jouer 
un déclic ou pour orienter un mouvement? Ne s'arran- 
gerait-elle pas précisément de cette manière? Ne devrions- 
nous pas nous attendre à trouver, entre sa durée et celle 
des choses, une telle différence de tension que d'innom^ 
brables instants du monde matériel pussent tenir dans un 
instant unique de la vie consciente, de sorte que l'action 
voulue, accomplie par la conscience en un de ses moments, 
pût se répartir sur un nombre énorme de moments de la 
matière et sommer ainsi en elle les indéterminations 
quasi infinitésimales que chacun d'eux comporte? En 
d'autres termes, la tension de la durée d'un être con- 
scient ne mesurerait-elle pas précisément sa puissance 
d'agir, la quantité d'activité libre et créatrice qu'il peut 
introduire dans le monde? Je le crois, mais je n'insisterai 
pas là-dessus pour le moment. Tout ce que je veux dire 
€stque cette nouvelle ligne de faits nous conduit au même 
point que la précédente. Que nous considérions l'acte 
décrété par la conscience, ou la perception qui le prépare, 

a 



l8 LA CONSCIENCE ET LA VIE 

dans les deux cas la conscience nous apparaît comme une- 
force qui s'insérerait dans la matière pour s'emparer d'elle 
et la tourner à son profit. Elle opère par deux méthodes 
complémentaires : d'un côté par une action explosive qui 
libère en un instant, dans la direction choisie, une énergie 
que la matière a accumulée pendant longtemps ; de l'autre, 
par un travail de contraction qui ramasse en cet instant 
unique le nombre incalculable de petits événements que 
la matière accomplit, et qui résume d'un mot l'immensité 
d'une histoire. 

Plaçons-nous alors au point oii ces diverses lignes de 
faits convergent. D'une part nous voyons une matière 
soumise à la nécessité, dépourvue de mémoire ou n'en 
ayant que juste ce qu'il faut pour faire le pont entre 
deux de ses instants, chaque instant pouvant se déduire 
du précédent et n'ajoutant rien alors à ce qu'il y avait 
déjà dans le monde. D'autre part, la conscience, c'est-à- 
dire la mémoire avec la liberté, c'est-à-dire enfin une con- 
tinuité de création dans une durée oii il y a véritablement 
croissance, — durée qui s'étire, durée oii le passé se con- 
serve indivisible et grandit comme une plante, comme 
une plante magique qui réinventerait à tout moment sa 
forme avec le dessin de ses feuilles et de ses fleurs. 
Oue d'ailleurs ces deux existences, — matière et con- 
science, — dérivent d'une source commune, cela ne me 
paraît pas douteux. J'ai essayé jadis de montrer que, si la 
îDiemière est l'inverse de la seconde, si la conscience est 
de l'action qui sans cesse se crée et s'enrichit tandis que 
la matière est de l'action qui se défait ou qui s'use, ni 
la matière ni la conscience ne s'.wpliquent par elles- 



l'évolution de la vie ig 

mêmes. Je ne reviendrai pas là-dessus ; je me borne 
donc à vous dire que je vois dans l'évolution entière de 
la vie sur notre planète une traversée de la matière par 
la conscience créatrice, un effort pour libérer, à force 
d'ingéniosité et d'invention, quelque chose qui reste 
emprisonné chez l'animal et qui ne se dégage définitive- 
ment que chez l'homme. 

11 est inutile d'entrer dans le détail des observations qui, 
depuis Lamarck et Darwin, sont venues confirmer de plus 
en plus l'idée d'une évolution des espèces, je veux dire 
de la génération des unes par les autres depuis les formes 
organisées les plus simples. Nous ne pouvons refuser 
notre adhésion à une hypothèse qui a pour elle le triple 
témoignage de l'anatomie comparée, de l'embryologie et 
de la paléontologie. La science a d'ailleurs montré par 
quels effets se traduit, tout le long de l'évolution de 
la vie, la nécessité pour les êtres vivants de s'adapter 
aux conditions qui leur sont faites. Mais cette néces- 
sité paraît expliquer les arrêts de la vie à telles ou 
telles formes déterminées, et non pas le mouvement 
qui porte l'organisation de plus en plus haut. Un orga- 
nisme rudimentaire est aussi bien adapté que le nôtre à 
ses conditions d'existence, puisqu'il réussit à y vivre: 
pourquoi donc la vie est-elle allée se compliquant, 
et se compliquant de plus en plus dangereusement.^ 
Telle forme vivante, que nous observons aujourd'hui, 
se rencontrait dès les temps les plus reculés de l'ère 
paléozoïque ; elle a persisté, immuable, à travers les âges ; 
il n'était donc pas impossible à la vie de s'arrêter à une 
forme définitive. Pourquoi ne s'est-elle pas bornée à le 
faire, partout où c'était possible .^^ pourquoi a-t-elle mar- 



20 LA CONSCIENCE ET LA VIE 

ché? pourquoi, — si elle n'est pas entraînée par un élan, 
à travers des risques de plus en plus forts, vers une effi- 
cacité de plus en plus haute? 

11 est difficile de jeter un coup d'œil sur l'évolution de 
la vie sans avoir le sentiment que cette poussée intérieure 
est une réalité. Mais il ne faut pas croire qu'elle ait lancé la 
matière vivante dans une direction unique, ni que les 
diverses espèces représentent autant d'étapes le long d'une 
^eule route, ni que le trajet se soit effectué sans encombre. 
fi est visible que l'effort a rencontré des résistances dans la 
matière qu'il utilisait; il a du se diviser en chemin, par- 
tager entre des lignes d'évolution différentes les tendances 
dont il était gros ; il a dévié, il a rétrogradé ; parfois il 
s'est arrêté net. Sur deux lignes seulement il a rem- 
porté un succès incontestable, succès partiel dans un cas, 
relativement complet dans l'autre : je veux parler des 
arthropodes et des vertébrés. Au bout de la première ligne 
nous trouvons les instincts de l'insecte ; au bout de la 
seconde, l'intelligence humaine. Nous sommes donc auto- 
risés à croire que la force qui évolue portait d'abord en 
elle, mais confondus ou plutôt impliques l'un dans l'autre, 
instinct et intelligence. 

Bref, les choses se passent comme si un immense cou- 
rant de conscience, où s'entrepénétraient des virtualités 
de tout genre, avait traversé la matière pour l'entraîner à 
l'organisation et pour faire d'elle, quoiqu'elle soit la néces- 
sité même, un instrument de liberté. Mais la conscience 
a failli être prise au piège. La matière s'enroule autour 
d'elle, la plie à son propre automatisme, l'endort dans sa 
propre inconscience. Sur certaines lignes d'évolution, 
celles du monde végétal en particulier, automatisme et 



L HOMME 2 I 

inconscience sont la règle ; la liberté immanente à la force 
évolutive se manifeste encore, il est vrai, par la création 
de formes imprévues qui sont de véritables œuvres d'art ,\ 
mais ces imprévisibles formes, une fois créées, se répètent 
machinalement : l'individu ne choisit pas. Sur d'autres 
lignes, la conscience arrive à se libérer assez pour que 
l'individu retrouve un certain sentiment, et par consé- 
quent une certaine latitude de choix; mais les nécessités 
de l'existence sont là, qui font de la puissance de choisir 
un simple auxiliaire du besoin de vivre. Ainsi, de bas en 
haut de l'échelle de la vie, la liberté est rivée à une chaîne 
qu'elle réussit tout au plus à allonger. Avec l'homme seu- 
lement, un saut brusque s'accomplit ; la chaîne se brise. 
Le cerveau de l'homme a beau ressembler, en effet, à 
celui de l'animal : il a ceci de particulier qu'il fournit le 
moyen d'opposer à chaque habitude contractée une autre 
habitude et à tout automatisme un automatisme antago- 
niste. La liberté, se ressaisissant tandis que la nécessité 
est aux prises avec elle-même, ramène alors la matière à 
l'état d'instrument. C'est comme si elle avait, divisé pour 
régner. 

Que l'effort combiné de la physique et de la chimie 
aboutisse un jour à la fabrication d'une matière qui res- 
semble à la matière vivante, c'est probable: la vie pro- 
cède par insinuation, et la force qui entraîna la matière 
hors du pur mécanisme n'aurait pas eu de prise sur cette 
matière si elle n'avait d'abord adopté ce mécanisme: 
telle, l'aiguille de la voie ferrée se colle le long du rail 
, dont elle veut détacher le train. En d'autres termes, la vie 
s'installa, à ses débuts, dans un certain genre de matière 
qui commençait ou qui aurait pu commencer à se fabri- 



2 2 LA CONSCIENCE ET LA VIE 

quer sans elle. Mais là se fut arrêtée la matière si elle avai 
été laissée à elle-même; et là s'arrêtera aussi, sans doute, 
le travail de fabrication de nos laboratoires. On imitera 
certains caractères de la matière vivante ; on ne lui impri- 
mera pas l'élan en vertu duquel elle se reproduit et, au 
sens transformiste du mot, évolue. Or, cette reproduction 
et cette évolution sont la vie même. L'une et l'autre 
manifestent une poussée intérieure, le double besoin de 
croître en nombre et en richesse par multiplication dans 
l'espace et par complication dans le temps, enfin les 
deux instincts qui apparaissent avec la vie et qui seront 
plus tard les deux grands moteurs de l'activité humaine: 
l'amour et l'ambition. Visiblement une force travaille 
devant nous, qui cherche à se libérer de ses entraves 
et aussi à se dépasser elle-même, à donner d'abord tout 
ce qu'elle a et ensuite plus qu'elle n'a; comment définir 
autrement l'esprit .^^ et par où la force spirituelle, si elle 
existe, se distinguerait-elle des autres, sinon par la faculté 
de tirer d'elle-même plus qu'elle ne contient.^ Mais il faut 
tenir compte des obstacles de tout genre que cette force 
rencontre sur son chemin. L'évolution de la vie, depuis 
ses orisfines jusqu'à l'hommo, évoque à nos yeux l'image 
d'un courant de conscience qui s'engagerait dans la 
matière comme pour s'y frayer un passage souterrain, 
ferait des tentatives à droite et à gauche, pousserait 
plus ou moins avant, viendrait la plupart du temps se 
briser contre le roc, et pourtant, dans une direction au 
moins, réussirait à percer et reparaîtrait à la lumière. 
Cette direction est la ligne d'évolution qui aboutit à 
l'homme. 

Mais pourquoi l'esprit s'est-il lancé dans l'entreprise.^ 



DESTINATION DE LA VIE 



23 



quel intérêt avait-il à forer le tunnel ? Ce serait le cas de 
suivre plusieurs nouvelles lignes de faits, que nous ver- 
rions encore converger sur un seul point. Mais il faudrait 
-entrer dans de tels détails sur la vie psychologique, sur 
la relation psycho-physiologique, sur l'idéal moral et sur 
le progrès social, que nous ferons aussi hien d'aller tout 
droit à la conclusion. Mettons donc matière et conscience 
en présence l'une de l'autre : nous verrons que la ma- 
tière est d'abord ce qui divise et ce qui précise. Une 
pensée, laissée à elle-même, offre une implication réci- 
proque d'éléments dont on ne peut dire qu'ils soient un 
ou plusieurs : c'est une continuité, et dans toute conti- 
nuité il y a de la confusion. Pour que la pensée devienne 
distincte, il faut qu'elle s'éparpille en mots : nous ne 
nous rendons bien compte de ce que nous avons dans 
l'esprit que lorsque nous avons pris une feuille de papier, 
•et aligné les uns à côté des autres des termes qui s'en- 
trepénétraient. Ainsi la matière distingue, sépare, résout 
■en individualités et finalement en personnalités des ten- 
dances jadis confondues dans l'élan originel de la vie. 
D'autre part, la matière provoque et rend possible l'efTort. 
La pensée qui n'est que pensée, l'œuvre d'art qui n'est 
<jue conçue, le poème qui n'est que rêvé, ne coûtent pas 
encore de la peine ; c'est la réalisation matérielle du poème 
en mots, de la conception artistique en statue ou tableau, 
qui demande un effort. L'effort est pénible, mais il est 
aussi précieux, plus précieux encore que l'œuvre où il 
aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu'il 
n'y avait, on s'est haussé au-dessus de soi-même. Or, cet 
effort n'eût pas été possible sans la matière : par la résis- 
tance qu'elle oppose et par la docilité oii nous pouvons 



2 4 LA CONSCIENCE ET LA VIE 

l'amener, elle est à la fois l'obstacle, rinstrument et le 
stimulant ; elle éprouve notre force, en garde l'empreinte 
et en appelle l'intensification. 

Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de 
la vie et sur la destinée de l'homme n'ont pas assez remar- 
qué que la nature a pris la peine de nous renseigner là- 
dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis 
que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je 
dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n'est qu'un 
artifice imaginé par la nature pour obtenir de l'être vivant 
la conservation de la vie ; il n'indique pas la direction où 
la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie 
a réussi, qu'elle a gagné du terrain, qu'elle a remporté 
une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. 
Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous 
suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que 
partout 011 il y a joie, il y a création : plus riche est la 
création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde 
son enfant est joyeuse, parce qu'elle a conscience de l'avoir 
créé, physiquement et moralement. Le commerçant qui 
développe ses affaires, le chef d'usine qui voit prospérer 
son industrie, est-il joyeux en raison de l'argent qu'il 
gagne et de la notoriété qu'il acquiert ? Richesse et consi- 
dération entrent évidemment pour beaucoup dans la satis- 
faction qu'il ressent, mais elles lui apportent des plaisirs 
plutôt que de la joie, et ce qu'il goûte de joie vraie est le 
sentiment d'avoir monté une entreprise qui marche, 
d'avoir appelé quelque chose à la vie. Prenez des joies 
exceptionnelles, celle de l'artiste qui a réalisé sa pensée, 
celle du savant qui a découvert ou inventé. Vous enten- 
drez dire aue ces hommes travaillent pour la gloire et qu'il» 



CRÉATIOiN ET JOIE 25 

tirent leursjoies les plus vives de l'admiration qu'ils inspi- 
rent. Erreur profonde I On tient à l'éloge et aux honneurs 
dans l'exacte mesure où l'on n'est pas sûr d'avoir réussi. 
11 y a de la modestie au fond de la vanité. C'est pour 
se rassurer qu'on cherche l'approbation, et c'est pour sou- 
tenir la vitalité peut-être insuffisante de son œuvre qu'on 
voudrait l'entourer de la chaude admiration des hommes, 
comme on met dans du coton l'enfant né avant terme. 
Mais celui qui est sûr, absolument sûr, d'avoir produit 
une œuvre viable et durable, celui-là n'a plus que faire de 
l'éloge et se sent au-dessus de la gloire, parce qu'il est 
créateur, parce qu'il le sait, et parce que la joie qu'il en 
éprouve est une joie divine. Si donc, dans tous les 
domaines, le triomphe de la vie est la création, ne devons- 
nous pas supposer que la vie humaine a sa raison d'être 
dans une création qui peut, à la différence de celle de l'ar- 
tiste et du savant, se poursuivre à tout moment chez tous 
les hommes : ia création de soi par soi, l'agrandissement 
de la personnalité par un effort qui tire beaucoup de peu, 
quelque chose de rien, et ajoute sans cesse à ce qu'il y 
avait de richesse dans le monde ? 

Vue du dehors, la nature apparaît comme une immense 
elïlorescence d'imprévisible nouveauté ; la force qui 
l'anime semble créer avec amour, pour rien, pour le plai- 
sir, la variété sans fin des espèces végétales et animales ; 
à chacune elle confère la valeur absolue d'une grande 
œuvre d'art ; on dirait qu'elle s'attache à la première venue 
autant qu'aux autres, autant qu'à l'homme. Mais la forme 
d'un vivant, une fois dessinée, se répète indéfiniment; 
mais les actes de ce vivant, une fois accomplis, tendent à 
s'imiter eux-mêmes et à se recommencer automatique- 



-26 LA CONSCIENCE ET LA VIE 

ment : automatisme et répétition, qui dominent partout 
ailleurs que chez l'homme, devraient nous avertir que 
nous sommes ici à des haltes, et que le piétinement sur 
place, auquel nous avons affaire, n'est pas le mouvement 
même de la vie. Le point de vue de l'artiste est donc 
important, mais non pas définitif. La richesse et l'origi- 
nalité des formes marquent bien un épanouissement de 
la vie ; mais dans cet épanouissement, dont la beauté 
signifie puissance, la A'ie manifeste aussi bien un arrêt 
de son élan et une impuissance momentanée à pousser 
plus loin, comme l'enfant qui arrondit en volte gracieuse 
la fin de sa glissade. 

Supérieur est le point de vue du moraliste. Chez 
l'homme seulement, chez les meilleurs d entre nous sur- 
tout, le mouvement vital se poursuit sans obstacle, lan- 
çant à travers cette œuvre d'art qu'est le corps humain, 
et qu'il a créée au passage, le courant indéfiniment créa- 
teur de la vie morale. L'homme, appelé sans cesse à s'ap- 
puyer sur la totahté de son passé pour peser d'autant 
plus puissamment sur l'avenir, est la grande réussite de 
la vie. Mais créateur par excellence est celui dont l'action, 
intense elle-même, est capable d'intensifier aussi l'action 
lies autres hommes, et d'allumer, généreuse, des foyers 
»le générosité. Les grands hommes de bien, et plus parti- 
ralièrement ceux dont l'héroïsme inventif et simple a 
ïà\é à la vertu des voies nouvelles, sont révélateurs de 
vérité métaphysique. Ils ont beau être au point culmi- 
nant de l'évolution, ils sont le plus près des origines et 
rendent sensible à nos yeux l'impulsion qui vient du 
fond. Considérons-les attentivement, tâchons d'éprouver 
sympathiquement ce qu'ils éprouvent, si nous voulons 



VIE MORALE ET VIE SOCIALE 27 

pénétrer par un acte d'intuition jusqu'au principe même 
de la vie. Pour percer le mystère des profondeurs, il faut 
parfois viser les cimes. Le feu qui est au centre de la 
terre n'apparaît qu'au sommet des volcans. 

Sur les deux grandes routes que l'élan vital a trouvées 
ouvertes devant lui, le long de la série des arthropodes et 
de celle des vertébrés, se développèrent dans des directions 
divergentes, disions-nous, l'instinct et l'intelligence, enve- 
loppés d'abord confusément l'un dans l'autre. Au point 
culminant de la première évolution sont les insectes 
hyménoptères, à l'extrémité de la seconde est l'homme : 
de part et d'autre, malgré la différence radicale des formes 
atteintes et l'écart croissant des chemins parcourus, c'est 
à la vie sociale que l'évolution aboutit, comme si le besoin 
s'en était fait sentir dès le début, ou plutôt comme si 
quelque aspiration originelle et essentielle de la vie ne 
pouvait trouver que dans la société sa pleine satisfaction. 
La société, qui est la mise en commun des énergies 
individuelles, bénéficie des efforts de tous et rend à tous 
leur effort plus facile. Elle ne peut subsister que si elle 
se subordonne l'individu, elle ne peut progresser que si elle 
le laisse faire : exigences opposées, qu'il faudrait récon- 
cilier. Chez l'insecte, la première condition est seule 
remplie. Les sociétés de fourmis et d'abeilles sont admi- 
rablement disciplinées et unies, mais figées dans une 
immuable routine. Si l'individu s'y oublie lui-même, 
la société oublie aussi sa destination ; l'un et l'autre, 
€n état de somnambulisme, font et refont indéfiniment 
le tour du même cercle, au lieu de marcher, droit en 
avant, à une efficacité sociale plus grande et à une liberté 
individuelle plus complète. Seules, les sociétés humaines 



28 LA CONSCIENCE ET LA VIE 

tiennent fixés devant leurs a eux les deux buts à atteindre» 
En lutte avec elles-mêmes et en guerre les unes avec les. 
autres, elles cherchent visiblement, par le frottement et 
par le choc, à arrondir des angles, à user des antago- 
nismes, à éliminer des contradictions, à faire que les 
volontés individuelles s'insèrent sans se déformer dans la 
volonté sociale et que les diverses sociétés entrent à leur 
tour, sans perdre leur originalité ni leur indépendance, 
dans une société plus vaste : spectacle inquiétant et rassu- 
rant, qu'on ne peut contempler sans se dire qu'ici encore, 
à travers des obstacles sans nombre, la vie travaille h 
individuer et à intégrer pour obtenir la quantité la plus 
grande, la variété la plus riche, les qualités les plus 
hautes d'invention et d'effort. 

Si maintenant nous abandonnons cette dernière ligne 
de faits pour revenir à la précédente, si nous tenons 
compte de ce que l'activité mentale de l'homme déborde 
son activité cérébrale, de ce que le cerveau emmagasine 
des habitudes motrices mais non pas des souvenirs, de ce 
que les autres fonctions de la pensée sont encore plus indé- 
pendantes du cerveau que la mémoire, de ce que la con- 
servation et même l'intensification de la personnalité sont 
dès lors possibles et même probables après la désintégra- 
tion du corps, ne soupçonnerons-nous pas que, dans son 
passage à travers la matière qu'elle trouve ici-bas, la con- 
science se trempe comme de l'acier et se prépare à une 
action plus efficace, pour une vie plus intense ? Cette 
vie, je me la représente encore comme une vie de lutte 
et comme une exigence d'invention, comme une évolu- 
tion créatrice : chacun de nous y viendrait, par le seul 
jeu des forces naturelles, prendre place sur celui des 



L AU-DELA 29 

plans moraux où le haussaient déjà virtuellement ici-bas 
la qualité et la quantité de son effort, comme le ballon 
lâché de terre adopte le niveau que lui assignait sa den- 
sité. Ce n'est là, je le reconnais, qu'une hypothèse. Nous 
étions tout à l'heure dans la région du probable ; nous 
voici dans celle du simple possible. Avouons notre igno- 
rance, mais ne nous résignons pas à la croire définitive. 
S'il y a pour les consciences un au-delà, je ne vois pas 
pourquoi nous ne découvririons pas le moyen de l'explo- 
rer. Rien de ce qui concerne l'homme ne saurait se déro- 
ber de parti pris à l'homme. Parfois d'ailleurs le ren- 
seignement que nous nous figurons très loin, à l'infini, 
€st à côté de nous, attendant qu'il nous plaise de le 
€ueillir. Rappelez-vous ce qui s'est passé pour un autre 
au-delà, celui des espaces ultra-planétaires. Auguste 
Comte déclarait à jamais inconnaissable la composition 
chimique des corps célestes. Quelques années après, on 
inventait l'analyse spectrale, et nous savons aujourd'hui, 
mieux que si nous y étions allés, de quoi sont faites les 
étoiles. 



îl 

L'AME ET LE CORPS 

Conférence faite à Foi et Vie, îe 28 avril jjj2 *. 

Le titre de cette conférence est « L'ame et le corps », 
c'est-à-dire la matière et l'esprit, c'est-à-dire tout ce qui 
existe et même, s'il faut en croire une philosophie dont 
nous parlerons tout à l'heure, quelque chose aussi qui 
n'existerait pas. Mais rassurez-vous. Notre intention n'est 
pas d'approfondir la nature de la matière, pas plus d'ail- 
leurs que la nature de lesprit. On peut distinguer deux 
choses l'une de l'autre, et en déterminer jusqu'à un certain 
point les rapports, sans pour cela connaître la nature de 
chacune d'elles. Il m'est impossible, en ce moment, de 
faire connaissance avec toutes les personnes qui m'en- 
tourent ; je me distingue d'elles cependant, et je vois aussi 
quelle situation elles occupent par rapport à moi. Ainsi 
pour le corps et l'âme: défmir l'essence de l'un et de l'autre 
est une entreprise qui nous mènerait loin ; mais il est 



I. Cette conférence a paru, avec d'autres études dues à divers auteurs, 
dans le volume intitulé « Le matérialisme actuel » de la Biblioliieqae de philo- 
sophie scientifique, publiée sous la direction du docteur Gustave Le Bon 
(Flammarion, éditeur). 



33 l'ame et le corps 

plus aisé de savoir ce qui les unit et ce qui les sépare, car 
cette union et cette séparation sont des faits d'expérience. 
D'abord, que dit sur ce point l'expérience immédiate 
et naïve du sens commun? Chacun de nous est un corps, 
soumis aux mêmes lois que toutes les autres portions de 
matière. Si on le pousse, il avance ; si on le tire, il recule ; 
si on le soulève et qu'on l'abandonne, il retombe. Mais, à 
côté de ces mouvements qui sont provoqués mécanique- 
ment par une cause extérieure, il en est d'autres qui sem- 
blent venir du dedans et qui tranchent sur les précédents 
par leur caractère imprévu : on les appelle (( volontaires ». 
Quelle en est la cause ? C'est ce que chacun de nous 
désigne par les mots (( je » ou (( moi ». Et qu'est-ce que 
le moi? Quelque chose qui paraît, à tort ou à raison, 
déborder de toutes parts le corps qui y est joint, le dépas- 
ser dans l'espace aussi bien que dans le temps. Dans 
l'espace d'abord, car le corps de chacun de nous s'arrête 
aux contours précis qui le limitent, tandis que par notre 
faculté de percevoir, et plus particulièrement de voir, nous 
rayonnons bien au delà de notre corps : nous allons jus- 
qu'aux étoiles. Dans le temps ensuite, car le corps est 
matière, la matière est dans le présent, et, s'il est vrai que 
le passé y laisse des traces, ce ne sont des traces de passé 
que pour une conscience qui les aperçoit et qui interprète 
ce qu'elle aperçoit à la lumière de ce qu'elle se remémore : 
la conscience, elle, retient ce passé, l'enroule sur lui- 
même au fur et à mesure que le temps se déroule, et 
prépare avec lui un avenir qu'elle contribuera à créer. 
Même, l'acte volontaire, dont nous parlions à l'instant, 
n'est pas autre chose qu'un ensemble de mouvements 
appris dans des expériences antérieures, et infléchis dans 



QUE DIT LA CONSCIENCE ? 33 

une direction chaque fois nouvelle par cette force con- 
sciente dont le rôle paraît bien être d'apporter sans cesse 
quelque chose de nouveau dans le monde. Oui, elle crée 
du nouveau en dehors d'elle, puisqu'elle dessine dans 
l'espace des mouvements imprévus, imprévisibles. Et elle 
crée aussi du nouveau à l'intérieur d'elle-même, puisque 
l'action volontaire réagit sur celui qui la veut, modifie 
dans une certaine mesure le caractère de la personne 
dont elle émane, et accomplit, par une espèce de mira- 
cle, cette création de soi par soi qui a tout l'air d'être 
l'objet même de la vie humaine. En résumé donc, à 
côté du corps qui est confiné au moment présent dans le 
temps et limité à la place qu'il occupe dans l'espace, 
qui se conduit en automate et réagit mécaniquement aux 
influences extérieures, nous saisissons quelque chose qui 
s'étend beaucoup plus loin que le corps dans l'espace et 
qui dure à travers le temps, quelque chose qui demande 
ou impose au corps des mouvements non plus automa- 
tiques et prévus, mais imprévisibles et libres : celte 
chose, qui déborde le corps de tous côtés et qui crée des 
actes en se créant à nouveau elle-même, c'est le « moi », 
c'est 1' (( âme », c'est l'esprit, — l'esprit étant précisé- 
ment une force qui peut tirer d'elle-même plus qu'elle 
ne contient, rendre plus qu'elle ne reçoit, donner plus 
qu'elle n'a. Voilà ce que nous croyons voir. Telle est 
l'apparence. 

On nous dit : « Fort bien, mais ce n'est qu'une appa- 
rence. Regardez de plus près. Et écoutez parler la science. 
D'abord, vous reconnaîtrez bien vous-même que cette 
<( âme )) n'opère jamais devant vous sans un corps. Son 
corpsl'accompagne de la naissance à la mort, et, à supposer 

3 



34 l'ame et le corps 

qu'elle en soit réellement distincte, tout se passe comme- 
si elle y était liée inséparablement. Votre conscience s'éva- 
nouit si vous respirez du chloroforme ; elle s'exalte si 
vous absorbez de l'alcool ou da café. Une intoxication 
légère peut donner lieu à des troubles déjà profonds de 
l'intelligence, de la sensibilité et de la volonté. Une 
intoxication durable, comme en laissent derrière elles cer- 
taines maladies infectieuses, produira l'aliénation. S'il est 
vrai qu'on ne trouve pas toujours, à l'autopsie, des lésions 
du cerveau chez les aliénés, du moins en rencontre-t-on 
souvent ; et, là où il n'y a pas de lésion visible, c'est sans- 
doute une altération chimique des tissus qui a causé la 
maladie. Bien plus, la science localise en certaines circon- 
volutions précises du cerveau certaines fonctions détermi- 
nées de l'esprit, comme la faculté, dont vous parliez tout 
à l'heure, d'accomplir des mouvements volontaires. Des- 
lésions de tel ou tel point de la zone rolandique, entre le 
lobe frontal et le lobe pariétal, entraînent la perte des 
mouvements du bras, de la jambe, de la face, de la langue. 
La mémoire même, dont vous faites une fonction essen- 
tielle de l'esprit, a pu être localisée en partie : au pied de 
la troisième circonvolution frontale gauche siègent les 
souvenirs des mouvements d'articulation de la parole ; 
dans une région intéressant la première et la deuxième 
circonvolutions temporales gauches se conserve la mémoire 
du son des mots ; à la partie postérieure de la deuxième 
circonvolution pariétale gauche sont déposées les images 
visuelles des mots et des lettres, etc. Allons plus loin. Vous 
disiez que, dans l'espace comme dans le temps, l'âme 
déborde le corps auquel elle est jointe. Voyons pour l'es- 
pace. Il est vrai que la vue et l'ouïe vont au delà des limites 



THESE MATERIALISTE 00 

du corps ; maïs pourquoi ? Parce que des vibrations venues 
de loin ont impressionné l'œil et l'oreille, se sont trans- 
mises au cerveau ; là, dans le cerveau, l'excitation est 
devenue sensation auditive ou visuelle ; la perception est 
donc intérieure au corps et ne l'élargit pas. Arrivons au 
temps. Vous prétendez que l'esprit embrasse le passé, 
tandis que le corps est confiné dans un présent qui recom- 
mence sans cesse. Mais nous ne nous rappelons le passé 
que parce que notre corps en conserve la trace encore 
présente. Les impressions faites par les objets sur le cer- 
veau y demeurent, comme des images sur une plaque 
sensibilisée ou des phonogrammes sur des disques pho- 
nographiques ; de même que le disque répète la mélodie 
quand on fait fonctionner l'appareil, ainsi le cerveau res- 
suscite le souvenir quand l'ébranlement voulu se produit 
au point où l'impression est déposée. Donc, pas plus 
dans le temps que dans l'espace, l'ccâme» ne déborde le 

corps Mais y a-t-il réellement une âme distincte du 

corps ? Nous venons de voir que des changements se pro- 
duisent sans cesse dans le cerveau, ou, pour parler plus 
précisément, des déplacements et des groupements nou- 
veaux de molécules et d'atomes. Il en est qui se traduisent 
parce que nous appelons des sensations, d'autres par des 
souvenirs; il en est, sans aucun doute, qui correspondent 
à tous les faits intellectuels, sensibles et volontaires : la 
conscience s'y surajoute comme une phosphorescence ; 
elle est semblable à la trace lumineuse qui suit et dessine 
le mouvement de l'allumette qu'on frotte, dans l'obscurité, 
le long d'un mur. Cette phosphorescence, s'éclairant pour 
ainsi dire elle-même, crée de singulières illusions d'op- 
tique intérieure ; c'est ainsi que la conscience s'imagine 



36 LAME ET LE CORPS 

modifier, diriger, produire les mouvements dont elle n*est 
que le résultat ; en cela consiste la croyance à une volonté 
libre. La vérité est que si nous pouvions, à travers le 
crâne, voir ce qui se passe dans un cerveau qui travaille, 
si nous disposions, pour en observer l'intérieur, d'instru- 
ments capables de grossir des millions de millions de fois 
autant que ceux de nos microscopes qui grossissent le plus, 
si nous assistions ainsi à la danse des molécules, atomes 
et électrons dont l'écorce cérébrale est faite, et si, d'autre 
part, nous possédions la table de correspondance entre le 
cérébral et le mental, je veux dire le dictionnaire permet- 
tant de traduire chaque figure de la danse en langage de 
pensée et de sentiment, nous saurions aussi bien que la 
prétendue (( âme » tout ce qu'elle pense, sent et veut, tout 
ce qu'elle croit faire librement alors qu'elle le fait mécani- 
quement. Nous le saurions même beaucoup mieux qu'elle, 
car cette soi-disant âme consciente n'éclaire qu'une petite 
partie delà danse intra-cérébrale, elle n'est que l'ensemble 
des feux follets qui voltigent au-dessus de tels ou tels grou- 
pements privilégiés d'atomes, au lieu que nous assiste- 
rions à tous les groupements de tous les atomes, à la 
danse intra-cérébrale tout entière. Votre (( âme con- 
sciente )) est tout au plus un effet qui aperçoit des effets r 
nous verrions, nous, les effets et les causes ». 

Voilà ce qu'on dit quelquefois au nom de la science. 
Mais il est bien évident, n'est-ce-pas P, que si l'on appelle 
(( scientifique » ce qui est observé ou observable, démontré 
ou démontrable, une conclusion comme celle qu'on vient 
de présenter n'a rien de scientifique, puisque, dans l'état 
actuel de la science, nous n'entrevoyons même pas la pos- 
sibilité de la vérifier. On allègue, il est vrai, que la loi de 



QUE DIT l'expérience? S*] 

conservation de l'énergie s'oppose à ce que la plus petite 
parcelle de force ou de mouvement se crée dans l'univers, 
et que, si les choses ne se passaient pas mécaniquement 
comme on vient de le dire, si une volonté efficace interve- 
nait pour accomplir des actes libres, la loi de conservation 
de l'énergie serait violée. Mais raisonner ainsi est simple- 
ment admettre ce qui est en question ; car la loi de con- 
servation de l'énergie, comme toutes les lois physiques, 
n'est que le résumé d'observations faites sur des phéno- 
mènes physiques ; elle exprime ce qui se passe dans un 
domaine où personne n'a jamais soutenu qu'il y eût 
caprice, choix ou liberté ; et il s'agit précisément de savoir 
si elle se vérifie encore dans des cas où la conscience (qui, 
après tout, est une faculté d'observation, et qui expéri- 
mente à sa manière) se sent en présence d'une activité 
libre. Tout ce qui s'offre directement aux sens ou à la 
conscience, tout ce qui est objet d'expérience, soit exté- 
rieure soit interne, doit être tenu pour réel tant qu'on n'a 
pas démontré que c'est une simple apparence. Or, il n'est 
pas douteux que nous nous sentions libres, que telle soit 
notre impression immédiate. A ceux qui soutiennent que 
ce sentiment est illusoire incombe donc l'obligation de la 
preuve. Et ils ne prouvent rien de semblable, puisqu'ils ne 
font qu'étendre arbitrairement aux actions volontaires une 
loi vérifiée dans des cas où la volonté n'intervient pas. Il 
est d'ailleurs bien possible que, si la volonté est capable 
de créer de l'énergie, la quantité d'énergie créée soit trop 
faible pour affecter sensiblement nos instruments de 
mesure : l'effet pourra néanmoins en être énorme, comme 
celui de l'étincelle qui fait sauter une poudrière. Je n'en- 
trerai pas dans l'examen approfondi de ce point. Qu'il me 



38 L AME ET LE CORPS 

suffise de dire que si l'on considère le mécanisme du mou- 
vement volontaire en particulier, le fonctionnement du 
système nerveux en général, la vie elle-même enfin dans 
ce qu'elle a d'essentiel, on arrive à la conclusion que l'ar- 
tifice constant de la conscience, depuis ses origines les 
plus humbles dans les formes vivantes les plus élémen- 
taires, est de convertir à ses fins le déterminisme physique 
ou plutôt de tourner la loi de conservation de l'énergie, 
en obtenant de la matière une fabrication toujours plus 
intense d'explosifs toujours mieux utilisables : il suffit alors 
d'une action extrêmement faible, comme celle d'un doigt 
qui presserait sans effort la détente d'un pistolet sans frot- 
tement, pour libérer au moment voulu, dans la direction 
choisie, une somme aussi grande que possible d'énergie 
accumulée. Le glycogène déposé dans les muscles est en 
effet un explosif véritable ; par lui s'accomplit le mouve- 
ment volontaire : fabriquer et utiliser des explosifs de ce 
genre semble être la préoccupation continuelle et essentielle 
de la vie, depuis sa première apparition dans des masses 
protoplasmiquesdéformablesàvolontéjusqu'à son complet 
épanouissement dans des organismes capables d'actions 
libres. Mais, encore une fois, je ne veux pas insister ici 
sur un point dont je me suis longuement occupé ailleurs. 
Je ferme donc la parenthèse que j'aurais pu me dispenser 
d'ouvrir, et j*e reviens à ce que je disais d'abord, à l'impos- 
sibilité d'appeler scientifique une thèse qui n'est ni démon- 
trée ni même suggérée par l'expérience. 

Que nous dit en effet l'expérience ? Elle nous montre 
<^ue la vie de l'ame ou, si vous aimez mieux, la A'ie de la 
conscience, est liée à la vie du corps, qu'il y a solidarité 
entre elles, rien de plus. Mais ce point n'a jamais été con- 



INSUFFISANCE DES DOCTRINES Sq 

lesté par personne, et il y a loin de là à soutenir que le 
cérébral est l'équivalent du mental, qu'on pourrait lire 
dans un cerveau tout ce qui se passe dans la conscience 
<;orrespondante. Un vêtement est solidaire du clou auquel 
il est accroché ; il tombe si l'on arrache le clou ; il oscille 
«i le clou remue ; il se troue, il se déchire si la tête du 
clou est trop pointue ; il ne s'ensuit pas que chaque détail 
du clou corresponde à un détail du vêtement, ni que le clou 
soit l'équivalent du vêtement ; encore moins s'ensuit-il 
que le clou et le vêtement soient la même chose. Ainsi, la 
conscience est incontestablement accrochée à un cerveau, 
mais il ne résulte nullement de là que le cerveau dessine 
tout le détail de la conscience, ni que la conscience soit 
une fonction du cerveau. Tout ce que l'observation, l'ex- 
périence, et par conséquent la science nous permettentd'af- 
firmer, c'est l'existence d'un certaine relation entre le cer- 
veau et la conscience. 

Quelle est cette relation ? Ah ! c'est ici que nous pou- 
A^ons nous demander si la philosophie a bien donné ce 
qu'on était en droit d'attendre d'elle. A la philosophie 
incombe la tâche d'étudier la vie de l'âme dans toutes ses 
manifestations. Exercé à l'observation intérieure, le 
philosophe devrait descendre au-dedans de lui-même, 
puis, remontant à la surface, suivre le mouvement 
graduel par lequel la conscience se détend, s'étend, se 
prépare à évoluer dans l'espace. Assistant à cette matéria- 
lisation progressive, épiant les démarches par lesquelles 
la conscience s'extériorise, il obtiendrait tout au moins 
une intuition vague de ce que peut être l'insertion de 
l'esprit dans la matière, la relation du corps à l'âme. Ce 
ne serait sans doute qu'une première lueur, pas davan- 



/jO L AME ET LE CORPS 

lage. Mais cette lueur nous dirigerait parmi les faits 
innombrables dont la psychologie et la pathologie dis- 
posent. Ces faits, à leur tour, corrigeant et complétant 
ce que l'expérience interne aurait eu de défectueux ou 
d'insufRsant, redresseraient la méthode d'observation 
intérieure. Ainsi, par des allées et venues entre deu:x 
centres d'observation, l'un au dedans, l'autre au dehorsv 
nous obtiendrions une solution de plus en plus appro- 
chée du problème, — jamais parfaite, comme préten- 
dent trop souvent l'être les solutions du métaphysicien, 
mais toujours perfectible, comme celles du savant. Il est 
vrai que du dedans serait venue la première impulsion, 
à la vision intérieure nous aurions demandé le principal 
éclaircissement; et c'est pourquoi le problème resterait 
ce qu'il doit être, un problème de philosophie. 

Mais le métaphysicien ne descend pas facilement des 
hauteurs où il aime à se tenir. Platon l'invitait à se tour- 
ner vers le monde des Idées. G 'est là qu'il s'installe volon- 
tiers, fréquentant parmi les purs concepts, les amenant à 
des concessions réciproques, les conciliant tant bien que 
mal les uns avec les autres, s'exerçant dans ce milieu 
distingué à une diplomatie savante. 11 hésite à entrer en 
contact avec les faits, quels qu'ils soient, à plus forte 
raison avec des faits tels que les maladies mentales : 
il craindrait de se salir les mains. Bref, la théorie que 
la science était en droit d'attendre ici de la philosophie, 
— théorie souple, perfectible, calquée sur l'ensemble 
des faits connus, — la philosophie n'a pas voulu ou n'a 
pas su la lui donner. 

Alors, tout naturellement, le savant s'est dit : (( Puisque 
la philosopViie ne me demande pas, avec faits et raisons 



ORIGINES DE LA DOCTRINE (( PARALLÉLISÏE )) t[l 

à l'appui, de limiter de telle ou telle manière déterminée, 
sur tels et tels points déterminés, la correspondance sup- 
posée entre le mental et le cérébral, je vais faire provi- 
soirement comme si la correspondance était parfaite et 
comme s'il y avait équivalence ou même identité. Moi, 
physiologiste, avec les méthodes dont je dispose — < 
observation et expérimentation purement extérieures — 
je ne vois que le cerveau et je n'ai de prise que sur le 
cerveau ; je vais donc procéder comme si la pensée n'était 
qu'une fonction du cerveau ; je marcherai ainsi avec 
d'autant plus d'audace, j'aurai d'autant plus de chances 
de m'avancer loin. Quand on ne connaît pas la limite de 
son droit, on le suppose d'abord sans limite ; il sera tou- 
jours temps d'en rabattre. » Voilà ce que s'est dit le 
savant ; et il s'en serait tenu là s'il avait pu se passer de 
philosophie. 

Mais on ne se passe pas de philosophie ; et en atten- 
dant que les philosophes lui apportassent la théorie mal- 
léable, modelable sur la double expérience du dedans et du 
dehors, dont la science aurait eu besoin, il était naturel 
que le savant acceptât, des mains de l'ancienne métaphy- 
sique, la doctrine toute faite, construite de toutes pièces, 
qui s'accordait le mieux avec la règle de méthode qu'il 
avait trouvé avantageux de suivre. Il n'avait d'ailleurs pas 
le choix. La seule hypothèse précise que la métaphysique 
des trois derniers siècles nous ait léguée sur ce point 
est justement celle d'un parallélisme rigoureux entre 
l'âme et le corps, l'âme exprimant certains états du corps, 
ou le corps exprimant l'âme, ou l'âme et le corps étant 
deux traductions, en langues différentes, d'un original 
oui ne serait ni l'un ni l'autre : dans les trois cas, le 



^2 LAME ET LE CORPS 

cérébral équivaudrait exactement au mental. Comment 
la philosophie du xvn* siècle avait-elle été conduite à 
cette hypothèse? Ce n'était certes pas par Tanatomie et la 
physiologie du cerveau, sciences qui existaient à peine; 
et ce n'était pas davantage par l'étude de la structure, des 
fonctions et des lésions de l'esprit. Non, cette hypothèse 
avait été tout naturellement déduite des principes géné- 
raux d'une métaphysique qu'on avait conçue, en grande 
partie au moins, pour donner un corps aux espérances 
<le la physique moderne. Les découvertes qui suivirent 
la Renaissance, — principalement celles de Kepler et de 
Oalilée, — avaient révélé la possibilité de ramener les 
problèmes astronomiques et physiques à des problèmes 
^e mécanique. De là l'idée de se représenter la totalité 
de l'univers matériel, inorganisé et organisé, comme 
une immense machine, soumise à des lois mathéma- 
tiques. Dès lors les corps vivants en général, le corps 
de l'homme en particulier, devaient s'engrener dans la 
machine comme autant de rouages dans un mécanisme 
d'horlogerie ; aucun de nous ne pouvait rien faire qui ne 
fût déterminé par avance, calculable mathématiquement. 
L'âme humaine devenait ainsi incapable de créer ; il 
fallait, si elle existait, que ses états successifs se bor- 
nassent à traduire en langage de pensée et de sentiment 
les mêmes choses que son corps exprimait en étendue e 
en mouvement. Descartes, il est vrai, n'allait pas encore 
aussi loin : avec le sens qu'il avait des réalités, il préféra, 
dût la rigueur de la doctrine en souffrir, laisser un peu 
de place à la volonté libre. Et si, avec Spinoza et Leibniz, 
cette restriction disparut, balayée par la logique du sys- 
tème, si ces deux philosophes formulèrent dans toute 



ORIGINES DE LA DOCTRINE (( PARALLELISTE )) 43 

sa rigueur l'hypothèse d'un paralléhsme constant entre 
les états du corps et ceux de l'âme, du moins s'ahs- 
tinrent-ils de faire de l'âme un simple reflet du corps ; 
ils auraient aussi bien dit que le corps était un reflet de 
l'âme. Mais ils avaient préparé les voies à un cartésia- 
nisme diminué, étriqué, d'après lequel la vie mentale ne 
serait qu'un aspect de la vie cérébrale, la prétendue 
<( âme )) se réduisant à l'ensemble de certains phéno- 
mènes cérébraux auxquels la conscience se surajou- 
terait comme une lueur phosphorescente. De fait, à tra- 
vers tout le xviii^ siècle, nous pouvons suivre à la trace 
cette simplification progressive de la métaphysique car- 
tésienne. A mesure qu'elle se rétrécit, elle s'infiltre 
davantage dans une physiologie qui, naturellement, y 
trouve une philosophie très propre à lui donner cette 
confiance en elle-même dont elle a besoin. Et c'est ainsi 
que des philosophes tels que Lamettrie, Helvétius, Charles 
Bonnet, Cabanis, dont les attaches avec le cartésianisme 
sont bien connues, ont apporté à la science du dix-neu- 
vième siècle ce qu'elle pouvait le mieux utiliser de la mé- 
taphysique du dix-septième. Alors, que des savants qui 
philosophent aujourd'hui sur la relation du psychique au 
physique se rallient à l'hypothèse du parallélisme, cela se 
comprend : les métaphysiciens ne leur ont guère fourni 
autre chose. Qu'ils préfèrent même la doctrine paralléliste 
à toutes celles qu'on pourrait obtenir par la même méthode 
de construction a priori, je l'admets encore : ils trouvent 
dans cette philosophie un encouragement à aller de l'avant. 
Mais que tel ou tel d'entre eux vienne nous dire que 
c'est là de la science, que c'est l'expérience qui nous révèle 
un parallélisme rigoureux et complet entre la vie cérébrale 



44 



L AME ET LE CORPS 



et la vie mentale, ah non! nous l'arrêterons, et nous lui 
répondrons : vous pouvez sans doute, vous savant, sou- 
tenir cette thèse, comme le métaphysicien la soutient, 
mais ce n'est plus alors le savant en vous qui parle, c'est le 
métaphysicien. Vous nous rendez simplement ce que nous 
vous avons prêté. La doctrine que vous nous apportez, 
nous la connaissons : elle sort de nos ateliers ; c'est nous,^ 
philosophes, qui l'avons fabriquée ; et c'est de la vieille, 
très vieille marchandise. Elle n'en vaut pas moins, à 
coup sûr ; mais elle n'en est pas non plus meilleure. 
Donnez-la pour ce qu'elle est, et n'allez pas faire passer 
pour un résultat de la science, pour une théorie modelée 
sur les faits et capable de se remodeler sur eux, une doc- 
trine qui a pu prendre, avant même Téclosion de notre 
physiologie et de notre psychologie, la forme parfaite et 
définitive à laquelle se reconnaît une construction méta- 
physique. 

Essaierons-nous alors de formuler la relation de l'acti- 
vité mentale à l'activité cérébrale, telle qu'elle apparaî- 
trait si l'on écartait toute idée préconçue pour ne tenir 
compte que des faits connus ? Une formule de ce 
genre, nécessairement provisoire, ne pourra prétendre 
qu'à une plus ou moins haute probabilité. Du moins la 
probabilité sera-t-elle susceptible d'aller en croissant, et 
la formule de devenir de plus en plus précise à mesure 
que la connaissance des faits s'étendra. 

Je vous dirai donc qu'un examen attentif de la vie de 
l'esprit et de son accompagnement physiologique m'amène 
à croire que le sens commun a raison, et qu'il y a infini- 
ment plus, dans une conscience humaine, que dans 



HYPOTHÈSE SUGGÉRÉE PAR LES FAITS 45 

le cerveau correspondant. Voici, en gros, la conclu- 
sion où j 'arrive \ Celui qui pourrait regarder à l'inté- 
rieur d'un cerveau en pleine activité, suivre le va-et- 
vient des atomes et interpréter tout ce qu'ils font, 
celui-là saurait sans doute quelque chose de ce qui se 
passe dans l'esprit, mais il n'en saurait que peu de chose. 
Il en connaîtrait tout juste ce qui est exprimable en 
gestes, attitudes et mouvements du corps, ce que l'état 
d'âme contient d'action en voie d'accomplissement, ou 
simplement naissante: le reste lui échapperait. Il serait, vis- 
à-vis des pensées et des sentiments qui se déroulent à l'in- 
térieur de la conscience, dans la situation du spectateur 
qui voit distinctement tout ce que les acteurs font sur la 
scène, mais n'entend pas un mot de ce qu'ils disent. Sans 
doute, le va-et-vient des acteurs, leurs gestes et leurs 
attitudes, ont leur raison d'être dans la pièce qu'ils jouent ; 
et si nous connaissons le texte, nous pouvons prévoir à 
peu près le geste; mais la réciproque n'est pas vraie, et 
la connaissance des gestes ne nous renseigne que fort peu 
sur la pièce, parce qu'il y a beaucoup plus dans une fine 
comédie que les mouvements par lesquels on la scande. 
Ainsi, je crois que si notre science du mécanisme céré- 
bral était parfaite, et parfaite aussi notre psychologie, 
nous pourrions deviner ce qui se passe dans le cerveau 
pour un état d'âme déterminé ; mais l'opération inverse 
serait impossible, parce que nous aurions le choix, pour 
un même état du cerveau, entre une foule d'états d'âme 
dirférents, également appropriés ^ Je ne dis pas, notez-le 

1 . Pour le développement de ce point, voir notre livre Matière et Mémoire 
Paris, 1896 (principalement le second et le troisième chapitres). 

2. Encore ces états ne pourraient-ils être représentés que vaguement. 



46 l'ame et le corps 

bien, qu*un élat d'âme quelconque puisse correspondre à 
un état cérébral donné : posez le cadre, vous n'y placerez, 
pas n'importe quel tableau ; le cadre détermine quelque 
chose du tableau en éliminant par avance tous ceux qui 
n'ont pas la même forme et la même dimension ; mais, 
pourvu que la forme et la dimension y soient, le tableau 
entrera dans le cadre. Ainsi pour le cerveau et la con- 
science. Pourvu que les actions relativement simples, — 
gestes, attitudes, mouvements, — en lesquels se dégrade- 
rait un état d'àme complexe, soient bien celles que le 
cerveau prépare, Tétat mental s'insérera exactement dans 
l'état cérébral; mais il y a une multitude de tableaux dif- 
férents qui tiendraient aussi bien dans ce cadre ; et par 
conséquent le cerveau ne détermine pas la pensée ; et 
par conséquent la pensée, en grande partie au moins, est 
indépendante du cerveau. 

L'étude des faits permettra de décrire avec une préci- 
sion croissante cet aspect particulier de la vie mentale 
qui est seul dessiné, à notre avis, dans l'activité cérébrale. 
S'agit-il de la faculté de percevoir et de sentir .►^ Notre 
corps, inséré dans le monde matériel, reçoit des excitations 
auxquelles il doit répondre par des mouvements appro- 
priés; le cerveau, et d'ailleurs le système cérébro-spinal 
en général, préparent ces mouvements; mais la perception 
est tout autre chose \ S'agit-il de la faculté de vouloir? Le 
corps exécute des mouvements volontaires grâce à certains 
mécanismes, tout montés dans le système nerveux, qui 
n'attendent qu'un signal pour se déclancher ; le cerveau est 



grossièrement, tout état d'àme déterminé d'une personne déterminée étant, 
dans son ensemble, quelque chose d'imprévisible et de nouveau, 
I. Voir, sur ce point, Matière et Mémoire, cliap. i. 



PENSÉE ET PANTOMIME ^7 

le point d'où part le signal et même le déclanchement. 
La zone rolandique, oii l'on a localisé le mouvemer^- 
volontaire, est comparable en effet au poste d'aiguillage 
d'où l'employé lance sur telle ou telle voie le train qui 
arrive; ou encore c'est un commutateur, par lequel une 
excitation extérieure donnée peut être mise en communi- 
cation avec un dispositif moteur pris à volonté ; mais à 
côté des organes du mouvement et de l'organe du choix, 
il y a autre chose, il y a le choix lui-même. S 'agit-il 
enfin de la pensée? Quand nous pensons, il est rare que 
nous ne nous parlions pas à nous-mêmes : nous esquis- 
sons ou préparons, si nous ne les accomplissons pas effec- 
tivement, les mouvements d'articulation par lesquels 
s'exprimerait notre pensée ; et quelque chose s'en doit 
déjà dessiner dans le cerveau. Mais là ne se borne pas, 
croyons-nous, le mécanisme cérébral de la pensée: der- 
rière les mouvements intérieurs d'articulation, qui ne 
sont d'ailleurs pas indispensables, il y a quelque chose 
de plus subtil, qui est essentiel. Je veux parler de ces 
mouvements naissants qui indiquent symboliquement 
toutes les directions successiA^es de l'esprit. Remarquez 
que la pensée réelle, concrète, Advante, est chose dont 
les psychologues nous ont fort peu parlé jusqu'ici, parce 
qu'elle offre malaisément prise à l'observation intérieure. 
Ce qu'on étudie d'ordinaire sous ce nom est moins la 
pensée même qu'une imitation artificielle obtenue en 
composant ensemble des images et des idées. Mais avec 
des images, et même avec des idées, vous ne reconsti- 
tuerez pas de la pensée, pas plus qu'avec des positions 
vous ne ferez du mouvement. L'idée est un arrêt de la 
pensée; elle naît quand la pensée, au lieu de continuer 



/(8 l'ame et le corps 

son chemin, fait une pause ou revient sur elle-même : 
telle, la chaleur surgit dans la balle qui rencontre l'ob- 
stacle. Mais, pas plus que la chaleur ne préexistait dans 
la balle, l'idée ne faisait partie intégrante de la pensée. 
Essayez, par exemple, en mettant bout à bout les idées 
de chaleur, de production, de balle, et en intercalant les 
idées d'intériorité et de réflexion impliquées dans les mots 
« dans )) et « soi », de reconstituer la pensée que je 
viens d'exprimer par cette phrase ; « la chaleur se pro- 
duit dans la balle ». Vous verrez que c'est impossible, 
que la pensée était un mouvement indivisible, et que les 
idées correspondant à chacun des mots sont simplement 
les représentations qui surgiraient dans l'esprit à chaque 
instant du mouvement delà pensée ^Ha pensée s'arrêtait; 
— mais elle ne s'arrête pas. Laissez donc de côté les 
reconstructions artificielles de la pensée ; considérez la 
pensée même ; vous y trouverez moins des états que des 
directions, et vous verrez qu'elle est essentiellement un 
changement continuel et continu de direction intérieure, 
lequel tend sans cesse à se traduire par des changements 
de direction extérieure, je veux dire par des actions et 
des gestes capables de dessiner dans l'espace et d'expri- 
mer métaphoriquement, en quelque sorte, les allées et 
venues de l'esprit. De ces mouvements esquissés, ou 
même simplement préparés, nous ne nous apercevons 
pas, le plus souvent, parce que nous n'avons aucun 
intérêt à les connaître ; mais force nous est bien de les 
remarquer quand nous serrons de près notre pensée pour 
la saisir toute vivante et pour la faire passer, vivante 
encore, dans l'âme d'autrui. Les mots auront beau alors 
^Ire choisis comme il faut, ils ne diront pas ce que 



PENSÉE ET PANTOMIME 4 9 

nous voulons leur faire dire si le rythme, la ponctuation 
et toute la chorégraphie du discours ne les aident pas à 
obtenir du lecteur, guidé alors par une série de mouve- 
ments naissants, qu'il décrive une courbe de pensée et 
de sentiment analogue à celle que nous décrivons nous* 
mêmes. Tout l'art d'écrire est là. C'est quelque chose 
comme l'art du musicien ; mais ne croyez pas que la 
musique dont il s'agit ici s'adresse simplement à l'oreille, 
comme on se l'imagine d'ordinaire. Une oreille étran- 
gère, si habituée qu'elle puisse être à la musique, ne fera 
pas de difTérence entre la prose française que nous trou- 
vons musicale et celle qui ne l'est pas, entre ce qui 
est parfaitement écrit en français et ce qui ne l'est qu 'ap- 
proximativement : preuve évidente qu'il s'agit de tout 
autre chose que d'une harmonie matérielle des sons. En 
réalité, l'art de l'écrivain consiste surtout à nous faire 
oublier qu'il emploie des mots. L'harmonie qu'il cherche 
est une certaine correspondance entre les allées et venues 
de son esprit et celles de son discours, correspondance 
si parfaite que, portées par la phrase, les ondulations 
de sa pensée se communiquent à la nôtre et qu'alors 
chacun des mots, pris individuellement, ne compte plus : 
il n'y a plus rien que le sens mouvant qui traverse les 
mots, plus rien que deux esprits qui semblent vibrer 
directement, sans intermédiaire, à l'unisson l'un de 
l'autre. Le rythme de la parole n'a donc d'autre objet 
que de reproduire le rythme de la pensée ; et que peut 
être le rythme de la pensée sinon celui des mouvements 
naissants, à peine conscients, qui l'accompagnent.^ Ces 
mouvements, par lesquels la pensée s'extérioriserait en 
actions, doivent être préparés et comme préformés dans 

4 



5o l'ame et le corps 

le cerveau. C'est cet accompagnement moteur de la 
pensée que nous apercevrions sans doute si nous pou- 
UciQs pénétrer dans un cerveau qui travaille, et non pas 
la pensée même. 

En d'autres termes, la pensée est orientée vers l'action ; 
et, quand elle n'aboutit pas à une action réelle, elle 
esquisse une ou plusieurs actions virtuelles, simplement 
possibles. Ces actions réelles ou virtuelles, qui sont la 
projection diminuée et simplifiée de la pensée dans l'es- 
pace et qui en marquent les articulations motrices, sont 
ce qui en est dessiné dans la substance cérébrale. La 
relation du cerveau à la pensée est donc complexe et sub- 
tile. Si vous me demandiez de l'exprimer dans une formu'e 
simple, nécessairement grossière, je dirais que le cerveau 
est un organe de pantomime, et de pantomime seulement. 
Son rôle est de mimer la vie de l'esprit, de mimer aussi 
les situations extérieures auxquelles l'esprit doit s'adapter. 
L'activité cérébrale est à l'activité mentale ce que les 
mouvements du bâton du chef d'orchestre sont à la sym- 
phonie. La symphonie dépasse de tous côtés les mouve- 
ments qui la scandent ; la vie de l'esprit déborde de 
même la \ie cérébrale. Mais le cerveau, justement parce 
qu'il extrait de la vie de l'esprit tout ce qu'elle a de 
jouable en mouvement et de matérialisable, justement 
parce qu'il constitue ainsi le point d'insertion de l'esprit 
dans la matière, assure à tout instant l'adaptation de 
l'esprit aux circonstances, maintient sans cesse l'esprit 
en contact avec des réalités. Il n'est donc pas, à pro- 
prement parler, organe de pensée, ni de sentiment, ni 
de conscience; mais il fait que conscience, sentiment et 
][jensée restent tendus sur la vie réelle et par conséquent 

i 



DISTRACTION ET ALIENATION 5l 

capables d^action efficace. Disons, si vous voulez, que le 
cerveau est l'organe de V attention à la vie. 

C'est pourquoi il suffira d'une légère modification de 
la substance cérébrale pour que Tesprit tout entier pa- 
raisse atteint. Nous parlions de l'effet de certains toxiques 
sur la conscience, et plus généralement de l'influence 
de la maladie cérébrale sur la vie mentale. En pareil cas, 
est-ce l'esprit même qui est dérangé, ou ne serait-ce pas 
plutôt le mécanisme de l'insertion de l'esprit dans les 
choses .^^ Quand un fou déraisonne, son raisonnement peut 
être en règle avec la plus stricte logique : vous diriez, en 
entendant parler tel ou tel persécuté, que c'est par excès 
de logique qu'il pèche. Son tort n'est pas de raisonner 
mal, mais de raisonner à côté de la réalité, en dehors de 
la réalité, comme un homme qui rêve. Supposons, comme 
cela paraît vraisemblable, que la maladie soit causée par 
une intoxication de la substance cérébrale. Il ne faut 
pas croire que le poison soit allé chercher le raisonnement 
dans telles ou telles cellules du cerveau, ni par conséquent 
qu'il y ait, en tels ou tels points du cerveau, des mouve- 
ments d'atomes qui correspondent au raisonnement. Non, 
il est probable que c'est le cerveau tout entier qui est 
atteint, de même que c'est la corde tendue tout entière qui 
se détend, et non pas telle ou telle de ses parties, quand le 
nœud a été mal fait. Mais, de même qu'il suffît d'un très 
faible relâchement de l'amarre pour que le bateau se mette 
à danser sur la vague, ainsi une modification même légère 
de la substance cérébrale tout entière pourra faire que 
l'esprit, perdant contact avec l'ensemble des choses maté- 
rielles auxquelles il est ordinairement appuyé, sente la 
réalité se dérober sous lui, titube, et soit pris de vertige. 



52 l'ame et le corps 

C'est bien, en effet, par un sentiment comparable à la 
sensation de vertige que la folie débute dans beaucoup de 
cas. Le malade est désorienté. Il vous dira que les objets 
matériels n'ont plus pour lui la solidité, le relief, la réalité 
d'autrefois. Un relâchement de la tension, ou plutôt de 
l'attention, avec laquelle l'esprit se fixait sur la partie du 
monde matériel à laquelle il avait affaire, voilà en effet le 
seul résultat direct du dérangement cérébral, — le cerveau 
étant l'ensemble des dispositifs qui permettent à l'esprit 
de répondre à l'action des choses par des réactions motrices, 
effectuées ou simplement naissantes, dont la justesse assure 
la parfaite insertion de l'esprit dans la réalité. 

Telle serait donc, en gros, la relation de l'esprit au 
corps. Il m'est impossible d'énumérer ici les faits et les 
raisons sur lesquels cette conception se fonde. Et pourtant 
je ne puis vous demander de me croire sur parole. Com- 
ment faire .^ Il y aurait d'abord un moyen, semble-t-il, 
d'en finir rapidement avec la théorie que je combats : ce 
serait de montrer que l'hypothèse d'une équivalence entre 
le cérébral et le mental est contradictoire avec elle-même 
quand on la prend dans toute sa rigueur, qu'elle nous 
demande d'adopter en même temps deux points de vue 
opposés et d'employer simultanément deux systèmes de 
notation qui s'excluent. J'ai tenté cette démonstration 
autrefois ; mais, quoiqu'elle soit bien simple, elle exige cer- 
taines considérations préliminaires sur le réalisme et l'idéa- 
lisme, dont l'exposé nous entraînerait trop loin \ Jerecon- 
ais d'ailleurs qu'on peut s'arranger de manière à donnera 

I. Nous la donnons à la fin du volume. Voir le dernier essai. 



LA MÉMOIRE DES MOTS 53 

la théorie de l'équivalence une apparence d'intelligibilité, 
dès qu'on cesse de la pousser dans le sens matérialiste. 
D'autre part, si le raisonnement pur suffit à nous montrer 
que cette théorie est à rejeter, il ne nous dit pas, il ne peut 
pas nous dire ce qu'il faut mettre à la place. De sorte qu'en 
définitive c'est à l'expérience que nous devons nous adres- 
ser, ainsi que nous le faisions prévoir. Mais comment 
passer en revue les états normaux et pathologiques dont il 
y aurait à tenir compte ? Les examiner tous est impos- 
sible ; approfondir tels ou tels d'entre eux serait encore 
trop long. Je ne vois qu'un moyen de sortir d'embarras : 
c'est de prendre, parmi tous les laits connus, ceux qui 
semblent le plus favorables à la thèse du parallélisme, — 
les seuls, à vrai dire, où la thèse ait paru trouver un com- 
mencement de vérification, — les faits de mémoire. Si 
nous pouvions alors indiquer en deux mots, fût-ce d'une 
manière imparfaite et grossière, comment un examen 
approfondi de ces faits aboutirait à infirmer la théorie qui 
les invoque et à confirmer celle que nous proposons, ce 
serait déjà quelque chose. Nous n'aurions pas la démons- 
tration complète, tant s'en faut ; nous saurions du moins 
où il faut la chercher. C'est ce que nous allons faire. 

La seule fonction de la pensée à laquelle on ait pu assi- 
gner une place dans le cerveau est en effet la mémoire, — 
plus précisément la mémoire des mots. Je rappelais, au 
début de cette conférence, comment l'étude des maladies 
du langage a conduit à localiser dans telles ou telles cir- 
convolutions du cerveau telles ou telles formes de la mé- 
moire verbale. Depuis Broca, qui avait montré comment 
l'oubli des mouvements d'articulation de la parole pou- 
vait résulter d'une lésion de la troisième circonvolution 



54 LAME ET LE CORPS 

frontale gauche, une théorie de plus en plus compliquée 
de l'aphasie et de ses conditions cérébrales s'est édifiée 
laborieusement. Sur cette théorie nous aurions d'ailleurs 
beaucoup à dire. Des savants d'une compétence indiscu- 
table la combattent aujourd'hui, en s'appuyant sur une 
observation plus attentive des lésions cérébrales qui accom- 
pagnent les maladies du langage. Nous-même, il y aura 
bientôt vingt ans de cela (si nous rappelons le fait, ce 
n'est pas pour en tirer vanité, c'est pour montrer que l'ob- 
servation intérieure peut l'emporter sur des méthodes 
qu'on croit plus efficaces), nous avions soutenu que la 
doctrine alors considérée comme intangible aurait tout 
au moins besoin d'un remaniement. Mais peu importe I 
Il y a un point sur lequel tout le monde s'accorde, c'est 
que les maladies de la mémoire des mots sont causées 
par des lésions du cerveau plus ou moins nettement loca- 
Usables. Voyons donc comment ce résultat est interprété 
par la doctrine qui fait de la pensée une fonction du cer- 
veau, et plus généralement par ceux qui croient à un 
parallélisme ou à une équivalence entre le travail du cer- 
veau et celui de la pensée. 

Rien de plus simple que leur explication. Les souve- 
nirs sont là, accumulés dans le cerveau sous forme de 
modifications imprimées à un groupe d'éléments anato- 
miques : s'ils disparaissent de la mémoire, c'est que 
les éléments anatomiques oii ils reposent sont altérés ou 
détruits. Nous parlions tout à l'heure de clichés, de phono- 
grammes : telles sont les comparaisons qu'on trouve dans 
toutes les explications cérébrales de la mémoire ; les im- 
pressions faites par des objets extérieurs subsisteraient dans 
le cerveau, comme sur la plaque sensibilisée ou sur le 



ou SE CONSERVENT LES SOUVENIRS ? 55 

disque phonographique. A y regarder de près, on verrait 
combien ces comparaisons sont décevantes. Si vraiment 
mon souvenir visuel d'un objet, par exemple, était une im- 
pression laissée par cet objet sur mon cerveau, je n'aurais 
jamais le souvenir d'un objet, j'en aurais des milliers, j'en 
aurais des millions ; car l'objet le plus simple et le plus 
stable change de forme, de dimension, de nuance, selon 
le point d'oii je l'aperçois : à moins donc que je me con- 
damne à une fixité absolue en le regardant, à moins que 
mon œil s'immobilise dans son orbite, des images innom- 
brables, nullement superposables, se dessineront tour à 
tour sur ma rétine et se transmettront à mon cerveau. Que 
sera-ce, s'il s'agit de l'image visuelle d'une personne, dont 
la physionomie change, dont le corps est mobile, dont le 
vêtement et l'entourage sont différents chaque fois que je la 
revois ? Et pourtant il est incontestable que ma conscience 
me présente une image unique, ou peu s*en faut, un sou- 
venir pratiquement invariable de l'objet ou de la personne : 
preuve évidente qu'il y a eu tout autre chose ici qu'un 
enregistrement mécanique. J'en dirais d'ailleurs autant du 
souvenir auditif. Le même mot, articulé par des personnes 
différentes, ou par la même personne à des moments dif- 
férents, dans des phrases différentes, donne des phono- 
grammes qui ne coïncident pas entre eux : comment le 
souvenir, relativement invariable et unique, du son du 
mot serai l-il comparable à un phonogramme ? Cette seule 
considération suffirait déjà à nous rendre suspecte la théorie 
qui attribue les maladies de la mémoire des mots à une 
altération ou à une destruction des souvenirs eux-mêmes, 
enregistrés automatiquement par l'écorce cérébrale. 
Mais voyons ce qui se passe dans ces maladies. Là où 



56 l'ame et le corps 

la lésion cérébrale est grave, et où la mémoire des mots 
est atteinte profondément, il arrive qu'une excitation plus 
ou moins forte, une émotion par exemple, ramène tout à 
coup le souvenir qui paraissait à jamais perdu. Serait-ce 
possible, si le souvenir avait été déposé dans la matière 
cérébrale altérée ou détruite ? Les choses se passent bien 
plutôt comme si le cerveau servait à rappeler le souvenir, 
et non pas à le conserver. L'aphasique devient incapable 
de retrouver le mot quand il en a besoin ; il semble tourner 
lout autour, n'avoir pas la force voulue pour mettre le 
doigt au point précis qu'il faudrait toucher; dans le do- 
maine psychologique, en effet, le signe extérieur de la 
force est toujours la précision. Mais le souvenir paraît 
bien être là : parfois, ayant remplacé par des péri- 
phrases le mot qu'il croit disparu, l'aphasique fera entrer 
dans l'une d'elles le mot lui-même. Ce qui faiblit ici, 
c'est cet ajustement à la situation que le mécanisme céré- 
bral doit assurer. Plus spécialement, ce qui est atteint, 
c'est la faculté de rendre le souvenir conscient en esquis- 
sant d'avance les mouvements par lesquels le souvenir, 
s'il était conscient, se prolongerait en acte. Quand nous 
avons oublié un nom propre, comment nous y prenons- 
nous pour le rappeler .^^ Nous essayons de toutes les lettres 
de l'alphabet l'une après l'autre ; nous les prononçons 
intérieurement d'abord; puis, si cela ne suffit pas, nous 
les articulons tout haut ; nous nous plaçons donc, tour 
à tonr, dans toutes les diverses dispositions motrices entre 
lesquelles il faudra choisir ; une fois que l'attitude voulue 
est trouvée, le son du mot cherché s'y glisse comme dans 
un cadre préparé à le recevoir. C'est cette mimique réelle 
ou virtuelle, effectuée ou esquissée, que le mécanisme 



ou SE CONSERVENT LES SOUVENIRS? b'J 

cérébral doit assurer. Et c'est elle, sans doute, que la 
maladie atteint. 

Réfléchissez maintenant à ce qu'on observe dans l'apha- 
sie progressive, c'est-à-dire dans les cas où l'oubli des mots 
va toujours s'aggravant. En général, les mots disparais- 
sent alors dans un ordre déterminé, comme si la maladie 
connaissait la grammaire : les noms propres s'éclipsent les 
premiers, puis les noms communs, ensuite les adjectifs, 
enfin les verbes. Voilà qui paraîtra, au premier abord, 
donner raison à l'hypothèse d'une accumulation des sou- 
venirs dans la substance cérébrale. Les noms propres, 
les noms communs, les adjectifs, les verbes, constitueraient 
autant de couches superposées, pour ainsi dire, et la 
lésion atteindrait ces couches l'une après l'autre. Oui, 
mais la maladie peut tenir aux causes les plus diverses, 
prendre les formes les plus variées, débuter en un point 
quelconque de la région cérébrale intéressée et progresser 
dans n'importe quelle direction : l'ordre de disparition 
des souvenirs reste le même. Serait-ce possible, si c'était 
aux souvenirs eux-mêmes que la maladie s'attaquait.^ Le 
fait doit donc s'expliquer autrement. Voici l'interpré- 
tation très simple que je vous propose. D'abord, si lea 
noms propres disparaissent avant les noms communs, 
ceux-ci avant les adjectifs, les adjectifs avant les verbes, 
c'est qu'il est plus difficile de se rappeler un nom propre 
qu'un nom commun, un nom commun qu'un adjectif, 
un adjectif qu'un verbe : la fonction de rappel, à laquelle 
le cerveau prête évidemment son concours, devra donc 
se limiter à des cas de plus en plus faciles à mesure que 
la lésion du cerveau s'aggravera. Mais d'où vient la plus 
ou moins grande difficulté du rappel .^^ Et pourquoi les 



58 l'ame et le corps 

verbes sont-ils, de tous les mots, ceux que nous avons le 
moins de peine à évoquer? C'est tout simplement que les 
verbes expriment des actions, et qu'une action peut être 
mimée. Le verbe est mimable directement, l'adjectif ne 
l'est que par l'intermédiaire du verbe qu'il enveloppe, le 
substantif par le double intermédiaire de l'adjectif qui 
exprime un de ses attributs et du verbe impliqué dans 
l'adjectif, le nom propre parle triple intermédiaire du nom 
commun, de l'adjectif et du verbe encore ; donc, à mesure 
que nous allons du verbe au nom propre, nous nous éloi- 
gnons davantage de l'action tout de suite imitable, jouable 
par le corps ; un artifice de plus en plus compliqué devient 
nécessaire pour symboliser en mouvement l'idée exprimée 
par le mot qu'on cherche ; et comme c'est au cerveau qu'in- 
<;ombe la tâche de préparer ces mouvements, comme son 
fonctionnement est d'autant plus diminué, réduit, sim- 
plifié sur ce point que la région intéressée est lésée plus 
profondément, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'une alté- 
ration ,ou une destruction des tissus, qui rend impossible 
l'évocation des noms propres ou des noms communs, 
laisse subsister celle du verbe. Ici, comme ailleurs, les 
faits nous inAdtent à voir dans l'activité cérébrale un extrait 
mimé de l'activité mentale, et non pas un équivalent de 
cette activité. 

Mais, si le souvenir n'a pas été emmagasiné par le cer- 
veau, où donc se conserve- t-il.^ — A vrai dire, je ne suis 
pas sûr que la question (( où » ait encore un sens quand 
on ne parle plus d'un corps. Des clichés photographiques 
se conservent dans une boîte, des disques phonographiques 
dans des casiers ; mais pourquoi des souvenirs, qui ne 
sont pas des choses visibles et tangibles, auraient-ils besoin 



ou SE CONSERVENT LES SOUVENIRS ? 69 

d'un contenant, et comment pourraîent-ils en avoir? 
J'accepterai cependant si vous y tenez, mais en la prenant 
dans un sens purement métaphorique, l'idée d'un conte- 
nant où les souvenirs seraient logés, et je dirai alors tout 
bonnement qu'ils sont dans l'esprit. Je ne fais pas d'hypo- 
thèse, je n'évoque pas une entité mystérieuse, je m'en 
tiens à l'observation, car il n'y a rien de plus immédiate- 
ment donné, rien de plus évidemment réel que la con- 
science, et l'esprit humain est la conscience même. Or, 
conscience signifie avant tout mémoire. En ce moment je 
cause avec vous, je prononce le mot « causerie ». Il est 
clair que ma conscience se représente ce mot tout d'un 
coup ; sinon, elle n'y verrait pas un mot unique, elle ne 
lui attribuerait pas un sens. Pourtant, lorsque j'articule la 
dernière syllabe du mot, les deux premières ont été arti- 
culées déjà ; elle sont du passé par rapport à celle-là, qui 
devrait alors s'appeler du présent. Mais cette dernière 
syllabe (( rie », je ne l'ai pas prononcée instantanément; 
le temps, si court soit-il, pendant lequel je l'ai émise, est 
décomposable en parties, et ces parties sont du passé 
par rapport à la dernière d'entre elles, qui serait, elle, 
du présent définitif si elle n'était décomposable à son 
tour : de sorte que vous aurez beau faire, vous ne 
pourrez tracer une ligne de démarcation entre le passé et 
le présent, ni par conséquent entre la mémoire et la 
conscience. A vrai dire, quand j'articule le mot « cause- 
rie », j'ai présents à l'esprit non seulement le commence- 
ment, le milieu et la fin du mot, mais encore les mots qui 
ont précédé, mais encore tout ce que j'ai déjà prononcé de 
la phrase; sinon, j'aurais perdu le fil de mon discours. 
Maintenant, si la ponctuation du discours eût été dilTé- 



6o l'ame et le corps 

rente, ma plirase eût pu commencer plus tôt; elle eut 
englobé, par exemple, la phrase précédente, et mon « pré- 
sent )) se fût dilaté encore davantage dans le passé. Pous- 
sons ce raisonnement jusqu'au bout: supposons que 
mon discours dure depuis des années, depuis le pre- 
mier éveil de ma conscience, qu'il se poursuive en une 
phrase unique, et que ma conscience soit assez détachée 
de l'avenir, assez désintéressée de l'action, pour s'em- 
ployer exclusivement à embrasser le sens de la phrase : 
je ne chercherais pas plus d'explication, alors, à la conser- 
vation intégrale de cette phrase que je n'en cherche à la 
survivance des deux premières syllabes du mot « cau- 
serie )) quand je prononce la dernière. Or, je crois bien 
que notre vie intérieure tout entière est quelque chose 
comme une phrase unique entamée dès le premier éveil 
de la conscience, phrase semée de virgules, mais nulle 
part coupée par des points. Et je crois par conséquent 
aussi que notre passé tout entier est la, subconscient, — 
je veux dire présent à nous de telle manière que notre 
conscience, pour en avoir la révélation, n'ait pas besoin 
de sortir d'elle même ni de rien s'adjoindre d'étranger:, 
elle n'a, pour apercevoir distinctement tout ce qu'elle 
renferme ou plutôt tout ce qu'elle est, qu'à écarter un 
obstacle, à soulever un voile. Heureux obstacle, d'ail- 
leurs! voile infiniment précieux! C'est le cerveau qui 
nous rend le service de maintenir notre attention fixée sur 
T.a vie ; et la vie, elle, regarde en avant ; elle ne se retourne 
'IB arrière que dans la mesure où le passé peut l'aider à 
éclairer et à préparer l'avenir. Vivre, pour l'esprit, c'est 
essentiellement se concentrer sur l'acte à accomplir. C'est 
donc s'insérer dans les choses par l'intermédiaire d'un 



l'ame survit-elle au corps? 6i 

mécanisme qui extraira de la conscience tout ce qui est 
utilisable pour l'action, quitte à obscurcir la plus grande 
partie du reste. Tel est le rôle du cerveau dans l'opération 
de la mémoire : il ne sert pas à conserver le passé, mais à 
le masquer d'abord, puis à en laisser transparaître ce qui 
est pratiquement utile. Et tel est aussi le rôle du cerveau 
vis-à-vis de l'esprit en général. Dégageant de l'esprit ce 
qui est extériorisable en mouvement, insérant l'esprit 
dans ce cadre moteur, il l'amène à limiter le plus souvent 
sa vision, mais aussi à rendre son action efficace. C'est 
dire que l'esprit déborde le cerveau de toutes parts, et que 
l'activité cérébrale ne répond qu'à une infime partie de 
l'activité mentale. 

Mais c'est dire aussi que la vie de l'esprit ne peut pas 
être un effet de la vie du corps, que tout se passe au con- 
traire comme si le corps était simplement utilisé par l'es- 
prit, et que dès lors nous n'avons aucune raison de sup- 
poser que le corps et l'esprit soient inséparablement liés 
l'un à l'autre. Vous pensez bien que je ne vais pas trancher 
au pied levé, pendant la demi-minute qui me reste, le plus 
grave des problèmes que puisse se poser l'humanité. Mais 
je m'en voudrais de l'éluder. D'où venons-nous ? Que 
faisons-nous ici-bas ? Où allons-nous ? Si vraiment la phi- 
losophie n'avait rien à répondre à ces questions d'un 
intérêt vital, ou si elle était incapable de les élucider pro- 
gressivement comme on élucide un problème de biologie 
ou d'histoire, si elle ne pouvait pas les faire bénéficier 
d'une expérience de plus en plus approfondie, d'une vision 
de plus en plus aiguë de la réalité, si elle devait se borner 
à mettre indéfiniment aux prises ceux qui affirment et 



62 l'ame et le corps 

ceux qui nient rimmortalité pour des raisons tirées de 
l'essence hypothétique de l'âme ou du corps, ce serait 
presque le cas de dire, en détournant de son sens le mol 
de Pascal, que toute la philosophie ne vaut pas une heure 
de peine. Certes, Timmortalité elle-même ne peut pas 
être prouvée expérimentalement : toute expérience porte 
sur une durée limitée ; et quand la religion parle d'immor- 
talité, elle fait appel à la révélation. Mais ce serait quelque 
chose, ce serait beaucoup que de pouvoir établir, sur le 
terrain de l'expérience, la possibilité et même la probabilité 
de la survivance pour un temps x : on laisserait en dehors 
du domaine de la philosophie la question de savoir si ce 
temps est ou n'est pas illimité. Or, réduit à ces proportions 
plus modestes, le problème philosophique de la destinée de 
l'âme ne m'apparaît pas du tout comme insoluble. Voici 
un cerveau qui travaille. Voilà une conscience qui sent, 
qui pense et qui veut. Si le travail du cerveau correspon- 
dait à la totalité de la conscience, s'il y avait équivalence 
entre le cérébral et le mental, la conscience pourrait suivre 
les destinées du cerveau et la mort être la hn de tout : du 
moins l'expérience ne dirait-elle pas le contraire, et le phi- 
losophe qui affirme la survivance serait-il réduit à appuyer 
sa thèse sur quelque construction métaphysique, — chose 
généralement fragile. Mais si, comme nous avons essayé 
de le montrer, la vie mentale déborde la vie cérébrale, si 
le cerveau se borne à traduire en mouvements une petite 
partie de ce qui se passe dans la conscience, alors la sur- 
vivance devient si vraisemblable que l'obligation de la 
preuve incombera à celui qui nie, bien plutôt qu'à celui 
qui affirme ; car l'unique raison de croire à une extinc- 
tion de la conscience après la mort est qu'on voit le corps 



LAME SURVIT-ELLE AU CORPS ? 63 

se désorganiser, et cette raison n'a plus de valeur si l'indé- 
pendance de la presque totalité de la conscience à l'égard 
du corps est, elle aussi, un fait que l'on constate. En 
traitant ainsi le problème de la survivance, en le faisant 
descendre des hauteurs où la métaphysique traditionnelle 
l'a placé, en le transportant dans le champ de l'expé- 
rience, nous renonçons sans doute à en obtenir du pre- 
mier coup la solution radicale ; mais que voulez-vous ? iï 
faut opter, en philosophie, entre le pur raisonnement qui 
vise à un résultat définitif, imperfectible puisqu'il est 
censé parfait, et une observation patiente qui ne donne 
que des résultats approximatifs, capables d'être corrigés- 
et complétés indéfiniment. La première méthode, pour 
avoir voulu nous apporter tout de suite la certitude, nous 
condamne à rester toujours dans le simple probable ou 
plutôt dans le pur possible, car il est rare qu'elle ne 
puisse pas servir à démontrer indifféremment deux thèses 
opposées, également cohérentes, également plausibles. 
La seconde ne vise d'abord qu'à la probabilité ; mais 
comme elle opère sur un terrain où la probabilité peut 
croître sans fin, elle nous amène peu à peu à un état 
qui équivaut pratiquement à la certitude. Entre ces deux 
manières de philosopher mon choix est fait. Je serais 
heureux si j'avais pu contribuer, si peu que ce fut, à 
orienter le vôtre. 



III 

« FANTOMES DE VIVANTS » 
ET (( RECHERCHE PSYCHIQUE ». 



Conférence faite à la Society for psychical Research de "Londres 

le 28 mai j^j3. 

Laissez-moi d'abord vous dire combien je vous suis 
reconnaissant de l'honneur que vous m'avez fait en m'ap- 
pelant à la présidence de votre Société. Cet honneur, 
je ne l'ai malheureusement pas mérité. Je ne connais que 
par des lectures les phénomènes dont la Société s'occupe ; 
je n'ai rien vu, rien observé moi-même. Comment donc 
avez-vous pu me faire succéder aux hommes éminents 
qui tour à tour s'assirent à cette place et qui étaient tous 
adonnés aux mêmes études que vous.^^ Je soupçonne qu'il 
y a eu ici un effet de (( clairvoyance » ou de (( télé- 
pathie )), que vous avez senti de loin l'intérêt que je pre- 
■ nais à vos investigations, et que vous m'avez aperçu, à 
quatre cents kilomètres de distance, lisant attentivement 
vos comptes rendus, suivant vos travaux avec une ar- 
dente curiosité. Ce que vous avez dépensé d'ingéniosité, 
de pénétration, de patience, de ténacité, à l'exploration 

5 



66 (( FANTOMES DE VIVANTS )) 

de la terra incognita des phénomènes psychiques m'a tou- 
jours paru en elTet admirable. Mais plus que celte ingé- 
niosité et plus que cette pénétration, plus que votre infa- 
tigable persévérance, j'admire le courage qu'il vous a 
fallu, dans les premières années surtout, pour lutter 
contre les préventions d'une bonne partie du public et 
pour braver la raillerie, qui fait peur aux plus vaillants. 
C'est pourquoi je suis fier, plus fier que je ne saurais le 
dire, d'avoir été élu président de la Société de Recherche 
psychique. Jai lu quelque part l'histoire d'un sous- 
lieutenant que les hasards de la bataille, la disparition 
de ses chefs tués ou blessés, avaient appelé à l'honneur 
de commander le régiment : toute sa vie il y pensa, toute 
sa vie il en parla, et du souvenir de ces quelques heures^ 
son existence entière restait imprégnée. Je suis ce sous- 
lieutenant, et toujours je me féliciterai de la chance inat- 
tendue qui m'aura mis, non pas pour quelques heures- 
mais pour quelques mois, à la tète d'un régiment de 
braves. 

Gomment s'expliquent les préventions qu'on a eues 
contre les sciences psychiques, et que beaucoup conser- 
vent encore? Certes, ce sont surtout des demi-savants- 
qui condamnent, (( au nom de la Science », des recher- 
ches telles que les vôtres : des physiciens, des chimistes, 
des physiologistes, des médecins font partie de votre 
Société, et nombreux sont devenus les hommes de science 
qui, sans figurer parmi vous, s'intéressent à vos études. 
Pourtant il arrive encore que de vrais savants, tout prêts 
à accueillir n'importe quel travail de laboratoire, si menu 
soit-il, écartent de parti pris ce que vous apportez et 
rejettent en bloc ce que vous avez fait. A quoi cela 



PRÉVENTIONS CONTRE LA (( RECHERCHE PSYCHIQUE )) 67 

tient-il ? Loin de moi la pensée de critiquer leur critique 
pour le plaisir de faire de la critique à mon tour. J'estime 
que le temps consacré à la réfutation, en philosophie, est 
généralement du temps perdu. De tant d'objections éle- 
vées par tant de penseurs les uns contre les autres, que 
reste-t-il ? rien, ou peu de chose. Ce qui compte et ce 
qui demeure, c'est ce qu'on a apporté de vérité positive : 
l'affirmation vraie se substitue à l'idée fausse en vertu 
de sa force intrinsèque et se trouve être, sans qu'on ait 
pris la peine de réfuter personne, la meilleure des réfu- 
tations. Mais il s'agit de bien autre chose ici que de réfu- 
ter ou de critiquer. Je voudrais montrer que derrière les 
objections des uns, les railleries des autres, il y a, invi- 
sible et présente, une certaine métaphysique inconsciente 
d'elle-même, — inconsciente et par conséquent incon- 
sistante, inconsciente et par conséquent incapable de se 
remodeler sans cesse, comme doit le faire une philo- 
sophie digne de ce nom, sur l'observation et l'expérience, 
— que d'ailleurs cette métaphysique est naturelle, qu'elle 
tient en tous cas à un pli contracté depuis longtemps 
par l'esprit humain, qu'ainsi s'expliquent sa persistance 
et sa popularité. Je voudrais écarter ce qui la masque, 
aller droit à elle et voir ce qu'elle vaut. Mais avant de 
le faire, et de venir ainsi à ce qui est votre objet, je 
dirai un mot de votre méthode, — méthode dont je com- 
prends qu'elle déroute un certain nombre de savants. 

Rien n'est plus désagréable au savant de profession que 
de voir introduire, dans une science de même ordre que la 
sienne, des procédés de recherche et de vérification dont 
il s'est toujours soigneusement abstenu. Il craint la con- 
tagion. Très légitimement, il tient à sa méthode comme 



68 C( FANTOMES DE VIVANTS )) 

l'ouvrier à ses outils. Ill' aime pour elle, indépendamment 
de ce qu'elle donne. C'est même parla, je crois, que Wil- 
liam James définissait la différence entre l'amateur de 
science et le professionnel, le premier s'intéressant surtout 
au résultat obtenu, le second aux procédés par lesquels on 
l'obtient. Or, les phénomènes dont vous vous occupez 
sont incontestablement du même genre que ceux qui font 
l'objet de la science naturelle, tandis que la méthode que 
vous suivez, et que vous êtes obligés de suivre, n'a souvent 
aucun rapport avec celle des sciences de la nature. 

Je dis que ce sont des faits da même genre. J'entends 
par là qu'ils manifestent sûrement des lois, et qu'ils sont 
8'jsceptibles, eux aussi, de se répéter indéfiniment dans 
lo temps et dans l'espace. Ce ne sont pas des faits comme 
ceux qu'étudie l'historien, par exemple. L'histoire, elle, 
ne se recommence pas ; la bataille d'Austerlitz s'est livrée 
une fois, et ne se livrera jamais plus. Les mêmes condi- 
tions historiques ne pouvant se reproduire, le même 
fait historique ne saurait reparaître; et comme une loi 
exprime nécessairement qu'à certaines causes, toujours 
les mêmes, correspondra un effet toujours le même aussi, 
l'histoire proprement dite ne porte pas sur des lois, mais 
sur des faits particuliers et sur les circonstances, non moins 
particulières, où ils se sont accomplis. L'unique question, 
ici, est de savoir si l'événement a bien eu lieu à tel 
moment déterminé du temps, en tel point déterminé de 
l'espace, et comment il s'est produit. Au conW'aire, une 
hallucination véridique par exemple, — l'apparition d'un 
malade ou d'un mourant à un parent ou à un ami qui 
demeure très loin, peut-être aux antipodes, — est un 
fait qui, s'il est réel, manifeste sans doulc une loi analo- 



LA TÉLÉPATHIE DEVAIT LA SCIENCE 69 

gue aux lois physiques, chimiques, biologiques. Je 
suppose, un instant, que ce phénomène soit dû à l'ac- 
tion de l'une des deux consciences sur l'autre, que des 
consciences puissent ainsi communiquer sans intermé- 
diaire visible et qu'il y ait, comme vous dites, « télépa- 
thie ». Si la télépathie est un fait réel, c'est un fait sus- 
ceptible de se répéter indéfiniment. Je vais plus loin : si 
la télépathie est réelle, il est possible qu'elle opère à 
chaque instant et chez tout le monde, mais avec trop 
peu d'intensité pour se faire remarquer, ou de telle ma- 
nière qu'un mécanisme cérébral arrête l'efTet, pour notre 
plus grand bien, au moment oii il va franchir le seuil de 
notre conscience. Nous produisons de l'électricité à tout 
moment, l'atmosphère est constamment électrisée, nous 
circulons parmi des courants magnétiques ; pourtant des 
millions d'hommes ont vécu pendant des milhers d'années 
sans soupçonner l'existence de l'électricité. Nous avons 
aussi bien pu passer, sans l'apercevoir, à côté de la télé- 
pathie. Mais peu importe. Un point est en tous cas incon- 
testable, c'est que, si la télépathie est réelle, elle est 
naturelle, et que, le jour oii nous en connaîtrions les 
conditions, il ne nous serait pas plus nécessaire, pour 
avoir un effet télépathique, d'attendre un « fantôme de 
vivant », que nous n'avons besoin aujourd'hui, pour voir 
l'étincelle électrique, d'attendre comme autrefois le bon 
vouloir du ciel et le spectacle d'une scène d'orage. 
p Voilà donc un phénomène qui semblerait, en raison de 
sa nature, devoir être étudié à la manière du fait physique, 
chimique, ou biologique. Or, ce n'est point ainsi que 
vous vous y prenez : force vous est de recourir à une 
méthode toute différente, qui tient le milieu entre celle de 



•70 (( FANTOMES DE VIVANTS )) 

l'historien et celle du juge d'instruction. L'hallucination 
véridique remonte-t-elle au passé? vous étudiez les docu- 
ments, vous les critiquez, vous écrivez une page d'histoire 
ue fait est-il d'hier ? vous procédez à une espèce d'enquête 
judiciaire ; vous vous mettez en rapport avec les témoins, 
vous les confrontez entre eux, vous vous renseignez sur 
eux. Pour ma part, quand je repasse dans ma mémoire 
les résultats de l'admirahle enquête poursuivie inlassahle- 
mcnt par vous pendant plus de trente ans , quand je 
pense aux précautions que vous avez prises pour éviter 
l'erreur, quand je vois comment, dans la plupart des 
cas que vous avez retenus, le récit de l'hallucination a^ait 
été fait à une ou plusieurs personnes, souvent même 
noté par écrit, avant que l'hallucination eût été recon- 
nue véridique, quand je tiens compte du nombre énorme 
des faits et surtout de leur ressemblance entre eux, de 
kur air de famille, de la concordance de tant de témoi- 
gnages indépendants les uns des autres, tous analysés, 
contrôlés, soumis à la critique, — je suis porté à croire 
à la télépathie de même que je crois, par exemple, à la 
défaite de l'Invincible Armada. Ce n'est pas la certitude 
mathématique que me donne la démonstration du théo- 
rème de Pythagore-, ce n'est pas la certitude physique que 
m'apporte la vérification de la loi de Galilée. C'est du 
moins toute la certitude qu'on obtient en matière liisto- 
rique ou judiciaire. 

Mais voilà justement ce qui déconcerte un assez grand 
nombre d'esprits. Sans bien se rendre comptfe de cette 
raison de leur répugnance, il trouvent étrange qu'on ait 
à traiter historiquement ou judiciairement des faits qui, 
s'ils sont réels, obéissent sûrement à des lois, et qui 



TELEPATHIE Et COÏNCIDENCE «J I 

devraient alors, semble-t-il, se prêter aux méthodes d'ob- 
servation et d'expérimentation usitées dans les sciences da 
la nature. Dressez le fait à se produire dans un laboratoire, 
on Faccueillera volontiers ; jusque-là, on le tiendra pour 
suspect. De ce que la (( recherche psychique » ne peut 
pas procéder comme la physique et la chimie, on conclut 
qu'elle n'est pas scientifique ; et comme le (( phéno- 
mène psychique » n'a pas encore pris la forme simple et 
abstraite qui ouvre à un fait l'accès du laboratoire, volon- 
tiers on le déclarerait irréel. Tel est, je crois, le raisonne- 
ment (( subconscient » de certains savants. 

Je retrouve le même sentiment, le même dédain da 
concret, au fond des objections qu'on élève contre telle 
ou telle de vos conclusions. Je n'en citerai qu'un exemple. 
Il y a quelque temps, dans une réunion mondaine à laquelle 
j'assistais, la conversation tomba sur les phénomènes dont 
vous vous occupez. Un de nos grands médecins était là, 
qui fut un de nos grands savants. Après avoir écouté 
attentivement, il prit la parole et s'exprima à peu prè 
en ces termes : (( Tout ce que vous dites m'intéresse 
beaucoup, mais je vous demande de réfléchir avant de 
tirer une conclusion. Je connais, moi aussi, un fait 
extraordinaire. Et ce fait, j'en garantis l'authenticité, car 
il m'a été raconté par une dame fort intelligente, dont la 
parole m'inspire une confiance absolue. Le mari de cette 
dame était oflicier. Il fut tué au cours d'un engagement. 
Or, au moment même oii le mari tombait, la femme eut 
la vision de la scène, vision précise, de tous points con- 
forme à la réalité. Vous conclurez peut-être de là, comme 
elle concluait elle-même, qu'il y avait eu clairvoyance, 
télépathie, etc. "^ Vous n'oublierez qu'une chose : c'est 



72 (( FANTOMES DE VIVANTS )) 

qu'il est arrivé à bien des femmes de rêver que leur mari 
était mort ou mourant, alors qu'il se porlait fort bien. 
On remarque les cas où la vision tombe juste, on ne tient 
pas compte des autres. Si l'on faisait le relevé, on verrait 
que la coïncidence est l'œuvre du hasard. » 

La conversation dévia dans je ne sais plus quelle direc- 
tion ; il ne pouvait d'ailleurs être question d'entamer une 
discussion philosophique ; ce n'était ni le lieu ni le 
moment. Mais en sortant de table, une très jeune fille, qui 
avait bien écouté, vint me dire : « Il me semble que le 
docteur raisonnait mal tout à l'heure. Je ne vois pas où 
est le vice de son raisonnement ; mais il doit y avoir un 
vice. )) Eh oui, il y avait un vice ! C'est la petite jeune 
fille qui avait raison, et c'est le grand savant qui avait tort. 
Il fermait les yeux à ce que le phénomène avait de concret. 
Il raisonnait ainsi : (( Quand un rêve, quand une hallu- 
cination nous avertit qu'un parent est mort ou mourant, 
ou c'est vrai ou c'est faux, ou la personne meurt ou elle 
ne meurt pas. Et par conséquent, si la vision tombe juste, 
il faudrait, pour être sûr qu'il n'y a pas là un effet du 
hasard, avoir comparé le nombre des (( cas vrais » à celui 
des (( cas faux ». Il ne voyait pas que son argumentation 
reposait sur une substitution : il avait remplacé la des- 
cription de la scène concrète et vivante, — de l'officier 
tombant à un moment déterminé, en un lieu déterminé, 
avec tels ou tels soldats autour de lui, — par cette 
formule sèche et abstraite : « La dame était dans le vrai, 
et non pas dans le faux. » Ah, si nous acceptons la trans- 
position dans l'abstrait, il faudra en effet que nous com- 
parions in abslracto le nombre des cas vrais au nombre 
des cas faux ; et nous trouverons peut-être qu'il y en a 



TÉLÉPATHIE ET COÏNCIDENCE '^3^ 

plus de faux que de vrais, et le docteur aura eu raison. 
Mais cette abstraction consiste à négliger ce qu'il y a 
d'essentiel, le tableau aperçu par la dame, et qui se trouve 
reproduire telle quelle une scène très compliquée, éloi- 
gnée d'elle. Concevez-vous qu'un peintre, dessinant sur 
sa toile un coin de bataille, et se fiant pour cela à sa 
fantaisie, puisse être si bien servi par le hasard qu'il se 
trouve avoir exécuté le portrait de soldats réels, réellement 
mêlés ce jour-là à une bataille où ils accomplissaient les 
gestes que le peintre leur prête ? Evidemment non. La 
supputation des probabilités, à laquelle on fait appel, 
nous montrerait que c'est impossible, parce qu'une scèna 
oii des personnes déterminées prennent des attitudes déter- 
minées est chose unique en son genre, parce que les lignes 
d'un visage humain sont déjà uniques en leur genre, et que 
par conséquent chaque personnage — à plus forte raison 
la scène qui les réunit — est décomposable en une infinité 
d'éléments indépendants pour nous les uns des autres : de 
sorte qu'il faudrait un nombre de coïncidences infini pour 
que le hasard fît de la scène de fantaisie la reproduction 
d'une scène réelle * : en d'autres termes, il est mathémati- 
quement impossible qu'un tableau sorti de l'imagination 
du peintre dessine, tel qu'il a eu lieu, un incident de la 
bataille. Or, la dame qui avait la vision d'un coin de 
bataille était dans la situation de ce peintre ; son ima- 
gination exécutait un tableau. Si le tableau était la repro- 
duction d'une scène réelle, il fallait, de toute nécessité, 
qu'elle aperçût cette scène ou qu'elle fut en rapport avea 

I. Encore ne tenons-nous pas compte de la coïncidence dans le temps, 
c'esl-à-dire du fait que les deux scènes dont le contenu est identique ont 
choisi, pour apparaître, le même moment. 



74 (( FANTOMES DE VIVANTS )) ^^^^^^ 

une conscience qui l'apercevait. Je n'ai que faire de la 
comparaison du nombre des (( cas vrais » à celui des 
« cas faux » ; la statistique n'a rien à voir ici ; le cas 
unique qu'on me présente me suffît, du moment que je 
le prends avec tout ce qu'il contient. C'est pourquoi, si 
c'eût été le moment de discuter avec le docteur, je lui 
aurais dit : (( Je ne sais si le récit qu'on vous a fait était "* 
digne de foi ; j'ignore si la dame a eu la vision exacte de la 
scène qui se déroulait loin d'elle ; mais si ce point m'était 
démontré, si je pouvais seulement être sûr que la physio- 
nomie d'un soldat inconnu d'elle, présent à la scène, lui 
est apparue telle qu'ctie étsât en réalité, — eh bien alors, 
quand même il serait prouvé qu'il y a eu des milliers de 
visions fausses et quand même il n'y aurait jamais eu 
d'autre hallucination véridique que celle-ci, je tiendrais 
pour rigoureusement et défiaitivement établie la réalité de 
la télépathie, ou plus généralement la possibilité de per- 
cevoir des objets et des événements que nos sens, avec 
tous les instruments qui en étendent la portée, sont inca- 
pables d'atteindre. » 

Mais en voilà assez sur ce point. J'arrive à la cause plus 
profonde qui a retardé jusqu'ici la « recherche psychique » 
en dirigeant d'uu autre côté l'activité des savants. 

On s'étonne parfois que la science moderne se soit 
détournée des faits qui vous intéressent, alors qu'elle 
devrait, expérimentale, accueillir tout ce qui est ma- 
tière d'observation et d'expérience. Mais il faudrait s'en- 
tendre sur le caractère de la science moderne. Qu elle 
ait créé la méthode expérimentale, c'est certain ; mais 
cela ne veut pas dire qu'elle ait élargi de tous côtés 
le champ d'expériences où l'on travaillait avant elle. 



COxNSCIENCE ET MATERIALITE '^5 

Bien au contraire, elle l'a rétréci sur plus d'un point ; 
et c'est d'ailleurs ce qui a fait sa force. Les anciens 
avaient beaucoup observé, et même expérimenté. Mais 
ils observaient au hasard, dans n'importe quelle direc- 
tion. En quoi consista la création de la (( méthode 
cx23érimentale .^^ » A prendre des procédés d'observation 
et d'expérimentation qu'on pratiquait déjà, et, plutôt que 
de les appliquer dans toutes les directions possibles, à les 
faire converger sur un seul point, la mesure, — la 
mesure de telle ou telle grandeur variable qu'on soupçon- 
nait être fonction de telles ou telles autres grandeurs 
variables, également à mesurer. La (( loi », au sens 
moderne du mot, est justement l'expression d'une relation 
constante entre des grandeurs qui varient. La science 
moderne est donc fille des mathématiques ; elle est née le 
jour oii l'algèbre eut acquis assez de force et de souplesse 
pour enlacer la réalité et la prendre dans le filet de ses 
calculs. D^abord parurent l'astronomie et la mécanique, 
sous la forme mathématique que les modernes leur ont 
donnée. Puis se développa la physique, — une physique 
également mathématique. La physique suscita la chimie, 
elle aussi fondée sur des mesures, sur des comparaisons de 
poids et de volumes. Après la chimie vint la biologie, qui, 
sans doute, n'a pas encore la forme mathématique et 
n'est pas près de l'avoir, mais qui n'en voudrait pas 
moins, par l'intermédiaire de la physiologie, ramener 
les lois de la vie à celles de la chimie et de la physique, 
c'est-à-dire, indirectement, de la mécanique. De sorte 
qu'en définitive notre science tend toujours au mathé- 
matique, comme à un idéal: elle vise essentiellement 
à mesurer ; et là oh. le calcul n'est pas encore apph- 



76 (( FANTOMES DE VIVANTS )) 

cable, lorsqu'elle doit se borner à décrire l'objet ou » 
l'analyser, elle s'arrange pour n'envisager que le côté 
capable de devenir plus tard accessible à la mesure. 

Or, il est de l'essence des choses de l'esprit de ne pas se 
prêter à la mesure. Le premier mouvement de la science 
moderne devait donc être de chercher si l'on ne pourrait 
pas substituer aux phénomènes de l'esprit certains phéno- 
mènes qui en fussent les équivalents et qui seraient mesu- 
rables. De fait, nous voyons que la conscience a des rap- 
ports avec le cerveau. On s'empara donc du cerveau, on- 
s'attacha au fait cérébral, — dont on ne connaît cerles^ 
pas la nature, mais dont on sait qu'il doit pouvoir se 
résoudre finalement en mouvements de molécules et 
d'atomes, c'est-à-dire en faits d'ordre mécanique, — et 
l'on convint de procéder comme si le cérébral était l'équi- 
valent du mental. Toute notre science de l'esprit, toute 
notre métaphysique, depuis le xvn** siècle jusqu'à no* 
jours, proclame d'ailleurs cette équivalence. On parle in- 
différemment de la pensée ou du cerveau, soit qu'on fasse 
du mental un (( épiphénomène » du cérébral, comme 
le veut le matérialisme, soit qu'on mette le mental et le 
cérébral sur la même ligne en les considérant comme 
deux traductions, en langues différentes, du même origi- 
nal. Bref, l'hypothèse d'un parallélisme rigoureux entre 
le cérébral et le mental parait éminemment scientifique. 
D'instinct, la philosophie et la science tendent à écarter 
ce qui contredirait cette hypothèse ou la contrarierait. Et 
tel paraît être, à première vue, le cas des faits qui inté- 
ressent la (( recherche psychique », ou tout au moins de 
beaucoup d'entre eux. 

Eh bien, le moment est venu de regarder cette hypothèse 



CONSCIENCE ET MATERIALITE 'y 7 

en face et de se demander ce qu'elle vaut. Je n'insisterai 
pas sur les difficultés théoriques qu'elle soulève. J'ai mon- 
tré ailleurs qu'elle se contredit elle-même dès qu'on la 
prend au mot. J'ajoute que la nature n'a pas dû se donner le 
luxe de répéter en langage de conscience ce que l'écorce 
"Cérébrale a déjà exprimé en termes de mouvement ato- 
mique ou moléculaire. Tout organe superflu s'atrophie, 
toute fonction inutile s'évanouit. Une conscience qui ne 
«erait qu'un duplicatum, et qui n'agirait pas, aurait depuis 
longtemps disparu de l'univers, à supposer qu'elle y eût 
jamais surgi : ne voyons-nous pas que nos actions 
deviennent inconscientes dans la mesure où l'habitude 
les rend machinales.^ Mais je ne veux pas insister sur ces 
considérations théoriques. Ce que je prétends, c'est que 
les faits, consultés sans parti pris, ne confirment ni même 
ne suggèrent l'hypothèse du parallélisme. 

Pour une seule faculté intellectuelle, en effet, on a pu 
«e croire autorisé par l'expérience à parler de localisation 
précise dans le cerveau: je fais allusion à la mémoire, et 
plus spécialement à la mémoire des mots. Ni pour lejuge- 
ment, ni pour le raisonnement, ni pour aucun autre 
^cte de pensée nous n'avons la moindre raison de les sup- 
poser attachés à des mouvements intra-cérébraux dont ils 
dessineraient la trace. Au contraire, les maladies de la 
mémoire des mots — ou, comme on dit, les aphasies — 
correspondent à la lésion de certaines circonvolutions céré- 
brales : de sorte qu'on a pu considérer la mémoire comme 
«ne simple fonction du cerveau et croire que les souvenirs 
visuels, auditifs, moteurs des mots étaient déposés à l'inté- 
rieur de l'écorce, — clichés photographiques qui conser- 
veraient des impressions lumineuses, disques phonogra- 



78 (C FANTOMES DE VIVANTS )) 

pliiques qui enregistreraient des vibrations sonores. 
Examinez de près les faits qu'on déclare témoigner d'une 
exacte correspondance et comme d'une adhérence de la 
vie mentale à la vie cérébrale (je laisse de côté, cela va 
sans dire, les sensations et les mouvements, car le cer- 
veau est certainement un organe sensori-moteur) : vous 
verrez qu'ils se réduisent aux phénomènes de mémoire, 
et que c'est la localisation des aphasies, et cette localisa- 
tion seule, qui semble apporter à la doctrine paralléliste 
un commencement de preuve expérimentale.' 

Or, une étude plus approfondie des diverses aphasies 
montrerait précisément l'impossibilité d'assimiler les sou- 
venirs à des clichés ou à des phonogrammes déposés 
dans le cerveau : à mon sens, le cerveau ne conserve pas 
les représentations ou images du passé ; il emmagasine 
simplement des habiludes motrices. Je ne reproduirai 
pas ici la critique à laquelle j'ai soumis jadis la théorie 
courante des aphasies, — critique qui parut alors para- 
doxale, qui s'attaquait en effet à un dogme scientifique, 
mais que le progrès de l'anatomie pathologique • est 
venu confirmer (vous connaissez les travaux du pro- 
fesseur Pierre Marie et de ses élèves). Je me bornerai 
donc à rappeler mes conclusions. Ce qui me paraît se 
dpo-airer de l'étude attentive des faits, c'est que les lésions 
cérébrales caractéristiques des diverses aphasies n'at- 
teignent pas les souvenirs eux-mêmes, et que par consé- 
quent il n'y a pas, emmagasinés en tels ou tels points de 
l'écorce cérébrale, des souvenirs que la maladie détrui- 
rait. Ces lésions rendent, en réalité, impossible ou difficile 
révocation des souvenirs ; elles portent sur le mécanisme 
du rappel, et sur ce mécanisme seulement. Plus précisé- 



CONSCIENCE ET MATERIALITE "^Q 

ment, le rôle du cerveau est de faire que l'esprit, quand 
il a besoin d'un soua enir, puisse obtenir du corps l'atti- 
tude ou le mouvement naissant qui présente au souvenir 
chercbé un cadre approprié. Si le cadre est là, le souvenir 
viendra, de lui-même, s'y insérer. L'organe cérébral pré- 
pare le cadre, il ne fournit pas le souvenir. Voilà ce que 
nous apprennent les maladies de la mémoire des mots, et 
ce que ferait d'ailleurs pressentir l'analyse psychologique 
de la mémoire. 

Que si nous passons aux autres fonctions de la pensée» 
l'hypothèse que les faits nous suggèrent d'abord n'est 
pas celle d'un parallélisme rigoureux entre la vie mentale 
et la vie cérébrale. Dans le travail de la pensée en 
général, comme dans l'opération de la mémoire, le cer- 
veau apparaît simplement comme chargé d'imprimer 
au corps les mouvements et les attitudes qui jouent ce que 
l'esprit pe^^e ou ce que les circonstances l'invitent à penser. 
C'est ce que j'ai exprimé ailleurs en disant que le cerveau 
est un (( organe de pantomime ». J'ajoutais : (( Celui qui 
pourrait regarder à l'intérieur d'un cerveau en pleine acti- 
vité, suivre le va-et-vient des atomes et interpréter tout ce 
qu'ils font, celui-là saurait sans doute quelque chose de 
ce qui se passe dans l'esprit, mais il n'en saurait que peu 
de chose. Il en connaîtrait tout juste ce qui est expri- 
mable en gestes, attitudes et mouvements du corps, ce que 
l'état d'âme contient d'action en voie d'accomplissement, 
ou simplement naissante : le reste lui échapperait. Il se 
trouverait, vis-à-vis des pensées et des sentiments qui se 
déroulent à l'intérieur de la conscience, dans la situation 
du spectateur qui voit distinctement tout ce que les 
acteurs font sur la scène, mais n'entend pas un mot de ce 



•80 (( FANTOMES DE VIVANTS )) 

qu'ils disent. » Ou bien encore il serait comme la per- 
sonne qui ne perçoit, d'une symphonie, que les mouve- 
ments du bâton du chef d'orchestre. Les phénomènes 
cérébraux sont en effet à la vie mentale ce que les gestes 
du chef d'orchestre sont à la symphonie : ils en dessinent 
les articulations motrices, ils ne font pas autre chose. On 
ne trouverait donc rien des opérations supérieures de 
l'esprit à l'intérieur de l'écorce cérébrale. Le cerveau, en 
dehors de ses fonctions sensorielles, n'a d'autre rôle que 
de mimer, au sens le plus large du terme, la vie men- 
tale. 

Je reconnais d'ailleurs que celte mimique est de pre- 
mière importance. G est par elle que nous nous insérons 
dans la réalité, que nous nous y adaptons, que nous 
répondons aux sollicitations des circonstances par des 
actions appropriées. Si la conscience n'est pas une fonc- 
tion du cerveau, du moins le cerveau maintient-il la 
conscience fixée sur le monde où nous vivons; c'est 
l'orsfane de l'attention à la vie. Aussi une modification 
cérébrale légère, une intoxication passagère par l'alcool ou 
l'opium par exemple, — à plus forte raison une de ces 
intoxications durables par lesquelles s'explique sans doute 
le plus souvent l'aliénation, — peuvent-elles entraîner 
une perturbation complète de la vie mentale. Ce n'est pas 
que l'esprit soit atteint directement. Il ne faut pas croire, 
comme on le fait souvent, que le poison soit allé chercher 
dans l'écorce cérébrale un certain mécanisme qui serait 
l'aspect matériel d'un certain raisonnement, qu'il ait 
dérangé ce mécanisme et que ce soit pour cela que le 
malade divague. Mais l'effet de la lésion est de fausser l'en- 
grenage, et de faire que la pensée ne s'insère plus exacte- 



CONSCIENCE ET ACTION EFFICACE 



8i 



ment dans les choses. Un fou, atteint du délire de la per- 
sécution, pourra encore raisonner logiquement; mais il 
raisonne à côté de la réalité, en dehors de la réalité, comme 
nous raisonnons en rêve. Orienter notre pensée vers 
l'action, l'amener à préparer l'acte que les circonstances 
réclament, voilà ce pour quoi notre cerv^eau est fait. 

Mais par là il canalise, et par là aussi il limite, la vie de 
l'esprit. Il nous empêche de jeter les yeux à droite et à 
gauche, et même, la plupart du temps, en arrière ; il veut 
que nous regardions droit devant nous, dans la direction 
où nous avons à marcher. N'est-ce pas déjà visible dans 
l'opération de la mémoire ? Bien des faits semblent indiquer 
que le passé se conserve jusque dans ses moindres détails 
et qu'il n'y a pas d'oubli réel. Vous avez entendu parler 
des noyés et des pendus qui racontent, une fois rappelés 
à la vie, comment ils ont eu la vision panoramique, pen- 
dant un instant, de la totalité de leur passé. Je pourrais 
vous citer d'autres exemples, car le phénomène n'est pas, 
comme on l'a prétendu, symptôme d'asphyxie. Il se pro- 
duira aussi bien chez un alpiniste qui glisse au fond d'un 
précipice, chez un soldat sur qui l'ennemi va tirer et qui 
se sent perdu. C'est que notre passé tout entier est là, con- 
tinuellement, et que nous n'aurions qu'à nous retourner 
pour l'apercevoir ; seulement, nous ne pouvons ni ne 
'evons nous retourner. Nous ne le devons pas, parce que 
liotre destination est de vivre, d'agir, et que la vie et 
l'action regardent en avant. Nous ne le pouvons pas, 
jiarce que le mécanisme cérébral a précisément pour fonc- 
tion ici de nous masquer le passé, de n'en laisser trans- 
paraître, à chaque instant, que ce qui peut éclairer la 
situation présente et favoriser notre action : c'est même en 

6 



à 



82 (( FANTOMES DE VIVANTS )) 

obscurcissant tous nos souvenirs sauf un — sauf celui qup 
nous intéresse et que notre corps esquisse déjà par sa 
mimique — qu'il rappelle ce souvenir utile. Maintenant, 
que l'attention à la vie vienne à faiblir un instant, — 
je ne parle pas ici de l'attention volontaire, qui est momen- 
tanée et individuelle, mais d'une attention constante, 
commune à tous, imposée par la nature et qu'on pourrait 
appeler « l'attention de l'espèce », — alors l'esprit, dont 
le regard était maintenu de force en avant, se détend et 
par là même se retourne en arrière; il y retrouve toule 
son histoire. La vision panoramique du passé est donc 
due à un brusque désintéressement de la vie, né de la con- 
viction soudaine qu'on va mourir à l'instant. Et c'était à 
fixer l'attention sur la vie, à rétrécir utilement le champ 
de la conscience, que le cerveau était occupé jusque-là 
comme organe de mémoire. 

Mais ce que je dis de la mémoire serait aussi vrai de la 
perception. Je ne puis entrer ici dans le détail d'une 
démonstration que j'ai tentée autrefois: qu'il me suffise 
de rappeler que tout devient obscur, et même incompré- 
hensible, si l'on considère les centres cérébraux comme 
des organes capables de transformer en états conscients des 
ébranlements matériels, que tout s'éclaircit a(u contraire 
si Ton voit simplement dans ces centres (et dans les dis- 
positifs sensoriels auxquels ils sont liés) des instruments 
de sélection chargés de choisir, dans le champ immense 
de nos perceptions virtuelles, celles qui devront s'actuali- 
ser. Leibniz disait que chaque monade, et par conséquent, 
a fortiori, chacune de ces monades qu'il appelle des esprits, 
porte en elle la représentation consciente ou inconsciente 
de la totalité du réel. Je n'irais pas aussi loin ; mais j'estime 



CONSCIENCE ET ACTION EFFICACE 83 

que nous perceA^ons virtuellement beaucoup plus de choses 
que nous n'en percevons actuellement, et qu'ici encore le 
rôle de notre corps est d'écarter de la conscience tout ce 
qui ne nous serait d'aucun intérêt pratique, tout ce qui 
ne se prête pas à notre action. Les organes des sens, les 
nerfs sensitifs, les centres cérébraux canalisent donc les 
influences du dehors, et marquent ainsi les directions où 
notre propre influence pourra s'exercer. Mais, par là, ils 
limitent notre vision du présent, de même que les méca- 
nismes cérébraux de la mémoire resserrent notre vision 
du passé. Or, si certains souvenirs inutiles, ou souvenirs 
<( de rêve )>, réussissent à se glisser à l'intérieur de la con- 
science, profitant d'un moment d'inattention à la vie, ne 
pourrait-ilpasy avoir, autour de notre perception normale, 
une frange de perceptions le plus souvent inconscientes., 
mais toutes prêtes à entrer dans la conscience, et s'y intro- 
duisant en effet dans certains cas exceptionnels ou chez 
certains sujets prédisposés .^^ S'il y a des perceptions de ce 
genre, elles ne relèvent pas seulement de la psychologie 
classique : sur elles la (( recherche psychique » devrait 
s'exercer. 

M'oublions pas, d'ailleurs, que l'espace est ce qui crée 
les divisions nettes. Nos corps sont extérieurs les uns aux 
autres dans l'espace ; et nos consciences, en tant qu'atta- 
chées à ces corps, sont séparées par des intervalles. Mais 
si elles n'adhèrent au corps que par une partie d'elles- 
mêmes, il est permis de conjecturer, pour le reste, un 
empiétement réciproque. Entre les diverses consciences 
pourraient s'accomplir à chaque instant des échanges, 
comparables aux phénomènes d'endosmose. Si cette intcr- 
communicalion existe, la nature aura pris ses précau- 



§4 « FANTOMES DE VIVANTS )) 

lions pour la rendre inolTensive, et il est vraisemblable 
que certains mécanismes sont spécialement chargés de 
rejeter dans l'inconscient les images ainsi introduites, 
car elles seraient fort gênantes dans la vie de tous les 
jours. Telle ou telle d'entre elles pourrait cependant, ici 
encore, passer en contrebande, surtout quand les méca- 
nismes inhibitifs fonctionnent mal ; et sur elles encore 
s'exercerait la (( recherche psychique ». Ainsi se pro- 
duiraient les hallucinations véridiqucs, ainsi surgiraient 
les (( fantômes de vivants ». 

Plus nous nous accoutumerons à cette idée d'une con- 
science qui déborde l'organisme, plus nous trouverons 
naturel que l'âme survive au corps. Certes, si le mental 
était rigoureusement calqué sur le cérébral, s'il n'y avait 
rien de plus dans une conscience humaine que ce qui est 
inscrit dans son cerveau, nous pourrions admettre que la 
conscience suit les destinées du corps et meurt avec lui. 
Mais si les faits, étudiés indépendamment de tout système, 
nous amènent au contraire à considérer la vie mentale 
comme beaucoup plus vaste que la vie cérébrale, la sur- 
vivance devient si probable que l'obligation de la preuve 
incombera à celui qui la nie, bien plutôt qu'à celui qui 
l'afTirme ; car, ainsi que je le disais ailleurs, (( l'unique rai- 
son de croire à l'anéantissement de la conscience après la 
mort est qu'on voit le corps se désorganiser, et cette 
raison n'a plus de valeur si l'indépendance de la presque 
totalité de la conscience à l'égard du corps est, elle aussi, 
un fait que l'on constate ». 

Telles sont, brièvement résumées, les conclusions aux- 
quelles me conduit un examen impartial des faits connus. 
C'est dire que je considère comme très vaste, et même 



AVENIR DE LA RECIIEnCllE PSYCHIQUE 85 

comme indéfini, le champ ouvert à la recherche psychique. 
Cette nouvelle science aura vile fait de rattraper le temps 
perdu . Les mathématiques remontent à l'antiquité grecque ; 
la physique a déjà trois ou quatre cents ans d'existence ; la 
chimie a paru au xvni^ siècle ; la biologie est presque aussi 
vieille ; mais la psychologie date d'hier, et la « recherche 
psychique » est encore plus récente. Faut-il regretter 
ce retard ? Je me suis demandé quelquefois ce qui se 
serait passé si la science moderne, au lieu de partir des 
mathématiques pour s'orienter dans la direction de la mé- 
canique, de l'astronomie, de la physique et de la chimie, 
au lieu de faire converger tous ses efforts sur l'étude de la 
matière, avait débuté par la considération de l'esprit, — 
si Kepler, Galilée, Newton, par exemple, avaient été des 
psychologues. Nous aurions certainement eu une psycho- 
logie dont nous ne pouvons nous faire aucune idée aujour- 
d'hui, — pas plus qu'on n'eût pu, avant Galilée, imaginer 
ce que serait notre physique : cette psychologie eût pro- 
bablement été à notre psychologie actuelle ce que notre 
physique est à celle d'Aristote. Etrangère à toute idée 
mécanistique, la science eût alors retenu avec empresse- 
ment, au lieu de les écarter a priori, des phénomènes 
comme ceux que vous étudiez : peut-être la « recherche 
psychique » eût-elle figuré parmi ses principales préoccu- 
pations. Une fois découvertes les lois les plus générales de 
l'activité spirituelle (comme le furent, en fait, les prin- 
cipes fondamentaux de la mécanique), on aurait passé 
de l'esprit pur à la vie : la biologie se serait constituée, 
mais une biologie vitaliste, toute différente de la nôtre, 
qui serait allée chercher, derrière les formes sensibles 
des êtres A'ivants, la force intérieure, invisible, dont elles 



86 C( FANTOMES DE VIVANTS )) 

sont les manifeslations. Sur celte force nous sommes sans 
action, justement parce que notre science de l'esprit est 
encore dans l'enfance ; et c'est pourquoi les savants n'ont 
pas tort quand ils reprochent au vitalisme d'être une doc- 
trine stérile : il est stérile aujourd'hui, il ne le sera pas 
toujours ; et il ne l'eût pas été si la science moderne, à 
l'origine, avait pris les choses par l'autre hout. En môme 
temps que celle biologie vitaliste aurait surgi une méde- 
cine qui eût remédié directement aux insufTisances de la 
force vitale, qui eût visé la cause et non pas les effets, le 
centre au lieu de la périphérie : la thérapeutique par sug- 
gestion, ou plus généralement par influence de l'esprit sur 
l'esprit, eût pu prendre des formes et des proportions que 
nous ne soupçonnons pas. Ainsi se serait fondée, ainsi se 
serait d-éveloppée la science de l'activité spirituelle. Mais 
lorsque, suivant de haut en bas les manifeslations de l'es- 
prit, traversant la vie et la matière vivante, elle fût arrivée, 
de de2:ré en deijré, à la matière inerte, la science se serait 
arrêtée brusquement, surprise et désorientée. Elle aurait 
essavé d'appliquer à ce nouvel objet ses méthodes habi- 
tuelles, et elle n'aurait eu sur lui aucune prise, pas plus 
que les procédés de calcul et de mesure n'ont de prise 
aujourd'hui sur les choses de l'esprit. C'est la matière, et 
non plus l'esprit, qui eût été le royaume du mystère. Je 
suppose alors que dans un pays inconnu, — en Amérique 
I ar exemple, mais dans une Amérique non encore décou- 
verte par l'Europe et décidée à ne pas entrer en relations 
avec nous, — se fût développée une science identique à 
notre science actuelle, avec toutes ses applications méca- 
niques. Il aurait pu arriver de temps en temps à des 
pêcheurs, s'aventurant au large des côtes d'Irlande ou de 



AVENIR DE LA RECHERCHE PSYCHIQUE 87 

Bretagne, d'apercevoir au loin, à l'horizon, un navire 
américain filant à toute vitesse contre le vent, — ce que 
nous appelons un bateau à vapeur. Ils seraient venus 
raconter ce qu'ils avaient vu. Les aurait-on crus.^ Proba^ 
blement non. On se serait d'autant plus méfié d'eux qu'on 
eût été plus savant, plus pénétré d'une science qui, pure- 
ment psychologique, eût été orientée en sens inverse de 
la physique et de la mécanique. Et il aurait fallu alors 
que se constituât une société comme la vôtre, — mais, 
cette fois, une Société de liecherche physique, — laquelle 
€Ût fait comparaître les témoins, contrôlé et critiqué leurs 
récits, établi l'authenticité de ces (( apparitions » de bateaux 
à vapeur. Toutefois, ne disposant pour le moment que de 
cette méthode historique ou critique, elle n'eût pu vain- 
cre le scepticisme de ceux qui l'auraient mise en demeure 
— puisqu'elle croyait à l'existence de ces bateaux mira- 
culeux — d'en construire un et de le faire marcher. 

Voilà ce que je m'amuse quelquefois à rêver. Mais quand 
je fais ce rêve, bien vite je l'interromps et je me dis : 
Non I il n'était ni poss-ible ni désirable que l'esprit humain 
suivît une pareille marche. Cela n'était pas possible, parce 
que, à l'aube des temps modernes, la science mathémati- 
que existait déjà, et qu'il fallait nécessairement commen- 
cer par tirer d'elle tout ce qu'elle pouvait donner pour la 
connaissance du monde où nous vivons : on ne lâche pas 
la proie pour ce qui n'est peut-être qu'une ombre. Mais, à 
supposer que c'eût été possible, il n'était pas désirable, 
pour la science psychologique elle-même, que l'esprit 
humain s'appliquât d'abord à elle. Car, sans doute, si 
l'on eût dépensé de ce côté la somme de travail, de talent 
et de génie oui a été consacrée aux sciences de la matière, 



k 



88 



« FANTOMES Dl 



ANTS )) 



la connaissance de l'esprit eût pu être poussée très loin ; 
mais quelque chose lui eût toujours manqué, qui est d'un 
prix inestimable et sans quoi le reste perd beaucoup de 
sa A'aleur : la précision, la rigueur, le souci de la preuve, 
l'habitude de distinguer entre ce qui est simplement pos- 
sible ou probable et ce qui est certain. Ne croyez pas que 
ce soient là des qualités naturelles à l'intelligence. L'huma- 
nité s'est passée d'elles pendant fort longtemps ; et elles 
n'auraient peut-être jamais paru dans le monde s'il ne 
s'était rencontré jadis, en un coin de la Grèce, un petit 
peuple auquel Va peu près ne suffisait pas, et qui inventa 
la précision \ La démonstration mathématique — celte 
création du génie grec — fut-elle ici l'efiet ou la cause P 
je ne sais ; mais incontestablement c'est par les mathéma- 
tiques que le besoin de la preuve s'est propagé d'intelli- 
gence à intelligence, prenant d'autant plus déplace dans 
l'esprit humain que la science mathématique, par l'inter- 
médiaire de la mécanique, embrassait un plus grand 
nombre de phénomènes de la matière. L'habitude d'ap- 
porter à l'étude de la réalité concrète les mêmes exigences 
de précision et de rigueur qui sont caractéristiques de 
la pensée mathématique est donc une disposition que nous 
devons aux sciences de la matière, et que nous n'aurions 
pas eue sans elles. C'est pourquoi une science qui se 
fût appliquée tout de suite aux choses de l'esprit serait 
restée incertaine et vague, si loin qu'elle se fût avan- 
cée : elle n'aurait peut-être jamais distingué entre ce qui 
est simplement plausible et ce qui doit être accepté défi- 



I. Sur cette invention de \ai précision par les Grecs nous nous sommes 
appesanti dans diverses leçons professées au Collège de France, notamment 
dans nos cours de 1902 et igoS. 



AVEMR DE LA RECHERCHE PSYCHIQUE 8^ 

nitivcment. Mais aujourd'hui que, grâce à notre appro- 
fondissement de la matière, nous savons faire cette dis- 
tinction et possédons les cpialités qu'elle implique, nous 
pouvons nous aventurer sans crainte dans le domaine 
à peine exploré des réalités psychologiques. Avançons-y 
avec une hardiesse prudente, déposons la mauvaise 
métaphysique qui gêne nos mouvements, et la science 
de l'esprit pourra donner des résultats qui dépasseront 
toutes nos espérances. 



IV 
LE RÊVE 

•Conférence f.iile à /'Institut général psychologique le 26 Mars içfOif 

Le sujet que Tlnstitut psychologique a bien voulu 
tn'inviter à traiter devant vous est si complexe, il sou- 
lève tant de problèmes, les uns psychologiques, les autres 
physiologiques et même métaphysiques, il appellerait de 
si longs développements, — et nous avons si peu de temps, 
— que je vous demande la permission de supprimer tout 
préambule, d'écarter l'accessoire, de me placer d'emblée 
au cœur de la question. 

Voici donc un rêve. Je vois toute sorte d'objets défder 
devant moi ; aucun d'eux n'existe effectivement. Je crois 
aller et venir, traverser une série d'aventures, alors que 
je suis couché dans mon lit, bien tranquillement. Je 
m'écoute parler et j'entends qu'on me répond; pourtant 
je suis seul et je ne dis rien. D'oii vient l'illusion? Pour- 
quoi perçoit-on, comme si elles étaient réellement pré- 
sentes, des personnes et des choses? 

Mais d'abord, n'y a-t-il rien du tout? Une certaine 
^natlère sensible n'est-elle pas offerte à la vue, à l'ouïe, au 
p toucher, etc., dans le sommeil comme dans la veille? 



92 LE RÊVE 

Fermons les yeux et voyons ce qui va se passer. Beau- 
coup de personnes diront qu'il ne se passe rien : c'est 
qu'elles ne regardent pas attentivement. En réalité, on 
aperçoit beaucoup de choses. D'abord un fond noir. Puis 
des taches de diverses couleurs, quelquefois ternes, quel- 
quefois aussi d'un éclat singulier. Ces taches se dilatent 
et se contractent, changent déforme et de nuance, empiè- 
tent les unes sur les autres. Le changement peut être lent 
et graduel. Il s'accomplit aussi parfois avec une extrême 
rapidité. D'où vient cette fantasmagorie.^ Les physiolo- 
gistes et les psychologues ont parlé de (( poussière lumi- 
neuse )), de (( spectres oculaires », de « phosphènes » ; 
ils attribuent d'ailleurs ces apparences aux modifications, 
légères qui se produisent sans cesse dans la circulation 
rétinienne, ou bien encore à la pression que la paupière 
fermée exerce sur le globe oculaire, excitant mécanique- 
ment le nerf optique. Mais peu importe l'explication du 
phénom.ène et le nom qu'on lui donne. Il se rencontre 
chez tout le monde, et il fournit, sans aucun doute, 
l'étoffe 011 nous taillons beaucoup de nos rêves. 

Déjà Alfred Maury et, vers la même époque, le marquis 
d'IIervey de Saint-Denis avaient remarqué que ces taches 
colorées aux formes mouvantes peuvent se consolider au 
moment où l'on s'assoupit, dessinant ainsi les contours des 
objets qui vont composer le rêve. Mais Tobservation était 
un peu sujette à caution, car elle émanait de psychologues 
à moitié endormis. Un philosophe américain, G. T. Ladd, 
professeur à Yale University, a imaginé depuis lors une 
méthode plus ligourcuse.. mais d'une application difQcilc, 
parce qu'elle exige une espèce de dressage. Elle consiste 
à garder les yeux fermés rjuand on se réveille, et à retenir 



ROLE DES FENSATIONS VISUELLES qS 

pendant quelques instants le rêve qui va s'envoler, — s'en- 
voler du champ de la vision et bientôt aussi, sans doute, 
de celui de la mémoire. Alors on voit les objets du rcve 
se dissoudre en phospbènes, et se confondre avec les 
taches colorées que l'œil apercevait réellement quand il 
avait les paupières closes. On lisait par exemple un jour- 
nal : voilà le rêve. On se réveille, et du journal dont les 
lignes s'estompent il reste une tache blanche avec de 
vagues raies noires: voilà la réalité. Ou bien encore le rêve 
nous promenait en pleine mer ; à perte de vue, l'océan 
développait ses vagues grises couronnées d'une blanche 
écume. Au réveil, tout vient se perdre dans une grande 
tache d'un gris pâle parsemée de points brillants. La tache 
était là, les points brillants aussi. Il y avait donc bien, 
offerte à notre perception pendant notre sommeil, une 
poussière visuelle, et cette poussière a servi à la fabrication 
du rêve. 

Sert-elle toute seule .^^ Pour ne parler encore que du 
sens de la vue, disons qu'à côté des sensations visuelles 
dont la source est interne il en est qui ont une cause exté- 
rieure. Les paupières ont beau être closes, l'œil distingue 
encore la lumière de l'ombre et reconnaît même, jusqu'à 
un certain point, la nature de la lumière. Or, les sensa- 
t'ons provoquées par une lumière réelle sont à F origine 
de beaucoup de nos rêves. Une bougie qu'on allume brus- 
quement fera surgir chez le dormeur, si son sommeil 
n'est pas trop profond, un ensemble devisions que domi- 
neral'idée d'incendie. Tissié en cite deux exemples : « B... 
rêve que le théâtre d'Alexandrie est en feu ; la flamme 
éclaire tout un quartier. Tout à coup il se trouve trans- 
porté au milieu du bassin de la place des Consuls ; une 



^4 LE RÊVE 

rampe de feu court le long des chaînes qui relient le» 
grosses bornes placées autour du bassin. Puis il se 
retrouve à Paris, à l'Exposition qui est en fea..., il 
assiste à des scènes déchirantes, etc. Il se réveille en sur- 
saut. Ses yeux recevaient le faisceau de lumière projeté 
par la lanterne sourde que la sœur de ronde tournait vers 
sonlit enpassant. — M... rêve qu'il s'est engagé dans l'in- 
fanterie de marine, où il a servi jadis. Il va à Fort-de- 
France, à Toulon, àLorient, en Crimée, à Gonstantinoplc. 
Il aperçoit des éclairs, il entend le tonnerre..., il assiste 
enfin à un combat dans lequel il voit le feu sortir des 
bouches de canon. Il se réveille en sursaut. Comme B..., 
il était réveillé par le jet de lumière projeté parla lanterne 
sourde de la sœar de ronde ». Tels sont les rêves que peut 
provoquer une lumière vive et inattendue. 

Assez différents sont ceux que suggère une lumière 
continue et douce, comme celle de la lune. Krauss raconte 
qu'une nuit, en se réveillant, il s'aperçut qu'il tendait 
encore les bras vers ce qui avait été, dans son rêve, une 
jeune fille, vers ce qui n'était plus maintenant que la 
lune, dont il recevait en plein les rayons. Ce cas n'est pas- 
le seul ; il semble que les rayons de la lune, caressant les 
yeux du dormeur, aient la vertu de faire surgir ainsi des 
apparitions virginales. iNe serait-ce pas ce qu'exprime 
la fable d'Endymion, — le berger à jamais endormi, que 
la déesse Séléné (autrement dit, la Lune) aime d'un pro- 
fond amour? 

L'oreille a aussi ses sensations intérieures, — bour- 
donnement, tintement, sifflement, — que nous distin-^ 
guons mal pendant la veille et que Je sommeil détache 
neltemci^t. Nous continuons d'ailleurs, une fois endor- 



ROLE DE l'ouïe Q^^ 

mis, à entendre certains bruits du dehors. Le craquement 
d'un meuble, le feu qui pétille, la pluie qui fouette la 
fenêtre, le vent qui joue sa gamme chromatique dans la 
cheminée, autant de sons qui frappent encore l'oreille et 
que le rêve convertit en conversation, cris, concert, etc. 
On frotte des ciseaux contre des pincettes aux oreilles 
d'Alfred Maury pendant qu'il dort : il rêve aussitôt qu'il 
entend le tocsin et qu'il assiste aux événements de 
juin 1848. Je pourrais citer d'autres exemples. Mais il 
s'en faut que les sons tiennent autant de place que les 
formes et les couleurs dans la plupart des songes. Les sen- 
sations visuelles prédominent; souvent môme nous ne 
faisons que voir, alors que nous croyons également enten- 
dre. Il nous arrive, selon la remarque de Max Simon, de^ 
soutenir en rêve toute une conversation et de nous aper- 
cevoir soudain que personne ne parle, que personne n'a 
parlé. C'était, entre notre interlocuteur et nous, un 
échange direct dépensées, un entretien silencieux. Phé- 
nomène étrange, et pourtant facile à expliquer. Pour 
que nous entendions des sons en rêve, il faut généralement 
qu'il y ait des bruits réels perçus. Avec rien le rêve ne 
fait rien ; et là oii nous ne lui fournissons pas une matière 
sonore, il a de la peine à fabriquer de la sonorité. 

Le toucher intervient d'ailleurs autant que l'ouïe. Un 
contact, une pression, arrivent encore à la conscience 
pendant qu'on dort. Imprégnant de son influence les 
images qui occupent à ce moment le champ visuel, la sen- 
sation tactile pourra en modifier la forme et la significa- 
tion. Supposons que se fasse tout à coup sentir le contact 
du corps avec la chemise; le dormeur se rappellera qu'il 
est vêtu légèrement. Si justement il croyait se promener 



•96 LE RÊVE 

alors dans la rue, c'est dans ce très simple appareil qu'il 
s'offrira aux regards des passants. Ceux-ci n'en seront 
d'ailleurs pas choqués, car il est rare que les excentrici- 
tés auxquelles nous nous livrons en songe paraissent 
émouvoir les spectateurs, si confus que nous en puissions 
être nous-mêmes. Je viens de citer un rêve bien connu. 
En voici un autre, que beaucoup d'entre vous ont dû faire. 
Il consiste à se sentir voler, planer, traverser l'espace 
sans toucher terre. En général, quand il s'est produit une 
fois, il tend à se reproduire, et à chaque nouvelle expé- 
rience on se dit: (( J'ai souvent rêvé que j'évoluais au- 
dessus du sol, mais cette fois je suis, bien éveillé. Je sais 
maintenant, et je vais montrer aux autres, qu'on peut 
■s'affranchir des lois de la pesanteur » . Si vous vous réveil- 
lez brusquement, voici, je crois, ce que vous trouAcrez. 
Vous sentiez que vos pieds avaient perdu leurs points 
d'appui, puisque vous étiez en effet étendu. D'autre part, 
croyant ne pas dormir, vous n'aviez pas conscience d'être 
couché. Vous vous disiez donc que vous ne touchiez 
plus terre, encore que vous fussiez debout. C'est cette 
conviction que développait votre rêve. Remarquez, dans 
les cas où vous vous sentez voler, que vous croyez lancer 
votre corps sur le côté à droite ou à gauche, en l'enlevant 
d'un brusque mouvement du bras qui serait comme un 
coup d'aile. Or, ce côté est justement celui sur lequel 
vous êtes couché. Réveillez-vous, et vous trouverez que 
la sensation d'effort pour voler ne fait qu'un avec la 
sensation de pression du bras et du corps contre le lit. 
Celle-ci, détachée de sa cause, n'était plus qu'une vague 
sensation de fatigue, attribuable à un effort. Rattachée 
alors à la conviction que votre corps avait quitté le sol, 



ROLE DU TOUCHER 97 

«lie s'est déterminée en sensation précise d'elTort pour 
voler. 

Il est intéressant de voir comment les sensations de pres- 
sion, remontant jusqu'au champ visuel et profitant de la 
poussière lumineuse qui l'occupe, peuvent s'y transposer 
en formes et en couleurs. Max Simon rêva un jour qu'il 
était devant deux piles de pièces d'or, que ces piles étaient 
inégales et qu'il cherchait à les égaliser. Mais il n^y réus- 
sissait pas. Il en éprouvait un vif sentiment d'angoisse. 
Ce sentiment, grandissant d'instant en instant, finit 
par le réveiller. Il s'aperçut alors qu'une de ses jambes 
était retenue par les plis de la couverture, que ses deux 
pieds n'étaient pas au même niveau et cherchaient vaine- 
ment à se rapprocher l'un de l'autre. Il était évidemment 
sorti de là une vague sensation d'inégalité, laquelle, fai- 
sant irruption dans le champ visuel et y rencontrant 
peut-être (c'est l'hypothèse que je propose) une ou plu- 
sieurs taches jaunes, s'était exprimée visuellement par 
l'inégalité de deux piles de pièces d'or. Il y a donc, imma- 
nente aux sensations tactiles pendant le sommeil, une 
tendance à se visualiser, et à s'insérer sous cette forme 
dans le rêve. 

Plus importantes encore sont les sensations de « tou- 
cher intérieur » émanant de tous les points de l'orga- 
nisme, et plus particulièrement des viscères. Le sommeil 
peut leur donner, ou plutôt leur rendre, une finesse et 
une acuité singulières. Sans doute elles étaient là pendan 
la veille, mais nous en étions alors distraits par l'action, 
nous vivions extérieurement à nous-mêmes : le sommeil 
nous a faits rentrer en nous. Il arrive que des personnes 
sujettes aux laryngites, aux amygdalites, etc., se sentent 

7 



g8 LE RÊVE 

reprises de leur affection au milieu d'un rêve et éprouvent 
alors du côté de la gorge des picotements désagréables. 
Simple illusion, se disent-elles au réveil. Hélas! l'illusion 
devient bien vite réalité. On cite des maladies et des acci- 
dents graves, attaques d'épilepsie, affections cardiaques, 
etc., qui ont été ainsi prévues, prophétisées en songe. Ne 
nous étonnons donc pas si des philosophes comme Scho- 
penhauer veulent que le rêve traduise à la conscience des 
ébranlements venus du système nerveux sympathique, si 
des psychologues tels que Scherner attribuent à chaque 
organe la puissance de provoquer des songes spécifi- 
ques qui le représenteraient symboliquement, et enfin si 
des médecins tels qu'Artigues ont écrit des traités sur 
(( la valeur séméiologique » du rêve, sur la manière de 
le faire servir au diagnostic des maladies. Plus récem- 
ment, Tissié a montré comment les troubles de la diges- 
tion, de la respiration, de la circulation, se traduisent 
par des espèces déterminées de rêves. 

Résumons ce qui précède. Dans le sommeil naturel, 
nos sens ne sont nullement fermés aux impressions exté- 
rieures. Sans doute ils n'ont plus la même précision ; mais 
en revanche ils retrouvent beaucoup d'impressions « sub- 
jectives )) qui passaient inaperçues pendant la veille, 
quand nous nous mouvions dans un monde extérieur 
commun à tous les hommes, et qui reparaissent dans le 
sommeil, parce que nous ne vivons plus alors que pour 
nous. On ne peut même pas dire que notre perception 
se rétrécisse quand nous dormons ; elle élargit plutôt,, 
dans certaines directions au moins, son champ d'opéra- 
tion. Il est vrai qu'elle perd en tension ce qu'elle gagne 



LE RÊVE EST-IL GREATEUR? 99 

en extension. Elle n'apporte guère que du diffus et du 
confus. Ce n'en est pas moins avec de la sensation réelle 
que nous fabriquons du rêve. 

Gomment le fabriquons-nous ? Les sensations qui nous 
servent de matière sont vagues et indéterminées. Prenons 
celles qui figurent au premier plan, les taches colorées 
qui évoluent devant nous quand nous avons les paupières 
closes. Voici des lignes noires sur un fond blanc. Elles 
pourront représenter un tapis, un échiquier, une page 
d'écriture, une foule d'autres choses encore. Qui choisira? 
Quelle est la forme qui imprimera sa décision à l'indéci- 
sion de la matière ? — Cette forme est le souvenir. 

Remarquons d'abord que le rêve ne crée généralement 
rien. Sans doute on cite quelques exemples de travail 
artistique, littéraire ou scientifique, exécuté au cours d'un 
songe. Je ne rappellerai que le plus connu de tous. Un 
musicien du dix-huitième siècle, Tartini, s'acharnait à 
une composition, mais la muse se montrait rebelle. Il 
s'endormit ; et voici que le diable en personne apparut, 
s'empara du violon, joua la sonate désirée. Cette sonate, 
Tartini l'écrivit de mémoire à son réveil ; il nous l'a trans- 
mise sous le nom de ce Sonate du Diable ». Mais nous ne 
pouvons rien tirer d un récit aussi sommaire. Il faudrait 
savoir si Tartini n'achevait pas la sonate pendant qu'il cher- 
chait à se la remémorer. L'imagination du dormeur qui 
s'éveille ajoute parfois au rêve, le modifie rétroactivement, 
en bouche les trous, qui peuvent être considérables. J'ai 
cherché des observations plus apprafondies, et surtout 
d'une authenticité plus certaine; je n'en ai pas trouvé 
d'autre que celle du romancier anglais Stevenson. Dans 
un curieux essai intitulé « A chapter on dreams », S te- 



100 LE REVE 



venson nous apprend que ses contes les plus originaux 
ont été composés ou tout au moins esquissés en rêve. 
Mais lisez attentivement le chapitre : vous verrez que 
l'auteur a connu, pendant une certaine partie de sa \de, 
un état psychologique où il lui était difficile de savoir s'il 
dormait ou s'il veillait. Je crois, en effet, que lorsque 
l'esprit crée, lorsqu'il donne l'effort que réclame la com- 
position d'une œuvre ou la solution d'un problème, il n'y 
a pas sommeil ; — du moins la partie de l'esprit qui tra- 
vaille n'est-elle pas la même que celle qui rêve; celle-là 
poursuit, dans le subconscient, une recherche qui reste 
sans influence sur le rêve et qui ne se manifeste qu'au 
réveil. Quant au rêve lui-même, il n'est guère qu'une 
résurrection du passé. Mais c'est un passé que nous pou- 
vons ne pas reconnaître. Souvent il s'agit d'un détail 
oublié, d'un souvenir qui paraissait aboli et qui se dissi- 
mulait en réalité dans les profondeurs de la mémoire. 
Souvent aussi l'image évoquée est celle d'un objet ou d'un 
fait perçu distraitement, presque inconsciemment, pen- 
dant la veille. Surtout, il y a des fragments de souvenirs 
brisés que la mémoire ramasse çà et là, et qu'elle présente 
à la conscience du dormeur sous une forme incohérente. 
Devant cet assemblage dépourvu de sens, l'intelligence 
(qui continue à raisonner, quoi qu'on en ait dit) cherche 
une signification ; elle attribue l'incohérence à des 
lacunes qu'elle comble en évoquant d'autres souvenirs, 
lesquels, se présentant souvent dans le même désordre, 
appellent à leur tour une explication nouvelle, et ainsi de 
suite indéfiniment. Mais je n'insisterai pas là-dessus pour 
le moment. Qu'il me suffise de dire, pour répondre à la 
question posée tout à l'heure, que la puissance informa- 



ROLE DE LA MEMOIRE 103 

Irice des matériaux transmis par les organes des sens, la 
puissance qui convertit en objets précis et déterminés les 
vagues impressions venues de l'œil, de l'oreille, de toute .la 
surface et de tout l'intérieur du corps, c'est le souvenir. 
Le souvenir I A l'état de veille, nous avons bien des 
souvenirs qui paraissent et disparaissent, réclamant notre 
attention tour à tour. Mais ce sont des souvenirs qui se 
rattachent étroitement à notre situation et à notre action. 
Je me rappelle en ce moment le livre du marquis d'Hervey 
sur les rêves. C'est que je traite de la question du rêve et 
que je suis à l'Institut psychologique : mon entourage 
et mon occupation, ce que je perçois et ce que je suis 
appelé à faire, orientent dans une direction particulière 
l'activité de ma mémoire. Les souvenirs que nous évoquons 
pendant la veille, si étrangers qu'ils paraissent souvent 
à nos préoccupations du moment, s'y rattachent tou- 
jours par quelque côté. Quel est le rôle de la mémoire 
chez l'animal? C'est de lui rappeler, en chaque circon- 
stance, les conséquences avantageuses ou nuisibles qui 
ont pu suivre des antécédents analogues, et de le rensei- 
gner ainsi sur ce qu'il doit faire. Chez l'homme, la 
mémoire est moins prisonnière de l'action, je le reconnais, 
mais elle y adhère encore : nos souvenirs, à un moment 
donné, forment un tout solidaire, une pyramide, si Vous 
voulez, dont le sommet sans cesse mouvant coïncide avec 
notre présent et s'enfonce avec lui dans l'avenir. Mais 
derrière les souvenirs qui viennent se poser ainsi sur notre 
occupation présente et se révéler au moyen d'elle, il y en 
a d'autres, des milliers et des milliers d'autres, en bas, 
au-dessous de la scène illuminée par la conscience. Oui, je 
crois que notre vie passée est là, conservée jusque dans 



102 LE REVE 

ses moindres détails, et que nous n'oublions rien, et que 
tout ce que nous avons perçu, pensé, voulu depuis le 
premier éveil de notre conscience, persiste indéfiniment. 
Mais les souvenirs que ma mémoire consente ainsi dans 
ses plus obscures profondeurs y sont à l'état de fantômes 
invisibles. Ils aspirent peut-être à la lumière ; ils n'essaient 
pourtant pas d'y remonter; ils savent que c'est impos- 
sible, et que moi, être vivant et agissant, j'ai autre chose 
à faire que de m occuper d'eux. Mais supposez qu'à un 
moment donné ^e me désintéresse de la situation présente, 
de l'action pressante, enfin de ce qui concentrait sur un 
seul point toutes les activités de la mémoire. Supposez, 
en d'autres termes, que je m'endorme. Alors ces souvenirs 
immobiles, sentant que je viens d'écarter l'obstacle, de 
soulever la trappe qui les maintenait dans le sous-sol de 
la conscience, se mettent en mouvement. Ils se lèvent, 
ils s'agitent, ils exécutent, dans la nuit de l'inconscient, 
ane immense danse macabre. Et, tous ensemble, ils 
courent à la porte qui vient de s'entr'ouvrir. Ils vou- 
draient bien passer tous. Ils ne le peuvent pas, ils sont 
trop. De cette multitude d'appelés, quels seront les élus.^ 
Vous le devinez sans peine. Tout à l'heure, quand je 
f cillais, les souvenirs admis étaient ceux qui pouvaient 
invoquer des rapports de parenté avec la situation pré- 
sente, avec mes perceptions actuelles. Maintenant, ce sont 
les formes plus vagues qui se dessinent à mes yeux, 
3e sont des sons plus indécis qui impressionnent mon 
Dreille, c'est un toucher plus indistinct qui est éparpillé à 
la surface de mon corps ; mais ce sont aussi des sensa- 
tions plus nombreuses qui me viennent de l'intérieur de 
mes organes. Eh bien, parmi les souvenirs-fantômes qui 



CORPS ET AME DU REVE Io3 

aspirent à se lester de couleur, de sonorité, de matérialité 
enfin, ceux-là seuls y réussiront qui pourront s'assimiler 
la poussière colorée que j'aperçois, les bruits du dehors 
et du dedans que j'entends, etc., et qui, de plus, s'harmo- 
niseront avec l'état affectif général que mes impressions 
organiques composent. Quand cette jonction s'opérera 
«ntre le souvenir et la sensation, j'aurai un rêve. 

Dans une page poétique des Ennéades, le philosophe 
Plotin, interprète et continuateur de Platon, nous explique 
comment les hommes naissent à la vie. La nature, dit-il, 
ébauche des corps vivants, mais les ébauche seulement. 
Laissée à ses seules forces, elle n'irait pas jusqu'au bout. 
D'autre part, les âmes habitent dans le monde des Idées. 
Incapables d'agir et d'ailleurs n'y pensant pas, elles pla- 
nent au-dessus du temps, en dehors de l'espace. Mais 
parmi les corps, il en est qui répondent davantage, par 
leur forme, aux aspirations de telles ou telles âmes. Et 
parmi les âmes, il en est qui se reconnaissent davantage 
dans tels ou tels corps. Le corps, qui ne sort pas tout à 
fait viable des mains de la nature, se soulève vers l'âme qui 
lui donnerait la vie complète. Et Fâme, regardant le 
eorps 011 elle croit apercevoir le reflet d'elle-même, fascinée 
•comme si elle fixait un miroir, se laisse attirer, s'incline 
et tombe. Sa chute est le commencement de la vie. Je 
comparerais à ces âmes détachées les souvenirs qui atten- 
dent au fond de l'inconscient. Comme aussi nos sensations 
nocturnes ressemblent à ces corps à peine ébauchés. La 
sensation est chaude, colorée, vibrante et presque vivante, 
mais indécise. Le souvenir est net et précis, mais sans 
intérieur et sans vie. La sensation voudrait bien trouver 
une forme sur laquelle fixer l'indécision de ses contours. 



I04 LE RÊVE 

Le souvenir voudrait bien obtenir une matière pour se 
remplir, se lester, s'actualiser enfin. Ils s'attirent l'un 
l'autre, et le souvenir-fantôme, se matérialisant dans la 
sensation qui lui apporte du sang et de la chair, devient 
un être qui vivra d'une vie propre, un rêve. 

La naissance du rêve n'a donc rien de mystérieux. Nos 
songes s'élaborent à peu près comme notre vision du 
monde réel. Le mécanisme de l'opération est le même 
dans ses grandes lignes. Ce que nous voyons d'un objet 
placé sous nos yeux, ce que nous entendons d'une phrase 
prononcée à notre oreille, est peu de chose, en effet, à côté 
de ce que notre mémoire y ajoute. Quand vous parcourez 
votre journal, quand vous feuilletez un livre, croyez-vous 
apercevoir effectivement chaque lettre de chaque mot, 
ou même chaque mot de chaque phrase ? Vous ne liriez 
pas alors beaucoup de pages dans votre journée. La vérité 
est que vous ne percevez du mot, et même de la 
phrase, que quelques lettres ou quelques traits caracté- 
ristiques, juste ce qu'il faut pour deviner le reste : tout 
le reste, vous vous figurez le voir, vous vous en donnez 
en réalité rhallucination. Des expériences nombreuses 
et concordantes ne laissent aucun doute à cet égard. 
Je ne citerai que celles de Goldscheider et Mueller. Ces 
expérimentateurs écrivent ou impriment des formules 
d'un usage courant : « Entrée strictement interdite », 
(( Préface à la quatrième édition », etc. ; mais ils ont 
soin de faire des fautes, changeant et surtout omettant 
des lettres. La personne qui doit servir de sujet d'expé- 
rience est placée devant ces formules, dans l'obscurité, 
et ignore naturellement ce qui a été écrit. Alors on illumine 
l'inscrintion pendant un temps très court, trop court pour 



i 



MÉCANISME DE LA PERCEPTION NORMALE Io5^ 

qiie l'observateur puisse apercevoir toutes les lettres. 
On a commencé en effet par déterminer expérimentale- 
ment le temps nécessaire à la vision d'une lettre de l'al- 
phabet ; il est donc facile de faire en sorte que le sujet ne 
puisse pas distinguer plus de huit ou dix lettres, par 
exemple, sur les trente ou quarante qui composent la for- 
mule. Or, le plus souvent, il lit cette formule sans diffi- 
culté. Mais là n'est pas pour nous le point le plus instructif 
de cette expérience. 

Si l'on demande à l'observateur quelles sont les lettres 
qu'il est sûr d'avoir aperçues, les lettres qu'il désigne 
peuvent être effectivement présentes ; mais ce seront tout 
aussi bien des lettres absentes, qu'on aura remplacées par 
d'autres on simplement omises. Ainsi, parce que le sens 
paraissait l'exiger, il aura vu se détacher en pleine lumière 
des lettres inexistantes. Les caractères réellement aperçus 
ont donc servi à évoquer un souvenir. La mémoire incon- 
sciente, retrouvant la formule à laquelle ils donnaient un 
commencement de réalisation, a projeté ce souvenir au 
dehors sous une forme hallucinatoire. C'est ce souvenir 
que l'observateur a vu, autant et plus que l'inscription 
elle-même. Bref, la lecture courante est un travail de divi- 
nation, mais non pas de divination abstraite : c'est une 
extériorisation de souvenirs, de perceptions simplement 
remémorées et par conséquent irréelles, lesquelles profi- 
tent delà réalisation partielle qu'elles trouvent çà et là pour 
se réaliser intégralement. 

Ainsi, à l'état de veille, la connaissance que nous pre- 
nons d'un objet implique une opération analogue à celle 
qui s'accomplit en rêve. Nous n'apercevons de la chose 
que son ébauche ; celle-ci lance un appel au souvenir de^ 



106 LE RÊVE • 

la chose complète ; et le souvenir complet, dont notre 
esprit n'avait pas conscience, qui nous restait en tous cas 
intérieur comme une simiple pensée , profite de l'occasion 
pour s'élancer dehors. C'est cette espèce d'hallucination, 
insérée dans un cadre réel, que nous nous donnons | 
quand nous voyonsla chose. Il y aurait d'ailleurs beaucoup 
à dire sur l'attitude et la conduite du souvenir au cours 
de l'opération. Il ne faut pas croire que les souvenirs logés 
au fond de la mémoire y restent inertes et indifférenls. 
Ils sont dans l'attente, ils sont presque attentifs. Quand, 
l'esprit plus ou moins préoccupé, nous déplions notre jour- 
nal, ne nous arrive-t-il pas de tomber tout de suite sur 
un mot qui répond justement à notre préoccupation? 
Mais la phrase n'a pas de sens, et nous nous apercevons 
bien vite que le mot lu par nous n'était pas le mot 
imprimé : il y avait simplement entre eux certains traits 
communs, une vague ressemblance de configuration. 
L'idée qui nous absorbait avait donc dû donner l'éveil, 
-dans l'inconscient, à toutes les images de la même 
famille, à tous les souvenirs de mots correspondants, et 
leur faire espérer, en quelque sorte, un retour à la con- 
science. Celui-là est effectivement redevenu conscient que 
la perception actuelle d'une certaine forme de mot com- 
mençait à actualiser. 

Tel est le mécanisme de la perception proprement dite, 
f t tel est celui du rêve. Dans les deux cas il y a, d'un côté, 
des impressions réelles faites sur les organes des sens, et, 
de l'autre, des souvenirs qui viennent s'insérer dans l'im- 
pression et profiter de sa vitalité pour revenir à la vie. 

Mais alors, où est la différence entre percevoir et rêver? 



MÉCANISME DU REVE 10^ 

Qu*esl-ce que dormir? Je ne demande pas, bien entendu, 
quelles sont les conditions physiologiques du sommeil. 
C'est une question à débattre entre physiologistes ; elle est 
loin d'être tranchée. Je demande comment nous devons 
nous représenter l'état d'âme de l'homme qui dort. Car 
l'esprit continue à fonctionner pendant le sommeil ; il 
s'exerce, — nous venons de le voir, — sur des sensations, 
sur des souvenirs ; et soit qu'il dorme, soit qu'il veille, il 
combine la sensation avec le souvenir qu'elle appelle. 
Le mécanisme de l'opération paraît être la même dans les 
deux cas. Pourtant nous avons d'un côté la perception nor- 
male, de l'autre le rêve. Le mécanisme ne travaille donc 
pas, ici et là, de la même manière. Oii est la différence .►^ 
Et quelle est la caractéristique psychologique du sommeil ? 
Ne nous lions pas trop aux théories. On a dit que dor- 
mir consistait à s'isoler du monde extérieur. Mais nous 
avons montré que le sommeil ne ferme pas nos sens aux 
impressions du dehors, qu'il leur emprunte les matériaux 
de la plupart des songes. On a vu encore dans le sommeil 
un repos donné aux fonctions supérieures delà pensée, 
une suspension du raisonnement. Je ne crois pas que ce 
soit plus exact. Dans le rêve, nous devenons souvent 
indifférents à la logique, mais non pas incapables de logi- 
que. Je dirai presque, au risque de côtoyer le para- 
doxe, que le tort du rêveur est plutôt de raisonner trop. 
Il éviterait l'absurde s'il assistait en simple spectateur au 
défdé de ses visions. Mais quand il veut à toute force en 
donner une explication, sa logique, destinée à relier entre 
elles des images incohérentes, ne peut que parodier celle 
de la raison et frôler l'absurdité. Je reconnais d'ailleurs 
que les fonctions supérieures de l'intelligence se relâchent 



I08 LE REVE 

pendant le sommeil, et que, même si elle n'y est pas 
encouragée par le jeu incohérent des images, la faculté 
de raisonner s'amuse parfois alors k contrefaire le raison- 
nement normal. Mais on en dirait autant de toutes l3s 
autres facultés. Ce n'est donc pas par l'abolilion du rai- 
sonnement, non plus que par l'occlusion des sens, que 
nous caractériserons l'état de rêve. Laissons de côté les 
théories et prenons contact avec le fait. 

Il faut instituer une expérience décisive sur soi-même. 
Au sortir du rêve — puisqu'on ne peut guère s'analyser 
au cours du rêve lui-même — on épiera le passage du 
sommeil à la veille, on le serrera d'aussi près qu'on 
pourra: attentif à ce qui est essentiellement inattention, 
on surprendra, du point de vue de la veille, l'état d'âme 
encore présent de l'homme qui dort. C'est difficile, ce 
n'est pas impossible à qui s'y est exercé patiemment. 
Permettez ici au conférencier de vous raconter un de se» 
rêves, et ce qu'il crut constate*' au réveil. 

Donc, le rêveur se croit à la tribune, haranguant une 
assemblée. Un murmure confas s'élève du fond de l'audi- 
toire. 11 s'accentue; il devient grondement, hurlement, 
vacaiTne épouvantable. Enfin résonnent de toutes parts, 
scandés sur un rythme régulier, les cris : ce A la porte! à 
la porte! » Réveil brusque à ce moment. Un chien 
aboyait dans le jardin voisin, et avec chacun des « Oaâ, 
ouâ )) du chien un des cris (( A la porte ! » se confondait. 
Voilà 1 instant à saisir. Le moi de la veille, qui vient 
de paraître, va se retourner vers le moi du rêve, qui 
est encore là, et lui dire: « Je te prends en flagrant 
délit. Tu me montres un assemblée qui crie, et il y a sim- 
plement un chien qui aboie. N'essaie pas de fuir; je te 



MÉCANISME DU REVE lOQ 

tiens; tu me livreras ton secret, tu vas me laisser voir ce 
que tu faisais ». A quoi le moi des rêves répondra: 
« Regarde : Je ne faisais rien, et c'est justement parla que 
Qous difï'érons, toi et moi, l'un de l'autre. Tu t'imagines 
que pour entendre un chien aboyer, et pour comprendre 
que c'est un chien qui aboie, tu n'as rien à faire .^^ Erreur 
profonde! Tu donnes, sans t'en douter, un effort considé- 
rable. Il faut que tu prennes ta mémoire entière, toute 
ton expérience accumulée, et que tu l'amènes, par un res- 
serrement soudain, à ne plus présenter au son entendu 
qu'un seul de ses points, le souvenir qui ressemble le 
plus à cette sensation et qui peut le mieux l'interpréter: 
la sensation est alors recouverte par le souvenir. Il faut 
d'ailleurs que tu obtiennes l'adhérence parfaite, qu'il n'y 
ait pas le plus léger écart entre eux (sinon, tu serais préci- 
sément dans le rêve) ; cet ajustement, tu ne peux l'assurer 
que par une attention ou plutôt par une tension simul- 
tanée de la sensation et de la mémoire : ainsi fait le tailleur 
quand il vient t'essayer un vêtement simplement (( bâti » ; 
il épingle, il serre autant qu'il peut rétoffe sur ton corps 
qui s'y prête. Ta vie, à l'état de veille, est donc une vie de 
travail, même quand tu crois ne rien faire, car à tout 
moment tu dois choisir, et à tout moment exclure. Tu 
choisis parmi tes sensations, puisque tu rejettes de ta con- 
science mille sensations « subjectives » qui reparaissent 
aussitôt que tu t'endors. Tu choisis, avec une précision 
et une délicatesse extrêmes, parmi tes souvenirs, puisque ■ 
tu écartes tout souvenir qui ne se moule pas sur ton état 
présent. Ce choix que tu effectues sans cesse, cette adap- 
tation continuellement renouvelée, est la condition essen- 
tielle de ce qu'on appelle le bon sens. Mais adaptation et 



I I O LE RÊVE 

choix te maintiennent dans un état de tension ininterrom- 
pue. Tu ne t'en rends pas compte sur le moment, pas plu& 
que tu ne sens la pression de l'atmosphère. Mais tu te fati- 
gues à la longue. Avoir du bon sens est très fatigant. 

(( Or, je te le disais tout à l'heure : je diffère de toi préci- 
sément en ce que je ne fais rien. L'effort que tu fournie 
sans trêve, je m'abstiens purement et simplement de le 
donner. Tu t'attaches à la vie ; je suis détaché d'elle. Tout 
me devient indifférent. Je me désintéresse de tout. Dor- 
mir, c'est se désintéresser \ On dort dans l'exacte mesure 
où l'on se désintéresse. Une mère qui dort à côté de son 
enfant pourra ne pas entendre des coups de tonnerre, 
alors qu'un soupir de l'enfant la réveillera. Dormait-elle 
réellement pour son enfant.^ Nous ne dormons pas pour 
ce qui continue à nous intéresser. 

(( Tu me demandes ce que je fais quand je rêve ? Je vais 
te dire ce que tu fais quand tu veilles. Tu me prends, — 
moi, le moi des rêves, moi, la totalité de ton passé, — et tu 
m'amènes, de contraction en contraction, à m'enfermer 
dans le très petit cercle que tu traces autour de ton action 
présente. Gela c'est veiller, c'est vivre de la vie psycholo- 
gique normale, c'est lutter, c'est vouloir. Quant au rêve, 
as-tu besoin que je te l'explique.^ C'est l'état oii tu te 
retrouves naturellement dès que tu t'abandonnes, dès que 
tu négliges de te concentrer sur un seul point, dès que tu 
cesses de vouloir. Si tu insistes, si tu exiges qu'on t'ex- 



I. L'idée que nous prcsentonfe ici a fait du chemin depuis que nous la 
proposions dans colle conférence. La conception du sommeil-désintéressement 
s'est introduite en psychologie ; on a créé, pour désigner l'état général de 
la conscience du dormeur, le mot « désintérêt ». Sur cette conception 
M. Claparède a greffé une très intéressante théorie, qui voit dabs le sommeil 
un moyen de défense de l'organisme, un véritable instinct. 



MÉCANISME DU RÊVE III 

plique quelque chose, demande comment ta volonté s'y 
prend, à tout moment de la veille, pour obtenir instanta- 
nément et presque inconsciemment la concentration de 
tout ce que tu portes en toi sur le point qui t'intéresse. 
Mais adresse-toi alors à la jisychologie de la veille. Elle a 
pour principale fonction de te répondre, car veiller et vou- 
loir sont une seule et même chose. » 

Voilà ce que dirait le moi des rêves. Et il nous racon- 
terait beaucoup d'autres choses si nous le laissions faire. 
Mais il est temps de conclure. Où est la différence essen- 
tielle entre le rêve et la veille .^^ Nous nous résumerons 
en disant que les mêmes facultés s'exercent, soit qu'on 
veille soit qu'on rêve, mais qu'elles sont tendues dans 
un cas et relâchées dans l'autre. Le rêve est la vie 
mentale tout entière, moins l'effort de concentration. Nous 
percevons encore, nous nous souvenons encore, nous 
raisonnons encore : perceptions, souvenirs et raisonne- 
ments peuvent abonder chez le rêveur, car abondance, 
dans le domaine de l'esprit, ne signifie pas effort. Ce qui 
exige de l'effort, c'est la précision de rajustement. Pour 
qu'un aboiement de chien décroche dans notre mémoire, 
en passant, le souA^enir d'un grondement d'assemblée^ 
nous n'avons rien à faire. Mais pour qu'il y aille rejoindre^ 
de préférence à tous les autres souvenirs, le souvenir d'un 
aboiement de chien, et pour qu'il puisse dès lors être 
interprété, c'est à-dire effectivement perçu comme un 
aboiement, il faut un effort positif. Le rêveur n'a plus 
la force de le donner. Par là, et par là seulement, il se 
distingue de l'homme qui veille. 

Telle est la différence. Elle s'exprime sous bien des 
formes. Je n'entrerai pas dans le détail ; je me bornerai à 



i I 2 LE KÊVE 

attirer votre attention sur deux ou trois points : l'insta- 
bilité du rêve, la rapidité avec laquelle il peut se dérou- 
ler, la préférence qu'il donne aux souvenirs insignifiants. 

L'instabilité s'explique aisément. Gomme le rêve a 
pour essence de ne pas ajuster exactement la sensation au 
souvenir, mais de laisser du jeu, contre la même sensation 
de rêve s'appliqueront aussi bien des souvenirs très divers. 
Voici par exemple, dans le champ de la vision, une tache 
verte parsemée de points blancs. Elle pourra matérialiser 
le souvenir d'une pelouse avec des fleurs, celui d'un bil- 
lard avec ses billes, — beaucoup d'autres encore. Tous 
voudraient revivre dans la sensation, tous courent à sa 
poursuite. Quelquefois ils l'atteignent l'un après l'autre : 
la pelouse devient billard et nous assistons à des transfor- 
mations extraordinaires. Parfois ils la rejoignent ensemble: 
alors la pelouse est billard, — absurdité que le rêveur 
cherchera peut-être à lever par un raisonnement qui 
l'aggravera encore. 

La rapidité de déroulement de certains rêves me paraît 
être un autre effet de la même cause. En quelques secondes, 
le rêve peut nous présenter une série d'événements qui 
occuperait des journées entières pendant la veille. Vous 
connaissez l'observation d'Alfred Maury * : elle est restée 



I. « Je me trouvais couché dans ma chambre, ayant ma mère à mon 
chevet. Je rcvc de la Terreur ; j'assiste à des scènes de massacre, je comparais 
devant le tribunal révolutionnaire, je vois Robespierre, Marat, Fouquier- 
Tinville...; je discute avec eux ; je suis jugé, condamné à mort, conduit en 
charrette sur la place de la Révolution ; je monte sur l'échafaud ; l'exécuteur 
me lie sur la planche fatale, il la fait basculer, le couperet tombe ; je sent 
ma tête se séparer de mon tronc, je m'éveille en proie à la plus vive angoisse, 
et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s'était subitement détachée, 
«t était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau d'une 
•guillotine Gela avait eu lieu à l'instant, ainsi que mt mère me le confirma 



RAPIDITE DE CERTAINS REVES II 3 

classique, et, quoi qu'on en ait dit dans ces derniers 
temps, je la tiens pour vraisemblable, car j'ai trouvé des 
récits analogues dans la littérature du rêve. Mais cette 
précipitation des images n'a rien de mystérieux. Remar- 
quez que les images de rêve sont surtout visuelles ; les 
conversations que le rêveur croit avoir entendues sont la 
plupart du temps reconstituées, complétées, amplifiées 
au réveil: peut-être même, dans certains cas, n'était-ce 
€[ue Idi pensée de la conversation, sa signification globale, 
qui accompagnait les images. Or, une multitude aussi 
grande qu'on voudra d'images visuelles peut être donnée 
tout d'un coup, en panorama ; à plus forte raison tiendra- 
t-elle dans la succession d'un petit nombre d'instants. Il 
n'est donc pas étonnant que le rêve ramasse en quelques 
secondes ce qui s'étendrait sur plusieurs journées de 
veille: il voit en raccourci; il procède, en définitive, 
comme fait la mémoire. A l'état de veille, le souvenir 
visuel qui nous sert à interpréter la sensation visuelle est 
obligé de se poser exactement sur elle ; il en suit donc le 
déroulement, il occupe le même temps ; bref, la percep- 
tion reconnue des événements extérieurs dure juste autant 
qu'eux. Mais, dans le rêve, le souvenir interprétatif de la 
sensation visuelle reconquiert sa liberté ; la fluidité de la 
sensation visuelle fait que le souvenir n'y adhère pas ; le 
rythme de la mémoire interprétative n'a donc plus à 
adopter celui de la réalité ; et les images peuvent dès 
lors se précipiter, s'il leur plaît, avec une rapidité vertigi- 
neuse, comme feraient celles du film cinématographique 



-et cependant c'était cette sensation externe que j'avais prise... pour point de 
■départ d'un rêve où tant de faits s'étaient succédé » (Maury, Le sommeil et 
Us rêves, 4® édition, page i6i). 



I I 4 LE RÊVE 

si Ton n'en réglait pas le déroulement. Précipitation, pas 
plus qu'abondance, n'est signe de force dans le domaine de 
Tesprit : c'est le réglage, c'est toujours la précision de l'ajus- 
tement qui réclame un effort. Que la mémoire interpré- 
tative se tende, qu'elle fasse attention à la vie, qu'elle sorte 
enfin du rêve : les événements du dehors scanderont sa 
marcheet ralentiront son allure, — comme, dans une hor- 
loge, le balancier découpe en tranches et répartit sur une 
durée de plusieurs jours la détente du ressort qui serait 
presque instantanée si elle était libre. 

Resterait à chercher pourquoi le rêve préfère tel ou tel 
souvenir à d'autres, également capables de se poser sur 
les sensations actuelles. Les fantaisies du rêve ne sont 
guère plus explicables que celles de la veille ; du moins 
peut-on en signaler la tendance la plus marquée. Dans le 
sommeil normal, nos songes ramènent plutôt les pensées 
qui ont passé comme des éclairs ou les objets que nous 
avons perçus sans fixer sur eux notre attention. Si nous 
rêvons, la nuit, des événements de la journée, ce sont les 
incidents insignifiants, et non pas les faits importants, qui 
auront le plus de chances de reparaître. Je me rallie entiè- 
rement aux vues de Delage, de W. Robert et de Freud 
sur ce point ^ Je suis dans la rue; j'attends le tramway; 
il ne saurait me toucher puisque je me tiens sur le 
trottoir: si, au moment où il me frôle, l'idée d'un danger 
possible me traverse l'esprit, — que dis-je ?, si mon corps 
recule instinctivement sans que j'aie même conscience 



I . Il faudrait parler ici de ces tendances réprimées auxquelles l'école de 
Freud a consacré un si grand nombre d'études. A l'époque où fut faite la 
présente conférence, l'ouvrage do Freud sur les rêves avait paru, mais la 
« psycho-analvse » était très loin de son développement actuel. 



RETOUR DES SOUTEMRS FUGITIFS Il5 

d'avoir peur, je pourrai rê^er, la nuit suivante, que le 
tramway m'écrase. Je veille pendant le jour un malade 
dont l'état est désespéré. Qu'une lueur d'espoir s'allume 
en moi un instant, — lueur fugitive, presque inaperçue, 
— mon rêve de la nuit pourra me montrer le malade 
guéri ; en tous cas je rêverai guérison plutôt que je ne 
rêverai mort ou maladie. Bref, ce qui revient de préférence 
est ce qui était le moins remarqué. Rien d'étonnant à 
cela. Le moi qui rêve est un moi distrait, qui se détend. 
Les souvenirs qui s'harmonisent le mieux avec lui sont 
les souvenirs de distraction, qui ne portent pas la marque 
de l'effort. 

Telles sont les observations que je voulais vous pré- 
senter au sujet des rêves. Elles sont bien incomplètes. 
Encore ne portent-elles que sur les rêves que nous con- 
naissons aujourd'hui, sur ceux dont on se souvient et 
qui appartiennent plutôt au sommeil léger. Quand on dort 
profondément, on fait peut-être des songes d'une autre 
nature, mais il n'en reste pas grand'chose au réveil. 
J'incline à croire, — mais pour des raisons surtout théori- 
ques et par conséquent hypothétiques, — que nous avons 
alors une vision beaucoup plus étendue et plus détaillée de 
notre passé. Sur ce sommeil profond la psychologie devra 
diriger son effort, non seulement pour y étudier la structure 
et le fonctionnement de la mémoire inconsciente, mais 
encore pour scruter les phénomènes plus mystérieux qui 
relèvent de la « recherche psychique ». Je ne m'aventu- 
rerai pas sur ce terrain ; je ne puis cependant m'empêcher 
d'attacher quelque importance aux observations recueillies 
avec un si infatigable zèle par la « Society for psychicaJ 
Research ». Explorer l'inconscient, travailler dans le sous- 



I I 6 LE RÊVE 

sol de l'esprit avec des méthodes spécialement appropriées, 
telle sera la tâche principale de la psychologie dans le 
siècle qui s'ouvre. Je ne doute pas que de belles décou- 
vertes ne l'y attendent, aussi importantes peut-être que l'ont 
été, dans les siècles précédents, celles des sciences phy- 
siques et naturelles. C'est du moins le vœu que je forme 
pour elle ; c'est le souhait que je lui adresse en termi- 
nant. 



V 



LE SOUVENIR DU PRESENT 
ET LA FAUSSE RECONNAISSANCE* 



L'illusion sur laquelle nous allons présenter quelques 
^ vues théoriques est bien connue. Brusquement, tandis 
qu'on assiste à un spectacle ou qu'on prend part à un entre- 
tien, la conviction surgit qu'on a déjà vu ce qu'on voit, 
déjà entendu ce qu'on entend, déjà prononcé les phrases 
qu'on prononce, — qu'on était là, à la même place, dans 
les mêmes dispositions, sentant, percevant, pensant et 
voulant les mêmes choses, — enfin qu'on revit jusque 
dans le moindre détail quelques instants de sa vie passée. 
L'illusion est parfois si complète qu'à tout moment, pen- 
dant qu'elle dure, on se croit sur le point de prédire ce 
qui va arriver : comment ne le saurait-on pas déjà, puis- 
qu'on sent qu'on va l'avoir su ? Il n'est pas rare qu'on 
aperçoive alors le monde extérieur sous un aspect singulier, 
comme dans un rêve ; on devient étranger à soi-même, 
l:)ut près de se dédoubler et d'assister en simple spectateur 
à ce qu'on dit et à ce qu'on fait. Cette dernière illusion, 

I. Cette étude a paru dans la Revue philosophique de décembre igo8. 



L 



Il8 LA rAUSSE RECO>'>'AISSA>'CE 

poussée jusqu'au bout et deVenue « dépersonnalisalion * », 
n'est pas indissolublement liée à la fausse reconnaissance ; 
elle s'y rattache cependant. Tous ces symptômes sont 
d'p.illeurs plus ou moins accusés. L'illusion, au lieu de se 
dessiner sous sa forme complète, se présente souvent à 
l'état d'ébauche. Mais, esquisse ou dessin achevé, elle a 
touicurs sa physionomie originale. 

On possède bien des observations de fausse reconnais- 
sance : elles se ressemblent d'une manière frappante ; elles 
sont souvent formulées en termes identiques. Nous avons 
entre les mains l'auto-observation qu'a bien aouIu rédiger 
pour nous un homme de lettres, habile à s'étudier lui- 
même, qui n'avait jamais entendu parler de l'illusion de 
fausse reconnaissance et qui croyait être seul à l'éprouver. 
Sa description se compose d'une dizaine de phrases : toutes 
se rencontrent, à peu près telles quelles, dans des obser- 
vations déjà publiées. Nous nous félicitions d'abord d'y 
avoir au moins relevé une expression nouvelle : l'auteur 
nous dit que ce qui domine le phénomène est une sensa- 
tion d' ce inévitabilité », comme si aucune puissance au 
monde ne pouvait arrêter les paroles et les actes qui vont 
venir. Mais voici que, relisant les observations recueiUies 
par M. Bernard-Leroy, nous avons trouvé dans l'une d'elles 
le même mot : (c J'assistais à mes actions ; elles étaient 
inévitables ^ ». En vérité, on peut se demander s'il existe 
une illusion aussi nettement stéréotypée. 

Nous ne comprendrons pas dans la fausse reconnais- 
sance certaines illusions qui ont tel ou tel trait commun 

1. Le mot a été créé par M. Dugas, (Un cas de dépersonnalisation, 
Revue philos., \o\. XLV, 1898, p. 5oo-5o7). 

2. L'illusion de fausse reconnaissance, Paris, 1898, p 176. 



I 



) 



TRAITS CARACTÉRISTIQUES IIQ 

avec elle, mais qui en diffèrent par leur aspect général. 
M. Arnaud a décrit en 1896 un cas remarquable qu'il 
étudiait depuis trois ans déjà : pendant ces trois années 
le sujet avait éprouvé ou cra éprouver, d'une manière con- 
tinue, l'illusion de fausse reconnaissance, s 'imaginant 
revivre à nouveau toute sa vie *. Ce cas n'est d'ailleurs pas 
unique ; nous croyons qu'il faut le rapprocher d'un cas déjà 
ancien de Pick^, d'une observation de Kraepelin^ et aussi 
de celle de Forel\ La lecture de ces observations fait tout 
de suite penser à quelque chose d'assez différent de la 
fausse reconnaissance. Il ne s'agit plus d'une impression 
brusque et courte, qui surprend par son étrangeté. Le 
sujet trouve au contraire que ce qu'il éprouve est normal ; 
il a parfois besoin de cette impression, il la cherche quand 
elle lui manque et la croit d'ailleurs plus continue qu'elle 
ne l'est en réalité. Maintenant, à j regarder de près, on 
découvre des différences autrement profondes. Dans la 
fausse reconnaissance, le souvenir illusoire n'est jamais 
localisé en un point du passé ; il habite un passé indéter- 
miné, le passé en général. Ici, au contraire, les sujets 
rapportent souvent à des dates précises leurs prétendues 
expériences antérieures ; ils sont en proie à une véritable hal- 
lucination de la mémoire. Remarquons en outre que ce sont 
tous des aliénés : celui de Pick, ceux de Forel et d'Arnaud 
ont des idées délirantes de persécution ; celui de Kraepelin 
est un maniaque, halluciné de la vue et de l'ouïe. Peut- 
être faudrait-il rapprocher leur trouble mental de celui 

1. Arnaud, Un cas d'illusion de « déjà vu », Annales médicch-paycholoyiqaes, 
S^ série, vol. III, 1896, p. 455-470. 

2. Arch. f. Psychiatrie, vol. VI, 1876, p. 568-5*74. 

3. Arch. f. Psychiatrie, vol. XVIII, 1887, p. 428. 

4. Forel, D<is Gedàchtnis und seine Abnormitàlen, Zurich, i885, p. 44-45^* 



120 LA FAUSSE RECONNAISSANCE 

qui a été décrit par Coriat sous le nom de « reduplicative 
paramnesia^ » et que Pick lui-même, dans un travail plus 
récent, a appelé « une nouvelle forme de paramnésie' ». 
Dans cette dernière affection, le sujet croit avoir déjà vécu 
plusieurs fois sa vie actuelle. Le malade d'Arnaud avait 
précisément cette illusion. 

Plus délicate est la question soulevée par les études de 
M. Pierre Janet sur la psychastliénie. A l'opposé de la 
plupart des auteurs, M. Janet fait de la fausse reconnais- 
sance un état nettement pathologique, relativement rare, 
en tout cas vague et indistinct, où l'on se serait trop hâté 
de voir une illusion spécifique de la mémoire ^ 11 s'agirait 
en réalité d'un trouble plus général. La « fonction du 
réel )) se trouvant affaiblie, le sujet n'arriverait pas à appré- 
hender complètement l'actuel ; il ne sait dire au juste 
si c'est du présent, du passé ou même de l'avenir ; il se 
décidera pour le passé quand on lui aura suggéré cetlo 
idée par les questions mêmes qu'on lui pose. — Que la 
psychasthénie, si profondément étudiée par M. Pierre 
Janet, soit le terrain sur lequel peuvent pousser une foule 
d'anomalies, personne ne le contestera : la fausse recon- 
naissance est du nombre. Et nous ne contesterons pas 
davantage le caractère psychasthénique de la fausse recon- 
naissance en général. Mais rien ne prouve que ce phéno- 
mène, quand on le trouve précis, complet, nettement 
analysable en perception et souvenir, quand surtout il se 
produit chez des gens qui ne présentent aucune autre ano- 

1. Journal of nervous and mental diseases, igoA, vol. XXXI, p. 677-587 et 
689-659. 

2. Jahrh. f. Psychiatrie u. Neurologie, vol. XV, 1901, p. i-35. 

3. P. Janet, Les obsessions et la psychasthénie, 1908, vol. I, p. 287 et suiv. 
Cf. tt A propos du déià vu », Journal de Psychologie, vol. II, iQoS, p. 139-166. 



TRAITS CARAGTÉRISTIQUEà 121- 

malie, ait la même structure interne que celui qui se des- 
sine sous une forme vague, à l'état de simple tendance ou 
de virtualité, dans des esprits qui réunissent tout un 
ensemble de symptômes psychastliéniques. Supposons en. 
effet que la fausse reconnaissance proprement dite — 
trouble toujours passager et sans gravité — soit un moyen 
imaginé par la nature pour localiser en un certain points 
limiter à quelques instants et réduire ainsi à sa forme la 
plus bénigne une certaine insuffisance qui, étendue el 
«^ comme délayée sur l'ensemble de la vie psychologique, 
K eût été de la psychasthénie : il faudra s'attendre à ce que 
■cette concentration sur un point unique donne à l'étal 
^Ëd'âme résultant une précision, une complexité et surtout 
une individualité qu'il n'a pas chez les psychasthéniques 
en général, capables de convertir en fausse reconnais- 
sance vague, comme en beaucoup d'autres phénomènes 
anormaux, l'insuffisance radicale dont ils souffrent. L'il- 
lusion constituerait donc ici une entité psychologique 
distincte, alors qu'il n'en est pas de même chez le^ psy- 
chasthéniques. Rien de ce qu'on nous dit de cette illusion 
chez les psychasthéniques ne serait d'ailleurs à rejeter. 
Mais il n'en resterait pas moins à se demander pourquoi 
et comment se crée plus spécialement le sentiment du 
(( déjà vu )) dans les cas — fort nombreux, croyons-nous 
■ — où il y a affirmation très nette d'une perception pré- 
sente et d'une perception passée qui aurait été identi- 
que. N'oublions pas que beaucoup de ceux qui ont étudié 
la fausse reconnaissance, Jensen, Kraepelin, Bonatelli, 
Sander, Anjel, etc., y étaient eux-mêmes sujets. Ils ne 
se sont pas bornés à recueilhr de? observations ; ils ont, 
en psychologues de profession, noté ce qu'ils éprou- 



122 LA FAUSSE RECONNAISSANCE 

yaient. Or, tous ces auteurs s'accordent à décrire le 
phénomène comme un recommencement bien net du 
passé, comme un phénomène double qui serait percep- 
tion par un côté, souvenir par l'autre, — et non pas 
comme un phénomène à face unique, comme un état 
où la réalité apparaîtrait simplement en l'air, détachée 
du temps, perception ou souvenir, à volonté. Ainsi, 
sans rien sacrifier de ce que M. Janet nous a appris au 
sujet des psychasthéniques, nous n'en aurons pas moins 
à chercher une explication 'spéciale du phénomène pro- 
prement dit de la fausse reconnaissance ^ 

Oii trouver cette explication ? 

On pourrait d'abord soutenir que la fausse reconnais- 
sance naît de l'identification de la perception actuelle avec 
une perception antérieure qui lui ressemblait réellement 
par son contenu, ou tout au moins par sa nuance aflective. 
Cette perception antérieure appartenait à la veille, selon 
certains auteurs (Sander\ HôlTding^ Le Lorrain*, Bour- 
don \ Bélugou^), au rêve, selon d'autres (James Sully \ 



1. Il faut remarquer que la plupart des auteurs considèrent la fausse 
reconnaissance comme une illusion très répandue. "Wigan pensait que tout le 
monde y est sujet. Kraepelin dit que c'est un phénomène normal. Jensen 
prétend qu'il n'est presque aucune personne, faisant attention à elle-même, 
qui ne connaisse l'illusion. 

2. Arch. f. Psychiatrie, vol. IV, 1874, p- 2^4-253. 
8. Hôffding, Psychologie, p, 166-167. 

4. Le Lorrain, A propos de la paramnésie, Rev. philosophique, 
vol. XXXVII, 1894, p. 208-210. 

5. Bourdon, Sur la reconnaissance des phénomènes nouveaux, Rev. philos., 
vol. XXXVI, i8g3, p. 629-681. Ce n'est là d'ailleurs qu'une partie de la 
ihèsc de M. Bourdon. 

6. Bélugou, Sur un cas de paramnésie, Rev. philos., vol. LXIV, 1907, 
4) '»82-28-4- M. Bélugou distingue d'ailleurs deux espèces de paramnésie. 

-. J. Sully, Les illusions des sens et de l'esprit, p. 198. 



THÉORIES EXPLICATIVES 123 

Lapie\ etc,), à la veille ou au rêve mais toujours à 
Vinconscient, d'après Grasset ^ Dans tous les cas, qu'il 
«'agisse du souvenir d'une chose vue ou du souvenir d'une 
chose imaginée, il y aurait évocation confuse ou incom- 
plète d'un souvenir réeP. 

Cette explication peut être acceptée dans les limites oii 
l'enferment plusieurs des auteurs qui la proposent*. Elle 
«'applique en effet à un phénomène qui ressemble par 
certains côtés à la fausse reconnaissance. Il nous est 
arrivé à tous de nous demander, en présence d'un spec- 
tacle nouveau, si nous n'y avions pas assisté déjà. A la 
réflexion, nous trouvions que nous avions eu autrefois 
une perception analogue, qui présentait quelques traits 
communs avec l'expérience actuelle. Mais le phénomène 
dont il s'agit ici est très différent. Ici les deux expériences 
apparaissent comme rigoureusement identiques, et nous 
sentons bien qu'aucune reflexion ne ramènerait cette 
identité à une vague ressemblance, parce que nous ne 
sommes pas simplement devant du ce déjà vu » : c'est bien 
plus que cela, c'est du « déjà vécu » que nous traversons. 
Nous croyons avoir affaire au recommencement intégral 
d'une ou de plusieurs minutes de notre passé, avec la totalité 
de leur contenu représentatif, affectif, actif. Kraepelin, qui 
a insisté sur cette première différence, en signale encore 

I. Lapie, Note sur la paramnésie, Rev. philos., vol. XXXVII, 1894» 
35i-352. 

3. Grasset, La sensation du « déjà vu », Journal de Psychologie, jsmyieT 
190/i, p. 17-27. 

3. L'idée d'une ressemblance décoloration affective appartient plus par- 
iiculièrement à M. Boirac, Rev. philos., 1876, vol. I, p. 43 1. 

4. Ribot et William James, qui ont pensé à une explication de ce genre, 
ont eu soin d'ajouter qu'ils ne la proposaient que pour un certain nombre de 
«as (Ribot, Les maladies de la mémoire, 1881, p. i5o; William James, Prin- 
ciples 0/ psychology, 1890, vol. I, p. 675, note). 



i 



124 L-^ FAUSSE RECONNAISSANCE m 

une autre*. L'illusion de fausse reconnaissance fond sur 
le sujet instantanément, et instantanément aussi le quitte, 
laissant derrière elle une impression de rêve. Rien de 
semblable dans la confusion plus ou moins lente à s'éta- 
blir, plus ou moins facile à dissiper, d'une expérience 
actuelle avec une expérience antérieure qui lui ressemble. 
Ajoutons (et c'est là peut-être l'essentiel) que cette confu- 
sion est une erreur comme les autres erreurs, un phéno- 
mène localisé dans le domaine de l'intelligence pure. Au 
contraire, la fausse reconnaissance peut ébranler la 
personnalité entière. Elle intéresse la sensibilité et la 
volonté autant que l'intelligence. Celui qui l'éprouve est 
souvent en proie à une émotion caractéristique; il devient 
plus ou moins étranger à lui-même et comme « automa- 
tisé )). Nous nous trouvons ici devant une illusion qui 
comprend des éléments divers et qui les organise en un 
seul eflet simple, véritable individualité psychologique'^. 

Où faut-il en chercher le centre.^ Sera-ce dans une 
représentation, dans une émotion, ou dans un état de la 
volonté? 

La première tendance est celle des théories qui expli- 
quent la fausse reconnaissance par une image, née au 
cours de la perception ou un peu avant, et rejetée aussitôt 
dans le passé. Pour rendre compte de cette image, on a 
supposé d'abord que le cerveau était double, qu'il pro- 
duisait deux perceptions simultanées, dont l'une pouvait 
tlans certains cas être en retard sur l'autre et, en raison de 



I. Arch. f. Psychiatrie, vol. XVIII, 1887, p. ^og-^Sô. 

1. L'hvpothèse do Grasset, d'après laquelle la première expérience aurait 
élc enregistrée par l'inconscient, échapperait, à la rigueur, aux deux der- 
nières objections, mais non pas à la première. 



THÉORIES EXPLICATIVE» 125 

sa plus faible intensité, faire TefTet d'un souvenir (Wigan*, 
Jensen^). Fouillée^ a parlé aussi d'un « manque de syner- 
gie et de simultanéité dans les centres cérébraux », d'où 
naîtrait une « diplopie », « un phénomène maladif 
d'écho et de répétition intérieure ». — La psychologie 
cherche aujourd'hui à se passer de ces schémas aiiato- 
miques ; l'hypothèse d'une dualité cérébrale est d'ailleurs 
complètement abandonnée. Reste alors que la seconde 
image soit quelque chose de la perception même. Pour 
Anjel, il faut distinguer en effet, dans toute perception, 
deux aspects : d'une part l'impression brute faite sur la 
conscience, d'autre part la prise de possession de cette 
impression par l'esprit. D'ordinaire, les deux processus 
H se recouvrent; mais, si le second arrive en retard, une 
m. image double s'ensuit, qui donne lieu à la fausse recon- 
naissance*. M. Piéron a émis une idée analogue". Pour 
k. M. Lalande^ suivi par M. Arnaud', un spectacle peut 
produire sur nous une première impression, instantanée 
et à peine consciente, à laquelle succède une distraction 
de quelques secondes, après quoi la perception normale 
s'établit. Si, à ce dernier moment, l'impression première 
nous revient, elle nous fait l'effet d'un souvenir vague, 
non localisable dans le temps, et nous avons la fausse 

1. A.-L. Wigan, A new view ofinsanily : ihe duality ofthemind; London, 
188/,, p. 85. 

2. Allg.Zeitschr.f. Psychiatrie, \ol.WY, 1868, p. ^8-63. 

3. Fouillée, La mémoire et la reconnaissance des souvenirs, Revue des 
Deux Mondes, i885, vol. LXX, p. i5/i. 

A. Arch. f. Psychiatrie, vol. YIII, 1878, p. 57-6/j. 

5. Piéron, Sur l'interprétation des faits de paramnésie, Rev. philos., 
vol. LIV, 1902, p. i6o-i63. 

6. Lalande, Des paramnésies, Rev. philos. ,\o\. XXXVI, 1893, p. (^85-^97. 

7. Arnaud, Un cas d'illusion du « déjà vu » ou de « fausse mémoire »,. 
Annales médico-psychologiques, 8® série, vol. III, 1896, p. 455. 



126 LA FAUSSE recon:?îaissa?îce ^ 

reconnaissance. Myers propose une explication non moin^ 
ingénieuse, fondée sur la distinction du moi conscient et 
du moi « subliminal » : le premier ne reçoit d'une scène à 
laquelle il assiste qu'une impression globale, dont les 
détails retardent toujours un peu sur ceux de l'excitant 
extérieur ; le second photographie ces détails au fur et à 
mesure, instantanément. Ce dernier est donc en avance 
sur la conscience, et s'il se manifeste à elle brusquement,, 
il lui apporte un souvenir de ce qu'elle est occupée à per- 
cevoir*. M. Lemaître a adopté une position intermédiaire 
entre celles de Lalande et de Myers ^. Avant Myers, 
M. Dugas avait émis l'hypothèse d'un dédoublement de 
la personne ^ Enfin il y a longtemps que Ribot avait donné 
à la thèse des deux images une très grande force en sup- 
posant une espèce d'hallucination consécutive à la percep- 
tion et plus intense qu'elle : l'hallucination rejetterait la 
perception au second plan avec le caractère effacé des 
souvenirs*. 

Nous ne pouvons entreprendre ici l'examen approfondi 
que chacune de ces théories réclamerait. Bornons-nous à 
dire que nous en acceptons le principe : nous croyons 
que la fausse reconnaissance implique l'existence réelle. 
dans la conscience, de deux images, dont l'une est la 
reproduction de l'autre. La grosse difficulté, à notre sens, 
est d'expliquer tout à la fois pourquoi l'une des deux 



1 . Myers, The subliminal self, Proc. of the Society jor psychical researchr 
roi. XI, 1895, p. SAS. 

2. Lemaître, Des phénomènes de paramnésie, Archives de psychologie, 
vol. m, 1908, p. loi-iio. 

3. Dugas, Sur la fausse mémoire, Rev. philos., vol. XXXVII, 1894, 
p. 3ii-35. 

^, Ribot, Lbs maladies de la mémoire, p. iSa. 



THEORIES EXPLICATIVES I27 

images est rej^tée dans le passé et pourquoi l'illusion est 
continue. Si Ton nous donne l'image rejetée dans le passé 
pour antérieure à l'image localisée dans le présent, si 
l'on y voit une première perception moins intense, ou^ 
moins attentive, ou moins consciente, on essaie tout au 
moins de nous faire comprendre pourquoi elle prend la 
forme d'un souvenir ; mais il ne s'agira alors que du sou- 
venir d'un certain moment de la perception ; l'illusion ne 
se prolongera pas, ne se renouvellera pas, à travers la per- 
ception entière. Que si, au contraire, les deux images se 
forment ensemble, la continuité de l'illusion se comprend 
mieux, mais le rejet de l'une d'elles dans le passé appelle 
plus impérieusement encore une explication. On pourrait 
d'ailleurs se demander si aucune des hypothèses, même 
du premier genre, rend réellement compte du rejet, et si 
la faiblesse ou la subconscience d'une perception suffit à 
lui donner l'aspect d'un souvenir. Quoi qu'il en soit, une 
théorie de la fausse reconnaissance doit répondre en même 
temps aux deux exigences que nous venons de formuler, 
et ces deux exigences apparaîtront comme inconciliables, 
croyons-nous, tant qu'on n'aura pas approfondi, du point 
de vue purement psychologique, la nature du souvenir 
normal. 

Echappera-t-on à la difficulté en niant la dualité des 
images, en invoquant un (( sentiment intellectuel » du 
(( déjà vu )) qui viendrait parfois se surajouter à notre 
perception du présent et nous faire croire à un recom- 
mencement du passé ? Telle est l'idée émise par M. E. 
Bernard-Lerov dans un livre bien connu ^ Nous sommes 

IP I. E. Bernard-Leroy, L'illusion de fausse reconnaissance, Paris, 1898. La- 
lecture de ce livre, qui contient un grand nombre d'observations inédites, esU 



I20 LA FAUSSE RECO>'>'AISSA>'CE 

tout prêt à lui accorder que la reconnaissance du présent 
se fait le plus souvent sans aucune évocation du passé. 
Nous avions d'ailleurs montré nous-même que la (( fami- 
liarité )) des objets de l'expérience journalière tient à 
l'automatisme des réactions qu'ils provoquent, et non pas 
à la présence d'un souvenir-image qui viendrait doubler 
limage-perception \ Mais ce sentiment de «familiarité » 
n'est sûrement pas celui qui intervient dans la fausse recon- 
naissance, et M. Bernard-Leroy a d'ailleurs pris soin, lui- 
même, de les distinguer l'un de l'autre''*. Reste alors que 
le sentiment dont parle M. Bernard-Leroy soit celui qu'on 
éprouve quand on se dit, en croisant une personne dans 
la rue, qu'on a déjà dû la rencontrer. Mais, d'abord, ce 
dernier sentiment est sans doute inséparablement lié à un 
souvenir réel, celui de la personne ou d'une autre qui lui 
ressemblait : peut-être n'est-il que la conscience vague et 
presque éteinte de ce souvenir, avec, en plus, un effort 
naissant et d'ailleurs impuissant pour le raviver. Ensuite 
il faut remarquer qu'on se dit en pareil cas : « J'ai vu cette 
personne quelque part » ; on ne se dit pas : « J'ai vu cette 
personne ici, dans les mêmes circonstances, en un moment 
4e ma vie qui était indiscernable du moment actuel. » A 
supposer donc que la fausse reconnaissance ait sa racin 
dans un sentiment, ce sentiment est unique en son genre 
3t ne peut pas être celui de la reconnaissance norm?Jc. 
errant à travers la conscience et se trompant de destina 



indispensable à quiconque veut se faire une idée précise de la fausse recon- 
naissance. — Dans son Elude sur les illusions du temps des rêves, thèse de 
•médecine, Paris, 1900, Mlle J. Tobolowska adopte les conclusions de 
M. Bernard-Leroy. 

I, Matière et mémoire, Paris, 1896, p. 98 et suiv. 

1. Ouvraije cité, p. 24. 



I 



THÉORIES EXPLICATIVES I29 

lion. Etant spécial, il doit tenir à des causes spéciales, 
qu'il importe de déterminer. 

Resterait enfin à chercher l'origine du phénomène dans 
la sphère de l'action, plutôt que dans celles du sentiment 
ou de la représentation. Telle est la tendance des plus 
récentes théories de la fausse reconnaissance. Déjà, il y 
<a bien des années, nous signalions la nécessité de distin- 
guer des hauteurs diverses de tension ou de (ondanis la vie 
psychologique. Nous disions que la conscience est d'autant 
mieux équilibrée qu'elle est plus tendue vers l'action, d'au- 
tant plus chancelante qu'elle est plus détendue dans une 
iGpèce de rêve ; qu'entre ces deux plans extrêmes, le plan 
ie l'action et le plan du rêve, il y a tous les plans inter- 
fnédiaires correspondant à autant de degrés décroissants 
d' (( attention à la vie » et d'adaptation à la réalité \ Les 
idées que nous exposions à ce sujet furent accueillies avec 
une certaine réserve ; certains les jugèrent paradoxales. 
Elles se heurtaient, en effet, à des théories généralement 
admises, à la conception atomistique de la vie mentale. 
La psychologie s'en rapproche pourtant déplus en plus, 
surtout depuis que M. Pierre Janet est arrivé de son côté, 
par des voies différentes, à des conclusions tout à fait 
-conciliables avec les nôtres. C'est donc dans un abaisse- 
ment du ton mental qu'on cherchera l'origine de la fausse 
reconnaissance. Pour M. Pierre Janet, cet abaissement 
produirait directement le phénomène en diminuant l'effort 
de synthèse qui accompagne la perception normale : 
celle-ci prendrait alors l'aspect d'un vague souvenir, ou 
•d'un rêve^ Plus précisément, il n'y aurait ici qu'un de 

I. Matière et Mémoire, Paris, 1896, en particulier p. iS/j-iQ^. 

a. P. Janet, Les obsessions et la psychasthénie, vol. I, Paris, igo3,p. 287 et 



100 LA FAUSSE RECO^>'AISSANCE 



ces (( sentiments dincomplétude » que ^I. Janet a étudiés 
d'une manière si originale : le sujet, dérouté par ce qu'il 
y a d'incomplètement réel et par conséquent d'incomplète- 
ment actuel dans sa perception, ne sait trop s'il a affaire à 
du présent, à du passé, ou même à de l'avenir. M. Léon- 
Kindberg a repris et développé cette idée d une dimi- 
nution de l'effort de synthèse \ D'autre part, Heymans a 
essayé de montrer comment un (( abaissement de l'éner- 
gie psychique )) pourrait modifier l'aspect de notre 
entourage habituel et communiquer l'aspect du a déjà 
vu )) aux événements qui s'y déroulent. (( Supposons, 
dit-il, que notre entourage habituel ne fasse plus réson- 
ner que tout bas les associations éveillées d'ailleurs 
régulièrement par lui. Il arrivera précisément ce qui arrive 
dans les cas où, après bien des années, nous voyons de 
nouveau des lieux ou des objets, nous entendons de nou- 
veau des mélodies, que nous avons jadis connus mais que 
nous avons depuis longtemps oubliés... Or si, dans ces 
derniers cas, nous avons appris à interpréter la plus faible 
poussée des associations comme le signe d'expériences 
antérieures se rapportant aux mêmes objets que ceux d'à 
présent, on devine que, dans les autres cas aussi, dans 
les cas où, par suite d'une diminution de l'énergie psychi- 
que, l'entourage habituel déploie une efficacité associative 
très diminuée, nous aurons cette impression qu'en lui 
se répèlent, identiquement, des événements personnels 
et des situations tirées du fond d'un passé nébuleux ^. » 

suiv. Cf. « A propos du déjà vu », Journal de psychologie, vol. II, igoS, 
p. 289-307. 

1, Léoii-I\.indi)crg, Le scnllmcnt du déjà vu et rillus.on de fausse rccoa- 
r.o.\>^'duco. Revue de psychiatrie, 1908, p. 189-106. 

a. Zeitschr. /. Ps;}cUolo(jic, vol. XXXVI, 190^, p. 321-343. 



THÉORIES EXPLICATIVES l3l 

Enfin, dans un travail approfondi qui contient, sous 
forme d'auto-observation, une des plus pénétrantes ana- 
lyses qu'on ait données de la fausse reconnaissance \ 
MM. Dromard et Albès expliquent le phénomène par une 
diminution du « tonus attentionnel » qui arâènerait une 
rupture entre le (c psychisme inférieur » et le « psychisme 
supérieur ». Le premier, fonctionnant sans l'aide du 
second, percevrait automatiquement l'objet présent, et le 
second s'emploierait alors tout entier à considérer l'image 
recueillie par le premier, au lieu de regarder l'objet lui- 
même ^. 

De ces dernières thèses nous dirons, comme des pre- 
mières, que nous en acceptons le principe : c'est bien 
dans un abaissement du ton général de la vie psycholo- 
gique qu'il faut chercher la cause initiale de la fausse 
reconnaissance. Le point délicat est de déterminer 
la forme toute spéciale que revêt ici l'inattention à la vie, 
et aussi d'expliquer pourquoi elle aboutit à nous faire 
prendre le présent pour une répétition du passé. Un sim- 
ple relâchement de l'efTort de synthèse réclamé par la 
perception donnera bien à la réalité l'aspect d'un rêve, 
mais pourquoi ce rêve apparaît-il comme la répétition 
intégrale d'une minute déjà vécue .^^ A supposer que le 
(( psychisme supérieur » intervienne pour superposer son 
attention à cette perception inattentive ,"■ on aura tout au 
plus un souvenir considéré attentivement : ce ne sera pas 
une perception doublée d'un souvenir. D'autre part, une 

1. Dromard et Albès, Essai théorique sur l'illusion dite de fausse recon- 
naissance, Journal de psyclwlogie, vol. II, igo/j, p. 216-228. 

2. C'est également par un « abaissement de ton vital » qu'on a expliqué la 
« dépersonnalisation ». Voir, à ce sujet, Dugas, Un cas de dépcrsonnalisa- 
tion, Rev. philos., vol. XLV, 1898, p. 5oo-5o7. 



1^2 LA FAUSSE REC05NAISSA>XE 

paresse de la mémoire associative, comme celle que sup- 
pose Heymans, rendrait simplement pénible la reconnais- 
sance de l'entourage : il y a loin de cette reconnaissance 
pénible du familier au souvenir d'une expérience anté- 
rieure déterminée, identique de tout point à l'expérience 
actuelle. Bref, il semble bien qu'il faille combiner ce der- 
nier système d'explication avec le premier, admettre que 
la fausse reconnaissance tient en même temps à une dimi- 
nution de la tension psychologique et à un dédoublement 
de l'image, et rechercher ce que devra être la diminution 
pour produire le dédoublement, ce que sera le dédouble- 
ment s'il traduit une simple diminution. Mais il ne peut 
être question de rapprocher artificiellement les deux 
théories l'une de l'autre. Le rapprochement se fera de 
lui-même, croyons-nous, si l'on approfondit dans les 
deux directions indiquées le mécanisme de la mémoire. 

Mais nous voudrions présenter d'abord une remarque 
générale au sujet des faits psychologiques morbides ou 
anormaux. Parmi ces faits, il en est qui tiennent évidem- 
ment à un appauvrissement de la vie normale. Telles sont 
les anesthésies, les amnésies, les aphasies, les paralysies, 
tous les états enfin qui sont caractérisés par l'abolition 
de certaines sensations, de certains souvenirs ou de cer- 
tains mouvements. Pour définir ces états, on indiquera 
purement et simplement ce qui a disparu de la conscience. 
Ils consistent en une absence. Tout le monde y verra un 
déficit psychologique. 

Au contraire, il y a des états morbides ou anormaux 
qui paraissent se surajouter à la vie normale, et l'enri- 
chir au lieu de la diminuer. Un délire, une hallucination, 



PRINCIPE d'explication PROPOSÉ l33 

une idée fixe sont des faits positifs. Ils consislent dans la 
présence, et non plus dans l'absence, de quelque chose. 
Ils semblent introduire dans l'esprit certaines manières 
nouvelles de sentir et de penser. Pour les définir, il faut 
les considérer dans ce qu'ils sont et dans ce qu'ils appor- 
tent, au lieu de s'en tenir à ce qu'ils ne sont pas et à ce 
qu'ils enlèvent. Si la plupart des symptômes de l'aliénation 
mentale appartiennent à cette seconde catégorie, on en 
dirait autant de beaucoup d'anomalies et de singularités 
psychologiques. La fausse reconnaissance est du nombre. 
Gomme nous le verrons plus loin, elle présente un aspect 
sui generis, qui n'est pas celui de la reconnaissance vraie. 
Toutefois, le philosophe peut se demander si, dans le 
^ domaine de l'esprit, la maladie et la dégénérescence sont 
réellement capables de créer quelque chose, et si les carac- 
tères positifs en apparence, qui donnent ici au phénomène 
I anormal un aspect de nouveauté, ne se réduiraient pas, 
quand on en approfondit la nature, à un vide intérieur, à un 
déficit du phénomène normal. On s'accorde à dire que la 
maladie est une diminution. 11 est vrai que c'est là une 
manière vague de s'exprimer, et qu'il faudrait indiquer 
avec précision, dans des cas où rien de visible n'a disparu 
de la conscience, en quoi la conscience est diminuée. 
m Nous avons esquissé autrefois une tentative de ce genre, 
WL comme nous le rappelions un peu plus haut. Nous 
B disions qu'à côté de la diminution qui porte sur le nom^ 
bre des états de conscience, il en est une autre qui inté- 
resse leur solidité ou leur poids. Dans le premier cas, la 
maladie élimine purement et simplement certains états 
sans toucher aux autres. Dans le second, aucun état psy- 
chologique ne disparaît, mais tous sont atteints, tous per- 



i 



l34 LA FAUSSE RECONNAISSANCE 

dent de leur lest, c'est-à-dire de leur puissance d'insertion 
et de pénétration dans la réalité \ C'est Va attention à la 
A'ic )) qui est diminuée, et les phénomènes nouveaux qui 
apparaissent ne ^sont que l'aspect extérieur de ce déta- 
chement. 

Nous reconnaissons d'ailleurs que, même sous cette 
forme, l'idée est encore trop générale pour servir au détail 
des explications psychologiques. Du moins indiquera- 
t-elle la marche à suivre pour trouver l'exphcation. 

Si on l'accepte, en effet, il n'y aura pas lieu de chercher, 
pour le phénomène morhide ou anormal qui se présente 
avec des caractères spéciaux, une cause active qui le pro- 
duise, car ce phénomène, en dépit des apparences, n'a 
rien de positif, rien de nouveau. Il se fabriquait déjà en 
temps normal; mais il était empêché de paraître, au 
moment où il l'aurait voulu, par un de ces mécanismes 
antagonistes, constamment agissants, qui assurent Vatten- 
tion à la vie. C'est que la vie psychologique normale, 
telle que nous nous la représentons, est un système de 
fonctions dont chacune a son dispositif particulier. Chaque 
dispositif, laissé à lui-même, donnerait une foule d'effets 
inutiles ou fâcheux, capables de troubler le fonctionne- 
ment des autres et de déranger aussi notre équihbre 
mobile, notre adaptation constamment renouvelée à la réa- 
lité. Mais un travail d'élimination, de correction, de 
mise au point se poursuit sans cesse, d'où résulte pré- 
cisément la santé morale. Là où il faiblit, des sym- 
ptômes apparaissent, que nous croyons créés pour la cir- 



I. Voir Malïcrc et Mémoire, Paris, 189C, cliap. m, en particulier p. 192- 
193. 



PRINCIPE d'explication PROPOSÉ l35 

conslance, mais qui, en réalité, ont toujours été là, ou du 
moins auraient été là si nous avions laissé laire. Certes, 
il est naturel que le théoricien soit frappé du caractère 
sui generis des faits morbides. Comme ces faits sont com- 
plexes et présentent pourtant un certain ordre dans leur 
complication, son premier mouvement est de les rappor- 
ter à une cause .agissante, capable d'en organiser les élé- 
ments. Mais si, dans le domaine de l'esprit, la maladie 
n'est pas de force à créer quelque cliose, elle ne peut con- 
sister que dans le ralentissement ou l'arrêt de certains 
mécanismes qui, à l'état normal, en empêchaient d'autres 
de donner leur plein effet. De sorte que la tâche principale 
de la psychologie ne serait pas d'expliquer ici comment tels 
ou tels phénomènes se produisent chez le malade, mais pour- 
quoi on ne les constate pas chez riiomme sain. 

Déjà nous avons regardé de ce biais les phénomènes 
du rêve. On voit généralement dans les rêves autant 
de fantômes qui se surajoutent aux perceptions et con- 
ceptions solides de la veille, feux follets qui volti- 
geraient au-dessus d'elle. Ce seraient des faits d'un 
ordre particulier, dont la psychologie devrait enfermer 

I l'étude dans un chapitre à part, après quoi elle serait 
quitte envers eux. Et il est naturel que nous pensions 
ainsi, parce que l'état de veille est celui qui nous importe 
pratiquement, tandis que le rêve est ce qu'il y a au 
monde de plus étranger à l'action, de plus inutile. 
W Gomme, du point de vue pratique, c'est un accessoire, 
nous sommes portés à l'enA^isager, du point de vue théo- 
rique, comme un accident. Ecartons cette idée préconçue; 
l'état de rêve nous apparaîtra au contraire comme le (( sub- 
stratum » de notre état normal. Il ne se surajoute pas à 



l36 LA FAUSSE RECO::«NAISSA>'Cl 

la veille : c'est la veille qui s'obtient par la limitation, la 
concentration et la tension d'une vie psychologique dif- 
fuse, qui est la vie du rêve. En un sens, la perception et la 
mémoire qui s'exercent dans le rêve sont plus naturelles 
que celles de la veille : la conscience s'y amuse à percevoir 
pour percevoir, à se souvenir pour se souvenir, sans 
aucun souci de la vie, je veux dire de l'action à accom- 
plir. Mais veiller consiste à éliminer, à choisir, à ramas- 
ser sans cesse la totalité de la vie diffuse du rêve sur le 
point où un problème pratique se pose. Veiller signifie 
vouloir. Cessez de vouloir, détachez-vous de la vie, désin- 
téressez-vous : par là même vous passez du moi de la veille 
au moi des rêves, moins tendu, mais plus étendu que 
l'autre. Le mécanisme de la veille est donc le plus com- 
plexe, le plus délicat, le plus positif aussi des deux, et 
c'est la veille, bien plus que le rêve, qui réclame une 
explication. 

Mais, si le rêve imite de tout point l'aliénation mentale, 
on pourra appliquer à bien des faits d'aliénation ce que nous 
avons dit du rêve. Nous ne voudrions pas aborder l'étude 
de ces phénomènes avec des vues trop systématiques. Il est 
douteux qu'on puisse les expliquer tous de la même ma- 
nière. Et, pour beaucoup d'entre eux, mal définis encore, 
le moment n'est pas venu de tenter une explication. 
Comme nous l'annoncions d'abord, nous présentons notre 
thèse à titre de simple indication méthodologique, sans 
autre objet que d'orienter dans un certain sens l'attention 
du théoricien. Toutefois il y a des faits pathologiques ou 
anormaux auxquels nous la croyons applicable dès mainte- 
nant. En première ligne figure la fausse reconnaissance. 
Tel est le mécanisme de la perception, et tel est, à notre 



I 



GOMMENT SE FORME LE SOUVENIR iS^ 

sens, celui de la mémoire, que la fausse reconnaissance 
résulterait naturellement du jeu de ces deux facultés si 
un mécanisme spécial n'intervenait aussitôtpour l'annuler. 
La question importante n'est donc pas de savoir pourquoi, 
elle surgit à certains moments, chez certaines personnes, 
mais pourquoi elle ne se produit pas chez tous à tout 
instant. 

Voyons, en effet, comment se lorme le souvenir. Mais 
entendons-nous hien : le souvenir dont nous allons parler 
sera toujours un état psychologique, tantôt conscient, 
tantôt semi-conscient, le plus souvent inconscient. Sur le^ 
souvenir qui serait une trace laissée dans le cerveau, nous 
nous sommes expliqué ailleurs. Nous disions que les- 
diverses mémoires sont bien localisables dans le cerveau, 
en ce sens que le cerveau possède pour chaque catégorie 
de souvenirs un dispositif spécial, destiné à convertir le 
souvenir pur en perception ou image naissantes : que si 
l'on va plus loin, si l'on prétend assigner à tout souvenir 
sa place dans la matière cérébrale, on se borne à traduire 
des faits psychologiques incontestés dans un langage 
anatomique contestable, et l'on aboutit à des conséquences 
démenties par l'observation. A vrai dire, quand nous par- 
lons de nos souvenirs, nous pensons à quelque chose 
que notre conscience possède ou qu'elle peut toujours 
rattraper, pour ainsi dire, en tirant à elle le lîl qu'elle 
tient : le souvenir va et vient, en effet, du conscient à 
l'inconscient, et la transition entre les deux états est si 
continue, la limite si peu marquée, que nous n'avons 
aucun droit de supposer entre eux une différence radicale- 
de nature. Tel est donc le souvenir dont nous allons nous- 



l38 LA FAUSSE RECONNAISSANCE 

occuper. CoriA^enons d'autre part, pour abréger, de donner 
le nom de perception à toute conscience de quelque chose 
de présent, aussi bien à la perception interne qu'à la 
perception extérieure. Nous prétendons que la formation 
da souvenir n'est jamais postérieure à celle de la percep- 
tion ; elle en est contemporaine. Au fur et à mesure que 
la perception se crée, son souvenir se profile à ses côtés, 
comme l'ombre à côté du corps. Mais la conscience ne 
l'aperçoit pas d'ordinaire, pas plus que notre œil ne verrait 
notre ombre s'il l'illuminait cliaque fois qu'il se tourne 
vers elle. 

Supposons en effet que le souvenir ne se crée pas tout 
le long de la perception même : je demande à quel mo- 
ment il naîtra. Attend-il, pour surgir, que la perception 
se soit évanouie.^ C'est ce qu'on admet généralement 
sous forme implicite, soit qu'on fasse du souvenir incon- 
scient un état psychologique, soit qu'on y voie une modi- 
fication cérébrale. Il y aurait d'abord l'état psychologique 
présent, puis, quand il n'est plus, le souvenir de cet état 
absent. Il y aurait d'abord l'entrée en jeu de certaines 
cellules, et ce serait la perception, puis une trace laissée 
dans ces cellules une fois la perception évanouie, et ce 
serait le souvenir. Mais, pour que la chose se passât ainsi, 
il faudrait que le cours de notre existence consciente se 
composât d'états bien tranchés, dont chacun eût objective- 
ment un commencement, objectivement aussi une fin. 
Comment ne pas voir que ce morcelage de notre A'ic 
psNcliologique en états, comme d'une comédie en scènes, 
n'a rien d'absolu, qu'il est tout relatif à notre interpré- 
tation, diverse et changeante, de notre passé.^ Selon le 
point de vue où je me place, selon le centre d'intérêt que 



COMMENT SE FORME LE SOUVENIR iSQ 

]e choisis, je découpe diversement ma journée d'hier, j'y 
iiperçois des groupes difTérents de situations ou d'états. 
Bien que ces divisions ne soient pas toutes également 
arlificielles, aucune n'existait en soi, car le déroulement 
de la vie psychologique est continu. L'après-midi que 
je viens de passer à la campagne avec des amis s'est 
décomposé en déjeuner -f- promenade -h dîner, ou en 
. conversation -+- conversation -h conversation, etc. ; et 
d'aucune de ces conversations, qui empiétaient les unes 
sur les autres, on ne peut dire qu'elle forme une entité 
distincte. Vingt systèmes de désarticulation sont possibles ; 
nul système ne correspond à des articulations nettes de la 
réalité. De quel droit supposer que la mémoire choisit 
l'un d'eux, divise la vie psychologique en périodes tran- 
chées, attend la fin de chaque période pour régler ses 
comptes avec la perception? 

Alléguera-t-on que la perception d'un objet extérieur 
commence quand il apparaît, finit quand il disparaît, et 
qu'on peut bien désigner, dans ce cas au moins, un 
moment précis oii le souvenir remplace la perception ? 
Ce serait oublier que la perception se compose ordinaire- 
ment de parties successives, et que ces parties n'ont ni 
plus ni moins d'individualité que le tout. De chacune 
on est en droit de dire que son objet disparaît au fur 
et à mesure ; comment le souvenir ne naîtrait-il que 
lorsque tout est fini ? et comment la mémoire saurait-elle, 
à un moment quelconque de l'opération, que tout n'est 
pas fini, qu'il reste encore quelque chose .^^ 

Plus on y réfléchira, moins on comprendra que le sou- 
venir puisse naître jamais s'il ne se crée pas au fur et à 
mesure de la pcrcoplion même. Ou le présent ne laisse 



l/lO LA FAUSSE REC0:NNA1SSA>CE 

aucune trace dans la mémoire, ou c'est qu'il se dédoubla 
à tout instant, dans son jaillissement même, en deux 
jets symétriques, dont l'un retombe vers le passé tandis 
que l'autre s'élance vers l'avenir. Ce dernier, que nous 
appelons perception, est le seul qui nous intéresse. Nous 
n'avons que faire du souvenir des choses pendant que 
nous tenons les choses mêmes. La conscience pratique 
écartant ce souvenir comme inutile, la réflexion théorique 
le tient pour inexistant. Ainsi naît l'illusion que le souvenir 
succède à la perception. 

Mais cette illusion a une autre source, plus profonde 
encore. 

Elle vient de ce que le souvenir ravivé, conscient, nous 
fait l'eflet d'être la perception elle-même ressuscitant sou& 
une forme plus modeste, et rien autre chose que celte 
perception. Entre la perception et le souvenir il y aurait 
une différence d'intensité ou de degré, mais non pas de 
nature. La perception se définissant un état fort et le sou- 
venir un état faible, le souvenir d'une perception ne pou- 
vant alors être que cette perception affaiblie, il nous semble 
que la mémoire ait dû attendre, pour enregistrer une per- 
ception dans l'inconscient, que la perception se fût 
endormie en souvenir. Et c'est pourquoi nous jugeons que 
le souvenir d'une perception ne saurait se créer avec cette 
perception ni se développer en même temps qu'elle. 

Mais la thèse qui fait de la perception présente un état 
fort et du souvenir ravivé un état faible, qui veut qu'on, 
passe de cette perception à ce souvenir par voie de dimi- 
nution, a contre elle l'observation la plus élémentaire. 
Nous l'avons montré dans un travail antérieur. Prenez 
une sensation intense cl faites-la décroître progressive- 



1 



COMMENT SE FORME LE SOUVENIR l4l 

ment jusqu'à zéro. S'il n'y a entre le souvenir de la 
sensation et la sensation elle-même qu'une différence de 
degré, la sensation deviendra souvenir avant de s'éteindre. 
Or un moment arrive, sans doute, oii vous ne pouvez 
plus dire si vous avez affaire à une sensation faible que 
vous éprouvez ou à une sensation faible que vous imagi- 
nez, mais jamais l'état faible ne devient le souvenir, rejeté 
dans le passé, de l'état fort. Le souvenir est donc autre 
chose. 

Le souvenir d'une sensation est chose capable de sag- 
gérer cette sensation, je veux dire de la faire renaître, faible 
d'abord, plus forte ensuite, de plus en plus forte à mesure 
que l'attention se fixe davantage sur elle. Mais il est dis- 
tinct de l'état qu'il suggère, et c'est précisément parce que 
nous le sentons derrière la sensation suggérée, comme le 
magnétiseur derrière Thallucination provoquée, que nous 
localisons dans le passé la cause de ce que nous éprou- 
vons. La sensation, en effet, est essentiellement de 
l'actuel et du présent ; mais le souvenir, qui la suggère 
du fond de l'inconscient d'oii il émerge à peine, se présente 
avec cette puissance sui generis de suggestion qui est 
la marque de ce qui n'est plus, de ce qui voudrait être 
encore A peine la suggestion a-t-elle touché l'imagi- 
nation que la chose suggérée se dessine à l'état naissant, 
et c'est pourquoi il est si difficile de distinguer entre une 
^sensation faible qu'on éprouve et une sensation faible 
[u'on se remémore sans la dater. Mais la suggestion n'est 
aucun degré ce qu'elle suggère, le souvenir pur d'une 
^«ensation ou d'une perception n'est à aucun degré la sen- 
sation ou la perception mêmes. Ou bien alors il faudra 
dire que la parole du magnétiseur, pour suggérer aux. 



1^2 LA FAUSSE RECONNAISSANCE 

sujets endormis qu'ils ont dans la bouche du sucre ou du 
sel, doit déjà être elle-même un peu sucrée ou salée. 

En creusant encore au-dessous de cette illusion, on 
trouverait à sa racine le besoin, inné à notre esprit, de se 
représenter le tout de notre vie intérieure sur le modèle 
de la très petite partie de nous-mêmes qui est insérée dans 
la réalité présente, qui la perçoit et qui agit sur elle. Nos 
perceptions et nos sensations sont à la fois ce qu'il y a de 
plus éclairé en nous et de plus important pour nous ; elles 
notent h chaque instant la relation changeante de notre 
corps aux autres corps ; elles déterminent ou orientent 
notre conduite. De là notre tendance à ne voir dans les 
autres faits psychologiques que des perceptions ou des sen- 
sations obscurcies ou diminuées. Ceux mêmes d'entre 
nous qui résistent le plus à cette tendance, qui croient aper- 
cevoir dans la pensée autre chose qu'un jeu d'images, ont 
de la peine à se persuader que le souvenir d'une percep- 
tion se distingue radicalement de cette perception même : 
le souvenir devrait en tout cas, leur semble-t-il, être expri- 
mable en termes de perception, s'obtenir par quelque 
opération effectuée sur l'image. Quelle sera alors celle 
opération ? A priori, nous nous disons qu'elle ne peut 
porter que sur la qualité du contenu de l'image, ou sur sa 
quantité, ou sur les deux à la fois. Or, ce n'est pas sur la 
qualité, à coup sûr, qu'elle porte elTectivement, puisque le 
souvenir doit nous représenter le passé sans l'altérer. Ce 
sera donc sur la quantité. Mais la quantité, à son tour, 
peut être extensive ou intensive, car l'image comprend 
un nombre déterminé de parties, et elle présente un cer- 
tain degré de force. Considérons la première alternative. 
Le souvenir modifie-t-il l'extension de l'image ? Non, 



\ 



COMMENT SE FORME LE SOUVENIR ll\^ 

évidemment, car s'il ajoutait quelque chose au passé, il 
serait infidèle, et s'il en retranchait quelque chose, incom- 
plet. Reste donc que la modification porte sur l'intensité ; 
et comme ce n'est évidemment pas un accroissement, c'est 
une diminution. Telle est la dialectique instinctive, à 
peine consciente, par laquelle nous sommes conduits, 
d'élimination en élimination, à faire du souvenir un 
affaiblissement de Timage. 

Cette conclusion atteinte, toute notre psychologie de la 
mémoire s'inspire d'elle ; notre physiologie elle-même 
s'en ressent. De quelque manière que nous nous repré- 
sentions le mécanisme cérébral de la perception, nous ne 
voyons dans le souvenir qu'un nouvel ébranlement du 
même mécanisme, une répétition atténuée du même fait. 
L'expérience est là cependant, qui paraît dire le contraire, 
elle nous montre qu'on peut perdre ses souvenirs visuels 
sans cesser de voir et ses souvenirs auditifs sans cesser 
d'entendre, que la cécité et la surdité psychiques n'im- 
pliquent pas nécessairement la perte de la vue ou de 
l'ouïe : serait-ce possible, si la perception et la mémoire 
intéressaient ici les mêmes centres, mettaient en jeu les 
mêmes mécanismes .^^ Mais nous passons outre, plutôt que 
Je consentir à une distinction radicale entre la perception 
et le souvenir. 

Par deux voies convergentes, en tant qu'il reconstitue 
noire vie psychologique avec des états nettement découpés 
2t en tant qu'il juge tous ces états exprimables en termes 
me d'images, le raisonnement aboutit donc à faire du souvenir 
K une perception affaiblie, quelque chose qui succède à la 
K perception au lieu d'en être contemporain. Ecartons cette 
^■dialectique naturelle à notre intelligence, commode pour 



l4^ LA FAUSSE RECONNAISSANCE 

le langage, indispensable peut-être à la pratique, maïs non 
pas suggérée par l'observation intérieure : le souvenir 
apparaît comme doublant à tout instant la perception, nais- 
sant avec elle, se développant en même temps qu'elle, et 
lui survivant, précisément parce qu'il est d'une autre 
nature qu'elle. 

Qu'est-il donc ? Toute description claire d'un état psy- 
chologique se fait par des images, et nous venons de dire 
que le souvenir d'une image n'est pas une image. Le sou- 
venir pur ne pourra dès lors être décrit que d'une manière 
vague, en termes métaphoriques. Disons donc, comme 
nous l'expliquions dans Matière et Mémoire \ qu'il 
est à la perception ce que l'image aperçue derrière le 
miroir est à l'objet placé devant lui. L'objet se touche 
aussi bien qu'il se voit ; il agira sur nous comme nous 
agissons sur lui ; il est gros d'actions possibles, il est 
uctuel. L'image esi virtuelle et, quoique semblable à l'objet, 
incapable de rien faire de ce qu'il fait. Notre existence 
actuelle, au fur et à mesure qu'elle se déroule dans le 
temps, se double ainsi d'une existence virtuelle, d'une 
image en miroir. Tout moment de notre vie offre donc 
deux aspects : il est actuel et virtuel, perception d'un côté 
et souvenir de l'autre. Il se scinde en même temps qu'il 
se pose. Ou plutôt il consiste dans cette scission même, 
car l'instant présent, toujours en marche, limite fuyante 
entre le passé immédiat qui nest déjà plus et l'avenir 
immédiat qui n'est pas encore, se réduirait à une simple 
abstraction s'il n'était précisément le miroir mobile qui 
réfléchit sans cesse la peiception en souvenir. 

I. Pages i3r), 1^4 et suiv. Cf. tout le premier chapitre. 



LE SOUVEÎSIR DU PRESENT l l\b 

Imaginons un esprit qui prendrait conscience de ce 
dédoublement. Supposons que le reflet de notre percep- 
tion et de notre action nous revienne, non pas lorsque la 
perception est complète et l'action accomplie, mais au 
fur et à mesure que nous percevons et agissons. Nous 
verrons alors en même temps notre existence réelle et 
son image virtuelle, l'objet d'un côté et le reflet de l'autre. 
Le reflet ne se laissera d'ailleurs pas confondre avec 
l'objet, car celui-ci a tous les caractères de la percep- 
tion, celui-là est déjà souvenir : s'il ne l'était pas dès 
maintenant, il ne le serait jamais. Plus tard, quand il 
accomplira sa fonction normale, il nous représentera 
notre passé avec la marque du passé ; aperçu au moment 
oii il se forme, c'est avec la marque du passé, constitu- 
tive de son essence, qu'il apparaît. Quel est ce passé ? Il 
n'a pas de date et ne saurait en avoir ; c'est du passé en 
général, ce ne peut être aucun passé en particulier. A la 
rigueur, s'il consistait simplement en un certain spec- 
tacle aperçu, en une certaine émotion éprouvée, on pour- 
rait être dupe, et croire qu'on a déjà aperçu ce qu'on 
aperçoit, éprouvé ce qu'on éprouve. Mais il s'agit de bien 
autre chose. Ce qui se dédouble à chaque instant en 
perception et souvenir, c'est la totalité de ce que nous 
voyons, entendons, éprouvons, tout ce que nous sommes 
avec tout ce qui nous entoure. Si nous prenons con- 
science de ce dédoublement, c'est l'intégralité de notre 
présent qui nous apparaîtra à la fois comme perception et 
comme souvenir. Et pourtant nous savons bien qu'on ne 
vit pas deux fois le même moment d'une histoire, et que 
le temps ne remonte pas son cours. Que faire .^ La situa- 
tion est étrange, paradoxale. Elle bouleverse toutes nos 

lO 



l46 FAUSSE RECONÎÎAISSANCE 

habitudes. Un souvenir est là : c'est un souvenir, car 'i\ 
porte la marque caractéristique des états que nous appe- 
lons communément de ce nom et qui ne se dessinent à la 
conscience qu'une fois leur objet disparu. Et pourtant il 
ne nous représente pas quelque chose qui ait été, mais 
simplement quelque chose qui est ; il marche pari passm 
avec la perception qu'il reproduit. C'est, dans le moment 
actuel, un souvenir de ce moment. C'est du passé quant 
à la forme et du présent quant à la matière. C'est un sou- 
venir du présent. 

Au fur et à mesure que la situation progresse, le sou- 
venir, qui se tient à côté d'elle, donne à chacune des étapes 
l'aspect du « déjà vu », du déjà connu. Mais cette situa- 
tion, même avant d'clre arrivée à son terme, nous semble 
devoir former un tout, étant découpée dans la continuité 
de notre expérience par l'intérêt du moment. Comment 
aurions-nous vécu déjà une partie de la situation si nous 
n'en avions pas vécu le tout.^ Reconnaîtrions-nous ce qui 
se déroule si nous ne connaissions pas ce qui est encore 
enroulé ? Ne sommes-nous pas à même, tout au moins, 
d'anticiper à chaque moment sur le moment suivant ? 
Cet instant qui va venir est déjà entamé par l'instant 
présent ; le contenu du premier est inséparable du con- 
tenu du second : si l'un est, à n'en pas douter, un recom- 
mencement de mon passé, comment l'instant à venir ne 
le serait-il pas également.^ Je reconnais celui-là, je vais 
donc sûrement reconnaître celui-ci. Ainsi je me trouve 
sans cesse, vis-à-vis de ce qui est sur le point d'arriver, 
dans l'attitude d'une personne qui reconnaîtra, et qui 
par conséquent connaît. Mais ce n'est que Valtilade 
de la connaissance ; c'en est la forme sans la matière- 



Oï 



LE DÉDOUBLEMENT DU PRÉSENT I ^fj 

Comme je ne puis prédire ce qui va arriver, je voi« 
bien que je ne le sais pas ; mais je prévois que je vais 
l'avoir su, en ce sens que je le reconnaîtrai en l'aper- 
cevant ; et cette reconnaissance à venir, que je sens 
inévitable en vertu de l'élan pris tout du long par ma 
faculté de reconnaître, exerce par avance un effet rétroac- 
tif sur mon présent, me plaçant dans l'étrange situatioH 
d'une personne qui se sent connaître ce qu^elle se sait 



Ignorer. 



Supposons une leçon autrefois sue par cœur et main- 
tenant oubliée, mais qu'on se surprend, un jour, à 
répéter machinalement. Comme on reconnaît chaque mat 
dès qu'on le prononce, on sent qu'on le tient avant de le 
prononcer, et pourtant on ne le retrouve qu'en le pro- 
nonçant. Celui qui prendra conscience du dédoublement 
continuel de son présent en perception et en souvenir 
sera dans le même état. Pour peu qu'il s'analyse lui- 
même, il se comparera à l'acteur qui joue automatique- 
ment son rôle, s'écoutant et se regardant jouer. Mieux il 
approfondit ce qu'il éprouve, plus il se scinde en deux 
personnages, dont l'un se donne ainsi en spectacle à 
l'autre. D'un côté il sait qu'il continue d'être ce qu'il 
était, un moi qui pense et qui agit conformément à ce 
que la situation réclame, un moi inséré dans la vie 
réelle et s' adaptant à elle par un libre effort de sa volonté: 
voilà de quoi sa perception du présent l'assure. Mais le 
souvenir de ce présent, qui est également là, lui fait 
croire qu'il répète intégralement des choses déjà dites, 
qu'il revoit exactement des choses déjà vues, et le trans- 
forme ainsi en acteur qui récite un rôle. De là deux moi 
différents dont l'un, conscient de sa liberté, s'érige en 



1^8 LA FAUSSE RECO>'îîAISSA>CE 

spectateur indépendant d'une scène que l'autre jouerait 
d'une manière machinale. Mais ce dédoublement ne Aa 
jamais jusqu'au bout. C'est plutôt une oscillation de la 
personne entre deux points de vue sur elle-même, un va- 
et-vient de l'esprit entre la perception qui n'est que per- 
ception et la perception doublée de son propre souvenir : 
la première enveloppe le sentiment habituel que nous 
avons de notre liberté et s'insère tout naturellement dans 
le monde réel ; la seconde nous fait croire que nous répé- 
tons un rôle appris, nous convertit en automates, nous 
transj)orte dans un monde de théâtre ou de rêve. Qui- 
conque a traversé pendant quelques instants un danger 
pressant, auquel il n"a pu échapper que par une série 
rapide de démarches aussi impérieusement nécessitées 
que hardiment accomplies, a éprouvé quelque chose du 
même genre. C'est un dédoublement plutôt virtuel que 
réel. On agit et pourtant on « est agi ». On sent qu'on 
choisit et qu'on veut, mais qu'on choisit de l'imposé et 
qu'on veut de l'inévitable. De là une compénétration 
d'états qui se fondent et même s'identifient ensemble 
dans la conscience immédiate, mais qui n'en sont pas 
moins logiquement incompatibles entre eux et que la con- 
science réfléchie se représentera dès lors par un dédou- 
blement du moi en deux personnages différents, dont 
l'un prendrait à son compte tout ce qui est liberté, tandis 
que lautre garderait pour lui la nécessité, — celui-là, 
spectateur libre, regardant celui-ci jouer son rôle auto- 
matiquement. 

Nous venons de décrire les trois principaux aspects 
sous lesquels nous nous apparaîtrions à nous-mêmes, à 
l'état normal, si nous pouvions assister à la scission de 



LE DÉDOUBLEMENT DU PRÉSENT l49 

t notre présent. Or, ce sont précisément les caractères de 
la fausse reconnaissance. On les trouve d'autant plus 
accentués que le phénomène est plus net, plus complet, 
plus profondément analysé par celui qui en fait l'expé- 
rience. 

Plusieurs ont parlé en effet d'un sentiment d'automa- 
tisme, et d'un état comparable à celui de l'acteur qui joue 
un rôle. Ce qui se dit et ce qui se fait, ce qu'on dit 
, et ce qu'on fait soi-même, semble (( inévitable ». On 
assiste à ses propres mouvements, à ses pensées, à ses 
1 actions*. Les choses se passent comme si l'on se dédou- 
blait, sans pourtant qu'on se dédouble effectivement. Un 
des sujets écrit : « Ce sentiment de dédoublement n'existe 
que dans la sensation ; les deux personnes ne font qu'un 
au point de vue matériel^ ». Il entend sans doute par là 
qu'il éprouve un sentiment de dualité, mais accompagné 
de la conscience qu'il s'agit d'une seule et même per- 
sonne. 

D'autre part, comme nous le disions au début, le 
sujet se trouve souvent dans le singulier état d'âme d'une 
personne qui croit savoir ce qui va se passer, tout en se 
sentant incapable de le prédire. (( Il me semble toujours, 
dit l'un deux, que je vais prévoir la suite, mais je ne 
pourrais pas l'annoncer réellement. » Un autre se rap- 
pelle ce qui va arriver (( comme on se rappelle un nom 
qui est sur le bord de la mémoire'». Une des plus 
anciennes observations est celle d'un malade qui s'imagine 



1. Voir, en particulier, les observations recueillies par Bernard-Leroy, 
op. cit., p. 182, i85, 176, 282, etc. 

2. Ibid., p. 186. 

3. Lalandc, Des paramnésies, Rev. philos., vol. XXXVI, i8g3, p. /,87. 



p50 la fausse RECONNAISSAISCE 

anticiper tout ce que fera son entourage \ Voilà donc un 
autre caractère de la fausse reconnaissance. 

Mais le plus général de tous est celui dont nous par- 
Hons d'abord : le souvenir évoqué est un souvenir sus- 
{^endu en l'air, sans point d'appui dans le passé. Il ne 
correspond à aucune expérience antérieure. On le sait, 
ea en est convaincu, et cette conviction n'est pas l'eflet 
d'un raisonnement: elle est immédiate. Elle se confond 
avec le sentiment que le souvenir évoqué doit être sim- 
plement un duplicatum de la perception actuelle. Est-ce 
alors un « souvenir du présent y)? Si l'on ne le dit pas, 
e'est sans doute que l'expression paraîtrait contradictoire, 
qu'on ne conçoit pas le souvenir autrement que comme 
une répétition du passé, qu'on n'admet pas qu^une repré- 
sentation puisse porter la marque du passé indépendam- 
ment de ce qu'elle représente, enfin qu'on est théoricien 
sans le savoir et qu'on tient tout souvenir pour postérieur 
à la perception qu il reproduit. Mais on dit quelque chose 
d'approchant; on parle d'un passé que nul intervalle ne 
séparerait du présent: « J'ai senti se produire en moi une 
sorte de déclanchement qui a supprimé tout le passé entre 
cette minute d'autrefois et la minute oii j 'étais ^ » Là est 
bien, en effet, la caractéristique du phénomène. Quand on 
parle de (( fausse reconnaissance », on devrait spécifier qu'il 
s'agit d'un processus qui ne contrefait pas réellement la 
reconnaissance vraie et qui n'en donne pas l'illusion. 
Qu'est-ce, en elTet, que la reconnaissance normale.^ Elle 
peut se produire de deux manières, soit par un sentiment 
de familiarité qui accompagne la perception présente, soit 

I. Jensen, art. cité, p. 57. 

a. F. Grcgh, cité par Bernard-Leroy, p. i83. 



LE DÉDOUBLEMENT DU PRESENT l5l 

par l'évocation d'une perception passée que la perception 
présente semble répéter. Or, la fausse reconnaissance n'est 
ni l'une ni l'autre de ces deux opérations. Ce qui caracté- 
rise la reconnaissance du premier genre, c'est qu'elle exclut 
iout rappel d'une situation déterminée, personnelle, oii 
l'objet reconnu aurait été déjà perçu. Mon cabinet de tra- 
vail, ma table, mes livres ne composent autour de moi une 
atmosphère de familiarité qu'à la condition de ne faire sur- 
gir le souvenir d'aucun événement déterminé de mon his- 
toire. S'ils évoquent le souvenir précis d'un incident auquel 
ils ont été mêlés, je les reconnais encore comme y ayant 
pris part, mais cette reconnaissance se surajoute à la pre- 
mière et s'en distingue profondément, comme le personnel 
se distingue de l'impersonnel. Or, la fausse reconnaissance 
€st autre chose que ce sentiment de familiarité. Elle porte 
toujours sur une situation personnelle, dont on est con- 
vaincu qu'elle reproduit une antre situation personnelle, 
aussi précise et aussi déterminée qu'elle. Resterait donc 
qu'elle fût la reconnaissance du second genre, celle qui 
implique le rappel d'une situation semblable à celle oii 
l'on se trouve actuellement. Mais remarquons qu'il s'agit 
toujours, en pareil cas, de situations semblables et non 
pas de situations identiques. La reconnaissance du second 
genre ne se fait que par la représentation de ce qui difle- 
rencie les deux situations en même temps que de ce qui 
leur est commun. Si j'assiste pour la seconde fois à une 
comédie, je reconnais un à un chacun des mots, chacune 
des scènes; je reconnais enfin toute la pièce 'et je me 
rappelle l'avoir déjà vue ; mais j'étais alors à une autre 
place, j'avais d'autres voisins, j'arrivais avec d'autres 
préoccupations ; en tout cas je ne pouvais pas être alors ce 



102 LA FAUSSE REC0N>'A1SSANCE 



que je suis aujourd'hui, puisque j'ai vécu dans l'inler- 
valle. Si donc les deux images sont les mêmes, elles ne 
se présentent pas dans le même cadre, et le vague sen- 
timent de la dilTérence des cadres entoure, comme une 
frange, la conscience que je prends de l'identité des images 
et me permet à tout instant de les distinguer. Au con- 
traire, dans la fausse reconnaissance, les cadres sont 
identiques, comme les images elles-mêmes. J'assiste au 
même spectacle avec les mêmes sensations, les mêmes 
préoccupations : bref, je suis en ce moment au même 
point, à la même date, au même instant où j'étais alors 
de mon histoire. C'est donc à peine si l'on peut parler 
ici d'illusion, puisque la connaissance illusoire est l'imi- 
tation d'une connaissance réelle, et que le phénomène 
auquel nous avons affaire n'imite aucun autre phénomène 
de notre expérience. Et c'est à peine si l'on peut parler de 
fausse reconnaissance, puisqu'il n'y a pas de reconnais- 
sance vraie, d'un genre ou d'un autre, dont celle-ci serait 
l'exacte contrefaçon. En réalité il s'agit d'un phénomène 
unique en son genre, celui-là même que produirait le 
(( souvenir du présent » s'il surgissait tout à coup de l'in- 
conscient où il doit rester. Il ferait l'effet d'un souvenir, 
puisque le souvenir offre une marque distinctivc, 
autre que celle de la perception ; mais il ne pourrait pas 
être rapporté à une expérience passée, parce que chacun 
do nous sait bien qu'on ne vit pas deux fois le même 
moment de son histoire. 

Reste à savoir pourquoi ce souvenir demeure ordinai- 
rement caché, et comment il se révèle dans des cas extra- 
ordinaires. D'une manière générale, en droit, le passé ne 



POURQUOI LE DÉDOUBLEMENT EST INGONSCIEINT l5î> 

•eviciit à la conscience que dans la mesure où il peut 
iider à comprendre le présent et à prévoir l'avenir : c'est 
an éclaireur de l'action. On fait fausse route quand on 
étudie les fonctions de représentation à l'état isolé, comme 
ai elles étaient à elles-mêmes leur propre fin, comme si 
nous étions de purs esprits, occupés à voir passer des idées 
ai des images. La perception présente attirerait alors à e\\& 
un souvenir similaire sans aucune arrière-pensée d'utilité, 
pour rien, pour le plaisir, — pour le plaisir d'introduire 
dans le monde mental une loi d'attraction analogue à celle 
qui gouverne le monde des corps. Nous ne contestons 
certes pas « la loi de similarité », mais, comme nous le 
faisions remarquer ailleurs, deux idées quelconques et 
deux images prises au hasard, si éloignées qu'on les sup- 
pose, se ressembleront toujours par quelque côté, puis- 
qu'on trouvera toujours un genre commun dans lequel 
les faire entrer: de sorte que n'importe quelle perception 
rappellerait n'importe quel souvenir, s'il n'y avait ici 
qu'une attraction mécanique du semblable par le sem- 
blable. La vérité est que, si une perception rappelle un 
souvenir, c'est afin que les circonstances qui ont précédé, 
accompagné et suivi la situation passée jettent quelque 
lumière sur la situation actuelle et montrent par oij en 
sortir. Mille et mille évocations de souvenirs par ressem- 
blance sont possibles, mais le souvenir qui tend à reparaître 
est celui qui ressemble à la perception par un certain côté 
particulier, celui qui peut éclairer et diriger l'acte en pré- 
paration. Et ce souvenir lui-même pourrait, à la rigueur, 
ne pas se manifester : il suffirait qu'il rappelât, sans se mon- 
trer lui-même, les circonstances qui ont été données en 
contiguïté avec lui, ce qui a précédé et ce qui a suivi, enfin 



i54 LA FAUSSE reco:tnaissakce 

ce qu'il importe de connaître pour comprendre le présent 
et anticiper l'avenir. On concevrait même que rien de tout 
cela ne se manifestât à la conscience, et que la conclusion 
seule apparût, je veux dire la suggestion précise d'une 
certaine démarche à faire. C'est ainsi que les choses 
se passent probablement chez la plupart des animaux. 
Mais plus la conscience se développe, plus elle éclaire 
l'opération de la mémoire et plus aussi elle laisse transpa- 
raître l'association par ressemblance, qui est le moyen, 
derrière l'association par contiguïté, qui est le but. Celle- 
là, une fois installée dans la conscience, permet à une 
foule de souvenirs de luxe de s'introduire en vertu de 
quelque ressemblance, même dépourvue d'intérêt actuel: 
ainsi s'explique que nous puissions rêver un peu en 
agissant; mais ce sont les nécessités de l'action qui ont 
déterminé les lois du rappel; elles seules détiennent les 
clefs de la conscience, et les souvenirs de rêve ne s'intro- 
duisent qu'en profitant de ce qu'il y a de lâche, de mal 
défini, dans la relation de ressemblance qui donne l'auto- 
risation d'entrer. Bref, si la totalité de nos souvenirs 
exerce à tout instant une poussée du fond de l'inconscient, 
la conscience attentive à la vie ne laisse passer, légale- 
ment, que ceux qui peuvent concourir à l'action présente, 
quoique beaucoup d'autres se faufdcnt à la faveur de 
cette condition générale de ressemblance qu'il a bien fallu 
poser. 

Mais quoi de plus inutile à l'action présente que le 
souvenir du présent.^ Tous les autres souvenirs invoque- 
raient plutôt des droits, car ils apportent au moins avec 
-eux quelque information, fût-elle sans intérêt actuel. 
-Seul, le souvenir du présent n'a rien à nous apprendre, 



î/ IN ATTENTION A LA VIE l55 

o'élant que le double de la perception. Nous tenons l'objet 
réel : que ferions-nous de l'image virtuelle ? Autant vaudrait 
lâcher la proie pour l'ombre. 

C'est pourquoi il n'est pas de souvenir dont notre 
-attention se détourne plus obstinément. 

L'attention dont il s'agit n'est d'ailleurs pas cette atlen- 
tion individuelle dont l'intensité, la direction, la durée 
changent selon les personnes. C'est, pourrait-on dire, 
l'attention de l'espèce, une attention naturellement 
tournée vers certaines régions de la vie psychologique, 
naturellement détournée des autres. A l'intérieur de cha- 
-cune de ces régions notre attention individuelle se diri- 
gera sans doute à sa fantaisie, mais elle viendra simple- 
ment alors se superposer à la première, comme le choix 
<|ue l'œil individuel fait de tel ou tel objet pour le regar- 
<ler se superpose à celui que Toeil humain a fait, une fois 
pour toutes, d'une certaine région déterminée du spectre 
pour y voir de la lumière. Or, si un fléchissement léger de 
l'attention individuelle n'est que de la distraction nor- 
male, toute défaillance de l'attention spécifique se traduit 
par des faits pathologiques ou anormaux. 

La fausse reconnaissance est une de ces anomalies. 
Elle tient à un affaiblissement temporaire de l'attention 
générale à la vie : le regard de la conscience, ne se main- 
tenant plus alors dans sa direction naturelle, se laisse dis- 
traire à considérer ce qu'il n'a aucun intérêt à apercevoir. 
Mais que faut-il entendre ici par « attention à la vie » ? 
Quel est le genre spécial de distraction qui aboutit à la 
fausse reconnaissance ? Attention et distraction sont des 
termes vagues : peut-on les définir plus nettement dans ce 
cas particulier? Nous allons essayer de le faire, sans pré- 



l56 LA FAUSSE RECONNAISSANCE 

tendre cependant atteindre, en un sujet aussi obscur, a 
la clarté complète et à la précision définitive. 

On n'a pas assez remarqué que notre présent est 
surtout une anticipation de notre avenir. La vision que 
la conscience réfléchie nous donne de notre vie inté- 
rieure est sans doute celle d'un état succédant à un état, 
chacun de ces états commençant en un point, finissant en 
un autre, et se suffisant provisoirement à lui-même. Ainsi 
le veut la réflexion, qui prépare les A'oies au langage ; elle 
distingue, écarte et juxtapose ; elle n'est à son aise que 
dans le défini et aussi dans l'immobile ; elle s'arrête à 
une conception statique de la réalité. Mais la conscience 
immédiate saisit tout autre chose. Immanente à la vie 
intérieure, elle la sent plutôt qu'elle ne la voit ; mais elle 
la sent comme un mouvement, comme un empiétement 
continu sur un avenir qui recule sans cesse. Ce sentiment 
devient d'ailleurs très clair quand il s'agit d'un acte déter- 
miné à accomplir. Le terme de l'opération nous apparaît 
aussitôt, et, pendant tout le temps que nous agissons, 
nous avons moins conscience de nos états successifs que 
d'un écart décroissant entre la position actuelle et le terme 
dont nous nous rapprochons. Ce but lui-même n'est 
d'ailleurs aperçu que comme un but provisoire ; nous 
savons qu'il y a autre chose derrière ; dans l'élan que 
nous prenons pour franchir le premier obstacle nous 
nous préparons déjà à en sauter un second, en attendant 
les autres qui se succéderont indéfiniment. De même, 
quand nous écoutons une phrase, il s'en faut que nous 
fassions attention aux mots pris isolément : c'est le sens du 
tout qui nous importe ; dès le début nous reconstruisons 
ce sens hypothcliquement ; nous lançons notre esprit dan» 



L i:nsuffisance d élan 167 

une certaine direction générale, quittes à inflécliir diver- 
sement cette direction au fur et à mesure que la plirase, 
en se déroulant, pousse notre attention dans un sens ou 
dans un autre. Ici encore le présent est aperçu dans l'ave- 
nir sur lequel il empiète, plutôt qu'il n'est saisi en lui- 
même. Cet élan donne à tous les états psychologiques 
qu'il fait traverser ou enjamber un aspect particulier, mais 
si constant que nous nous apercevons de son absence, 
quand il manque, bien plus que de saprésence, à laquelle 
nous sommes accoutumés. Chacun de nous a pu remar- 
quer le caractère étrange que prend parfois un mot familier 
quand on arrête sur lui son attention. Le mot apparaît 
alors comme nouveau, et il l'est en effet : jamais, jusque- 
là, notre conscience n'en avait fait un point d'arrêt ; elle 
le traversait pour arriver à la fin d'une phrase. Il ne nous 
€st pas aussi facile de comprimer l'élan de notre vie psy- 
chologique tout entière que celui de notre parole ; mais, 
là où l'élan général faiblit, la situation traversée doit 
paraître aussi bizarre que le son d'un mot qui s'immobi- 
lise au cours du mouvement de la phrase. Elle ne fait plus 
corps avec la vie réelle. Cherchant, parmi nos expériences 
passées, celle qui lui ressemble le plus, c'est au rêve que 
nous la comparerons. 

Or, il faut remarquer que la plupart des sujets, décri- 
vant ce qu'ils éprouvent pendant et après la fausse recon- 
naissance, parlent d'une impression de rêve. L'illusion 
s'accompagne « d'une espèce de sentiment inanalysable 
que la réalité est un rêve », dit M. Paul Bourget^ Dans 
une auto-observation rédigée en anglais, qui me fut remise 

I. Observation recueillie par M. Bernard-Leroy, op. cit., p. 169 



l58 LA FAUSSE RECONNAISSANCE 

il y a quelques années, je trouve l'épillicte (( shadowy » 
appliquée à l'ensemble du phénomène ; on ajoute que le 
phénomène se présente plus tard, quand on se le remé- 
more, comme (( the half forgotten relie of a dream ». Des 
observateurs qui ne se connaissent pas entre eux, qui 
parlent des langues différentes, s'expriment ici en termes 
qui sont la traduction textuelle les uns des autres. L'im- 
pression de rêve est donc à peu près générale. 

Mais il faut remarquer aussi que les personnes sujettes- 
à la fausse reconnaissance sont fréquemment portées à 
trouver étrange un mot familier. Une enquête faite par 
G. Heymanslui a montré que ces deux dispositions étaient 
liées l'une à l'autre'. L'auteur ajoute avec raison que les 
théories courantes du premier phénomène n'expliquent 
pas pourquoi il s'associe au second. 

Dans ces conditions, n'est-il pas permis de chercher 
la cause initiale de la fausse reconnaissance dans un 
arrêt momentané de notre élan de conscience, arrêt qui 
ne change rien, sans doute, à la matérialité de notre pré- 
sent, mais le détache de l'avenir avec lequel il fait corps 
et de l'action qui en serait la conclusion normale, lui 
donnant ainsi l'aspect d'un simple tableau, d'un spec- 
tacle qu'on s'offre à soi-même, d'une réalité transposée 
en rêve ? Qu'on nous permette de décrire une impres- 
sion personnelle. Nous ne sommes pas sujet à la fausse 
reconnaissance, mais nous avons essayé bien souvent, 
depuis que nous l'étudions, de nous replacer dans l'état 
d'ame décrit par les observateurs et d'induire expérimen- 



I, Zcitschr. f. Psycliologie, vol. 36, 1904, p. 321-3^3 ; et vol. 43, 1906^ 
p. 1.17. 



l'insuffisance d'élan 169/ 

lalement en nous le phénomène. Nous n'y avons jamais 
réussi tout à fait ; nous avons pourtant obtenu, à diverses 
reprises, quelque chose d'approchant, mais de très fuyant. 
Il faut pour cela que nous nous trouvions en présence 
d'une scène, non seulement nouvelle pour nous, mais 
qui tranche sur le cours de notre vie habituelle. Ce sera, 
par exemple, un spectacle auquel nous assistons en 
voyage, surtout si le voyage a été improvisé. La pre- 
mière condition est alors que nous éprouvions un certain 
étonnement tout particulier, que j'appellerai l'étonne- 
ment de se trouver là. Sur cet étonnement vient se greffer 
un sentiment assez différent, qui a pourtant une parenté 
avec lui : le sentiment que V avenir est clos, que la situa- 
tion est détachée de tout mais que nous sommes attachés 
h elle. A mesure que ces deux émotions se compénètrent, 
la réalité perd de sa solidité et notre perception du présent 
tend aussi à se doubler de quelque autre chose, qui serait 
derrière. Est-ce le « souvenir du présent » qui trans- 
paraît .^ Nous n'oserions l'affirmer; mais il semble bien 
que nous soyons alors sur le chemin de la fausse recon^ 
naissance, et qu'il y aurait peu de chose à faire pour y 
arriver. 

Maintenant, pourquoi le souvenir du présent attend-il, 
pour se révéler, que Vélan de conscience faiblisse ou 
s'arrête ? Nous ne savons rien du mécanisme par lequel 
une représentation sort de l'inconscient ou y retombe. 
Tout ce que nous pouvons faire est de recourir à un schéma 
provisoire par lequel symboliser l'opération. Revenons à 
celui dont nous nous étions servi d'abord. Représentons- 
nous la totalité des souvenirs inconscients comme pres- 
sant contre la conscience, — celle-ci ne laissant passer,. 



l6o LA FAUSSE RECO>>'AISSA.\CE 

€n principe, que ce qui peut concourir à l'action. Le soi;- 
venir du présent fait elTort comme les autres ; il est d'ail- 
leurs plus près de nous que les autres ; penché sur noire 
perception du présent, il est toujours sur le point d'y 
entrer. La perception n'échappe que par un mouvement 
continuel en avant, qui maintient l'écart. En d'autres ter- 
mes, un souvenir ne s'actualise que par l'intermédiaire 
d'une perception : le souvenir du présent pénétrerait donc 
dans la conscience s'il pouvait s'insinuer dans la percep- 
tion du présent. Mais celle-ci est toujours en avance sur 
lui : grâce à l'élan qui l'anime, elle est moins dans le pré- 
sent que dans l'avenir. Supposons que tout à coup l'élan 
s'arrête : le souvenir rejoint la perception, le présent est 
reconnu en même temps qu'il est connu. 

La fausse reconnaissance serait donc enfin la forme la 
plus inoffensive de l'inattention à la vie. Un abaissement 
constant du ton de l'attention fondamentale se traduit par 
des troubles psychologiques plus ou moins profonds et 
durables. Mais il peut arriver que cette attention se main- 
tienne d'ordinaire à son ton normal, et que son insufR- 
sance se manifeste d'une tout autre manière : par des 
arrêts de fonctionnement, généralement très courts, 
espacés de loin en loin. Dès que l'arrêt se produit, la 
fausse reconnaissance arrive sur la conscience, la recou- 
vre pendant quelques instants et retombe aussitôt, comme 



une vague. 



Concluons par une dernière hypothèse, que nous fai- 
sions pressentir dès le début de notre travail. Si l'inatten- 
tion à la vie peutprcndre deux formes inégalement graves 
n'est-on pas en droit de supposer que la seconde, plus 
bénigne, est un moyen de se préserver de l'autre ? Là où 



l'insuffisance d'élan i6i 

«ne insuffisance de ratlention risquerait de se traduire 
par un passage définitif de l'état de veille à Tétat de rêve, 
la conscience localise le mal sur quelques points oii elle 
ménage à l'attention autant de courts arrêts : l'attention 
pourra ainsi se maintenir, tout le reste du temps, en 
contact avec la réalité. Certains cas très nets de fausse 
reconnaissance confirmeraient cette hypothèse. Le sujet 
se sent d'abord détaché de tout, comme dans un rêve : 
il arrive à la fausse reconnaissance aussitôt après, quand 
il commence à se ressaisir lui-même*. 

Tel serait donc le trouble de la volonté qui occasionne- 
rait la fausse reconnaissance. Il en serait même la cause 
initiale. Quant à la cause prochaine, elle doit être cherchée 
ailleurs, dans le jeu combiné de la perception et de la 
mémoire. La fausse reconnaissance résulte du fonction- 
nement naturel de ces deux facultés livrées à leurs propres 
forces. Elle aurait lieu à tout instant si la volonté, sans 
cesse tendue vers l'action, n'empêchait le présent de se 
retourner sur lui-même en le poussant indéfiniment dans 
] 'avenir. L'élan de conscience, qui manifeste l'élan de vie, 
échappe à l'analyse par sa simplicité. Du moins peut-on 
étudier, dans les moments oii il se ralentit, les conditions 
de l'équilibre mobile qu'il avait jusque-là maintenu, et 
analyser aiasi une manifestation sous laquelle transparait 
son essence. 



r. Voir en particulier les auto-observations de Kraepclin et de MM. Dro- 
ttiarJ et Albès, articles cités. 



II 



VI 
L'EFFORT INTELLECTUEL* 



Le problème que nous abordons icî est distinct au 
problème de l'attention, tel que le pose la psychologie 
contemporaine. Quand nous nous remémoons des faits 
passés, quand nous interprétons des faits présents, quand 
nous entendons un discours, quand nous suivons la 
pensée d'autrui et quand nous nous écoutons penser 
nous-mêmes, enfin quand un système complexe de repré- 
sentations occupe notre intelligence, nous sentons que 
nous pouvons prendre deux attitudes différentes, l'une 
de tension et l'autre de relâchement, qui se distinguent 
surtout en ce que le sentiment de l'effort est présent dans 
l'une et absent de l'autre. Le jeu des représentations est-il 
le même dans les deux cas ? Les éléments intellectuels 
sont-ils de même espèce et entretiennent-ils entre eux les 
mêmes rapports ? Ne trouverait-on pas dans la représen- 
tation elle-même, dans les réactions intérieures qu'elle 
accomplit, dans la forme, le mouvement et le groupe- 
ment des états plus simples qui la composent, tout ce 
qui est nécessaire pour distinguer la pensée qui se laisse 

I. Cette étude a paru dans la Revue philosophique de janvier 1902. 



i64 l'effort intellectuel 

vivre de la pensée qui se concentre et qui fait effort? 
Même, dans le sentiment que nous avons de cet effort, la 
conscience d'un certain mouvement de représentations tout 
particulier n'entrerait-elle pas pour quelque chose? Telles 
• ont les questions que nous voulons nous poser. Elles se 
ramènent toutes à une seule : Quelle est la caractéristique 
intellectuelle de l'effort intellectuel? 

De quelque manière qu'on résolve la question, on 
laissera intact, disons-nous, le problème de l'attention tel 
([ue les psychologues contemporains le posent. En effet, 
les psychologues se sont surtout préoccupés de l'attention 
sensorielle, c'est-à-dire de l'attention prêtée à une percep- 
tion simple. Or, comme la perception simple accompa- 
gnée d attention est une perception qui aurait pu, dans 
des circonstances favorables, présenter le même contenu 
— ou à peu près — si l'attention ne s'y était pas jointe, 
c'est en dehors de ce contenu qu'on a du chercher ici le 
caractère spécifique de l'attention. L'idée, proposée par 
M. Ribot, dattribuer une importance décisive aux phé- 
nomènes moteurs concomitants, et surtout aux actions 
d'arrêt, est bien près de devenir classique en psychologie. 
Mais, à mesure que l'état de concentration intellectuelle se 
complique, il devient plus solidaire de l'effort qui l'accom- 
pagne. Il y a des travaux de l'esprit dont on ne conçoit 
pas qu'ils s'accomplissent avec aisance et facilité. Pourrait- 
on, sans effort, inventer une nouvelle machine ou même 
simplement extraire une racine carrée ? L'état intellectuel 
porte donc ici, imprimée sur lui, en quelque sorte, la 
marque de leffort. Ce qui revient à dire qu'il y a ici une 
caractéristique intellectuelle de l'effort intellectuel. Il est 
vrai que, si cette caractéristique existe pour les représen- 



LES « PLAN'S DE COISSCIE^XE » I 65 

talions d'ordre complexe et élevé, on doit en retrouver 
quelque chose dans des états plus simples. Il n'est donc 
pas impossible que nous en découvrions des traces jusque 
dans l'attention sensorielle elle-même, encore que ccl 
élément n'y joue plus qu'un rôle accessoire et elTacé. 

Pour simplifier l'étude, nous examinerons les diverses 
espèces de travail intellectuel séparément, en allant du 
plus facile, qui est reproduction, au plus difficile, qui est 
production ou invention. C'est donc l'effort de mémoire, 
ou plus précisément de rappel, qui nous occupera 
d'abord. 

Dans un précédent essai*, nous avons montré qu'il fal- 
lait distinguer une série de « plans de conscience » diffé- 
rents, depuis le « souvenir pur )), non encore traduit en 
images distinctes, jusqu'à ce même souvenir actualisé en 
sensations naissantes et en mouvements commencés. 
L'évocation volontaire d'un souvenir, disions-nous, con 
sisle à traverser ces plans de conscience l'un après l'autre, 
dans une direction déterminée. En même temps que 
paraissait notre travail, M. S. Witasek publiait un article 
intéressant et suggestif^ où la même opération était définie 
(( un passage du non-intuitif à l'intuitif ». C'est en reve- 
nant sur quelques points du premier travail, et en nous 
aidant aussi du second, que nous étudierons d'abord, dans 
le cas du rappel des souvenirs, la différence entre la 
représentation spontanée et la représentation volontaire. 

En général, quand nous apprenons une leçon par cœur 
ou quand nous cherchons à fixer dans notre mémoire un 



T. Matière et Mémoire, Paris, 1896, ch. 11 et m. 
a. Zeilschr. /. Psychologie, octobre 1896 



l 



i66 l'effort intellectuel 

groupe d'impressions, notre unique objet est de bien 
retenir ce que nous apprenons. Nous ne nous soucions 
guère de ce que nous aurons à faire plus tard pour nous 
«remémorer ce que nous aurons appris. Le mécanisme du 
rappel nous est indifférent ; l'essentiel est que nous puis- 
sions rappeler le souvenir, n'importe comment, quand 
nous en aurons besoin. C'est pourquoi nous employons 
simultanément ou successivement les procédés les plus 
divers, faisant jouer la mémoire machinale aussi bien que 
la mémoire intelligente, juxtaposant entre elles les images 
auditives, visuelles et motrices pour les retenir telles quelles 
à l'état brut, ou cherchant au contraire à leur substituer 
une idée simple qui en exprime le sens et qui permette, 
le cas échéant, d'en reconstituer la série. C'est pourquoi 
aussi, quand vient le moment du rappel, nous ne recou- 
rons pas exclusivement à l'intelligence ni exclusivement 
à l'automatisme : automatisme et réflexion se mêlent ici 
intimement, l'image évoquant l'image en même temps 
que l'esprit travaille sur des représentations moins con- 
crètes. De là l'extrême difficulté que nous éprouvons à 
définir avec précision la différence entre les deux atti- 
tudes que prend l'esprit quand il se rappelle machinale- 
ment toutes les parties d'un souvenir complexe et quand, 
au contraire, il les reconstitue activement. Il y a presque 
toujours une part de rappel mécanique et une part de 
reconstitution intelligente, si bien mêlées ensemble que 
nous ne saurions dire où commence l'une et oii finit 
l'autre. Toutefois, des cas exceptionnels se présentent où 
nous nous proposons d'apprendre une leçon compliquée 
en vue d'un rappel instantané et, autant que possible, 
machinal. D'un autre côté, il y a des cas où nous savons 



;,E RAPPEL SAKS EFFORT 167 

que la leçon à apprendre n'aura jamais à être rappelée 
tout d'un coup, mais qu'elle devra au contraire être l'objet 
d'une reconstitution graduelle et réfléchie. Examinons 
donc d'abord ces cas extrêmes. Nous allons voir qu'on s'y 
prend tout différemment pour retenir, selon la manière 
dont on devra se rappeler. D'autre part, le travail sai 
generis qu'on effectue, en acquérant le souvenir, pour 
favoriser l'effort intelligent de rappel ou au contraire pour 
le rendre inutile, nous renseignera sur la nature et les 
conditions de cet effort. 

Dans une page curieuse de ses Confidences, Robert Hou- 
din explique comment il procéda pour développer chez 
son jeune fils une mémoire intuitive et instantanée \ Il 
commença par montrer à l'enfant un dé de dominos, le 
cinq-quatre, en lui demandant le total des points et sans 
le laisser compter. A ce dé il en adjoignit alors un autre, 
le quatre-trois, exigeant ici encore une réponse immé- 
diate. Il arrêta là sa première leçon. Le lendemain, il 
réussissait à faire additionner d'un coup d'œil trois et 
quatre dés, le surlendemain cinq : en ajoutant chaque 
jour de nouveaux progrès à ceux de la veille, il finit 
par obtenir instantanément la somme des points de 
douze dominos. « Ce résultat acquis, nous nous occu- 
pâmes d'un travail bien autrement difficile, auquel nous 
nous livrâmes pendant plus d'un mois. Nous passions, 
mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin 
de jouets d'enfants, ou tout autre qui était garni de 
marchandises variées, et nous y jetions un regard attentif. 
A quelques pas de là, nous tirions de notre poche un 

^- Robert Woudin. Confidences, Paris, i86x, t. I, p. 8 et sniv. 



i68 l'effort intellectuel 

crayon et du papier, et nous luttions séparément à qui 
décrirait un plus grand nombre d'objets que nous avions 

pu saisir au passage Il arrivait souvent à mon fîl& 

d'inscrire une quarantaine d'objets » Le but de cette 

éducation spéciale était de mettre l'enfant à même de 
saisir d'un seul coup d'oeil, dans une salle de spec- 
tacle, tous les objets portés sur eux par tous les assis- 
tants : alors, les yeux bandés, il simulait la seconde-vue 
en décrivant, sur un signe conventionnel de son père, 
un objet choisi au hasard par un des spectateurs. Celle 
mémoire visuelle s'était développée à tel point qu'après 
quelques instants passés devant une bibliothèque l'enfant 
retenait un assez grand nombre de titres, avec la place 
exacte des volumes correspondants. Il prenait, en quelque 
sorte, une photographie mentale du tout, qui permettait 
ensuite le rappel immédiat des parties. Mais, dès la pre- 
mière leçon, et dans l'interdiction même d'additionner 
entre eux les points des dominos, nous apercevons le 
ressort principal de cette éducation de la mémoire. Toule 
interprétation de l'image visuelle était exclue de l'acte de 
vision : l'intelligence était maintenue sur le plan des 
images visuelles. 

C'est sur le plan des images auditives ou des images 
d'articulation qu'il faut la laisser pour donner une 
mémoire du même genre à l'oreille. Parmi les méthodes 
proposées pour l'enseignement des langues figure celle de 
Prcndergast*, dont le principe a été plus d'une fois utilisé. 
Elle consiste à faire prononcer d'abord des phrases dont 
on ne permet pas à l'élève de chercher la signification. 

>. Prendergast, Handbook oj the mastery séries. London, 1868. 



l'effort de rappel i6g; 

Jamais de mots isolés : toujours des propositions complètes, 
qu'il faudra répéter machinalement. Si l'élevé cherche à 
deviner le sens, le résultat est compromis. S'il a un 
moment d'hésitation, tout est à recommencer. En variant 
la place des mots, en pratiquant des échanges de mot& 
entre les phrases, on fait que le sens se dégage de lui- 
même pour l'oreille, en quelque sorte, sans que l'intel- 
ligence s'en mêle. L'objet est d'obtenir de la mémoire le 
rappel instantané et facile. Et l'artifice consiste à faire 
évoluer l'esprit, le plus possible, parmi des images de 
sons ou d'articulations, sans qu'interviennent des éléments 
plus abstraits, extérieurs au plan des sensations et des 
mouvements. 

La facilité de rappel d'un souvenir complexe serait donc 
en raison directe de la tendance de ses éléments à s'étaler 
sur un même plan de conscience. Et en cITet, chacun de 
nous a pu faire cette observation sur lui-même. Une pièce 
de vers apprise au collège nous est-elle restée dans la 
mémoire.^ Nous nous apercevons, en la récitant, que le 
mot appelle le mot et qu'une réflexion sur le sens gênerait 
plutôt qu'elle ne favoriserait le mécanisme du rappel. Les 
souvenirs, en pareil cas, peuvent être auditifs ou visuels. 
Mais ils sont toujours, en même temps, moteurs. Même, 
il nous est difficile de distinguer ce qui est souvenir de 
l'oreille et ce qui est habitude d'articulation. Si nous nous 
arrêtons au milieu de la récitation, notre sentiment de 
r (( incomplet » nous paraîtra tenir tantôt à ce que le reste 
de la pièce de vers continue à chanter dans notre mémoire, 
tantôt à ce que le mouvement d'articulation n'est pas allé 
jusqu'au bout de son élan et voudrait l'épuiser, tantôt et 
le plus souvent à l'un et à l'autre tout à la fois. Mais il faut 



j 



lyO L EFFORT INTELLECTUEL 

remarquer que ces deux groupes de souvenirs, — sou- 
venirs auditifs et souvenirs moteurs, — sont de même 
ordre, également concrets, également voisins de la sensa- 
tion : ils sont, pour revenir à l'expression déjà employée, 
sur un même a plan de conscience ». 

Au contraire, si le rappel s'accompagne d'un effort, 
c'est que l'esprit se meut d'un plan à un autre. 

Comment apprendre par cœur, quand ce n'est pas en 
vue d'un rappel instantané ? Les traités de mnémotechnie 
nous le disent, mais chacun de nous le devine. On lit le 
morceau attentivement, puis on le divise en paragraphes 
ou sections, en tenant compte de son organisation inté- 
rieure. On obtient ainsi une vue schématique de l'ensem- 
ble. Alors, à l'intérieur du schéma, on insère les expres- 
sions les plus remarquables. On rattache à l'idée dominante 
les idées subordonnées, aux idées subordonnées les mots 
dominateurs et représentatifs, à ces mots enfin les mots 
intermédiaires qui les relient comme en une chaîne. (( Le 
talent du mnémoniste consiste à saisir dans un morceau de 
prose ces idées saillantes, ces courtes phrases, ces simples 
mots qui entraînent avec eux des pages entières \ » Ainsi 
s'exprime un traité. Un autre donne la règle suivante: 
<( Réduire en formules courtes et substantielles..., noter 
dans chaque formule le mot suggestif..., associer tous 
ces mots entre eux et former ainsi une chaîne logique 
d'idées " ». On ne rattache donc plus ici, mécaniquement, 
des images à des images, chacune devant ramener celle 
qui vient après elle. On se transporte en un point oii la 



I. Audibcrt. Traité de mnémotechnie générale, Paris, i84o, p. 178. 
•2. André, Mnémolecfinie rationnelle, Angers, 1894. 



l'effort de rappel 171 

multiplicité des images semble se condenser en une repré- 
sentation unique, simple et indivisée. C'est cette représen- 
tation que l'on confie à sa mémoire . Alors , quand viendra le 
moment du rappel, on redescendra du sommet de la pyra- 
mide vers la base. On passera, du plan supérieur où tout 
était ramassé dans une seule représentation, à des plans 
de moins en moins élevés, de plus en plus voisins de la 

■ sensation, où la représentation simple est éparpillée en 

" images, où les images se développent en phrases et en 
mots. Il est vrai que le rappel ne sera plus immédiat et 

I facile. Il s'accompagnera d'effort. 

Avec cette seconde méthode, il faudra sans doute 
plus de temps pour se rappeler, mais il en faudra 
moins pour apprendre. Le perfectionnement de la 
mémoire, comme on l'a fait remarquer bien souvent, 
€st moins un accroissement de retentivité qu'une plus 
grande habileté à subdiviser, coordonner et enchaîner les 
idées. Le prédicateur cité par W. James mettait d'abord 
trois ou quatre jours à apprendre un sermon par cœur. 
Plus tard il n'en fallait plus que deux, puis un seul : 
finalement, une lecture unique, attentive et analytique, 
suffisait *. Le progrès n'est évidemment ici qu'une aptitude 
croissante à faire converger toutes les idées, toutes les 
images, tous les mots sur un seul point. Il s'agit d'obtenir 
la pièce unique dont tout le reste n'est que la monnaie. 
Quelle est cette pièce unique "^ Comment tant d'images 
diverses tiennent-elles implicitement dans une représen- 

r tation simple ^ Nous aurons à revenir sur ce point. 

I Bornons-nous pour le moment à mettre sur la repré- 

I. W, James, Principles of Psyeholoqy.yol. I, p. 667 Cnote). 



172 L EFFORT IXTELLECTUÉL 

sentation simple, développable en images multiples, un 
nom qui la fasse reconnaître : nous dirons, en faisant 
appel au grec, que c'est un schéma dynamique. Nous 
entendons par là que cette représentation contient moins 
les images elles-mêmes que l'indication de ce qu'il faut 
faire pour les reconstituer. Ce n'est pas un extrait des 
images, obtenu en appauvrissant chacune d'elles : on 
ne comprendrait pas alors que le schéma nous permît, 
dans bien des cas, de retrouver les images intégra- 
lement. Ce n'est pas non plus, ou du moins ce n'est 
pas seulement, la représentation abstraite de ce que signifie 
l'ensemble des images. Sans doute l'idée delà signification 
y tient une large place ; mais, outre qu'il est difficile de 
dire ce que devient cette idée delà signification des images 
quand on la détache complètement des images elles- 
mêmes, il est clair que la même signification logique peut 
appartenir à des séries d'images toutes différentes et qu'elle 
ne suffirait pas, par conséquent, à nous faire retenir et 
reconstituer telle série d'images déterminée à l'exclusion 
des autres. Le schéma est quelque chose de malaisé 
à définir, mais dont chacun de nous a le sentiment, et 
dont on comprendra la nature si l'on compare entre elles 
les diverses espèces de mémoires, surtout les mémoires 
techniques ou professionnelles. Nous ne pouvons entrer 
ici dans le détail. Nous dirons cependant quelques mots 
d'une mémoire qui a été, dans ces dernières années, l'obj^^t 
d'une étude particulièrement attentive et pénétrante, la 
mémoire des joueurs d'échecs*. 

On sait que certains joueurs d'échecs sont capables de 

I. Blnet, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs, Paris, 1894* 



INTERVENTION D UN SCHEMA 1^0 

conduire de front plusieurs parties sans regarderies échi- 
quiers. A chaque coup de l'un de leurs adversaires, onleur 
indique la nouvelle position de la pièce déplacée. Ils font 
mouvoir alors une pièce de leur propre jeu, et ainsi, jouant 
(( à l'aveugle », se représentant mentalement à tou{ 
moment les positions respectives de toutes les pièces sur 
tous les échiquiers, ils arrivent à gagner, souvent contre 
d'habiles joueurs, les parties simultanées. Dans une page 
bien connue de son livre sur l'Intelligence, Taine a analysé 
celte aptitude, d'après les indications fournies par un de 
ses amis ^ Il y aurait là, selon lui, une mémoire pure- 
ment visuelle. Le joueur apercevrait sans cesse, comme 
dans un miroir intérieur, l'image de chacun des échiquiers 
avec ses pièces, telle qu'elle se présente au dernier coup 
joué. 

Or, de l'enquête faite par M. Binet auprès d'un certain 
nombre de (( joueurs sans voir » une conclusion bieri 
nette paraît se dégager : c'est que l'image de l'échiquier 
avec ses pièces ne s'offre pas à la mémoire telle quelle, 
(( comme dans un miroir », mais qu'elle exige à tout ins- 
tant, de la part du joueur, un effort de reconstitution. Quel 
est cet effort .^^ Quels sont les éléments effectivement pré- 
sents à la mémoire.^ C'est ici que l'enquête a donné des 
résultats inattendus. Les joueurs consultés s'accordent 
d'abord à déclarer que la vision mentale des pièces elles- 
mêmes leur serait plus nuisible qu'utile : ce qu'ils retien- 
nent et se représentent de chaque pièce, ce n'est pas 
son aspect extérieur, mais sa puissance, sa portée el 
sa valeur, enfin sa fonction. Un fou n'est pas un mor-. 

•' «. Taine. De l'Intelliaence, Paris, 1870, t. I, p. 81 et suiv. 



; 



1^4 l'effort I?(TELLECTUEL 

ceau de bois de forme plus ou moins bizarre : c'est une 
% force oblique ». La tour est une certaine puissance 
de (( marcber en ligne droite », le cavalier « une pièce 
qui équivaut à peu près à trois pions et qui se meut 
selon une loi toute particulière », etc. Voilà pour les 
pièces. Voici maintenant pour la partie. Ce qui est pré- 
sent à l'esprit du joueur, c'est une composition de 
forces, ou mieux une relation entre puissances alliées 
ou hostiles. Le joueur refait mentalement l'histoire de 
la partie depuis le début. Il reconstitue les événements 
successifs qui ont amené la situation actuelle. Il obtient 
ainsi une représentation du tout qui lui permet, à un 
moment quelconque, de visualiser les éléments. Cette 
représentation abstraite est d'ailleurs une. Elle impU- 
que une pénétration réciproque de tous les éléments les 
uns dans les autres. Ce qui le prouve, c'est que chaque 
partie apparaît au joueur avec une physionomie qui lui 
est propre. Elle lui donne une impression sui generis. a Je 
la saisis comme le musicien saisit dans son ensemble 
un accord, » dit un des personnages consultés. Et c'est 
justement cette différence de physionomie qui permet de 
retenir plusieurs parties sans les confondre entre elles. 
Donc, ici encore, il y a un schéma représentatif du tout, 
et ce schéma n'est ni un extrait ni un résumé. Il est aussi 
complet que le sera l'image une fois ressuscitée, mais il 
contient à l'état d'implication réciproque ce que l'image 
développera en parties extérieures les unes aux autres. 

Analysez votre effort quand vous évoquez avec peine 
un souvenir simple. Vous partez d'une représentation 
où vous sentez que sont donnés l'un dans l'autre des 
éléments dynamiques très différents. Cette implication 



INTERVENTION d'uN SCHEMA I^b 

réciproque, et par conséquent celte complication inté- 
rieure, est chose si nécessaire, elle est si bien l'essentiel 
de la représentation schématique, que le schème pourra, 
si l'image à évoquer est simple, être beaucoup moins 
simple qu'elle. Je n'irai pas bien loin pour en trou- 
ver un exemple. Il y a quelque temps, jetant sur le papier 
le plan du présent article et arrêtant la liste des travaux 
à consulter, je voulus inscrire le nom de Prendergast, 
l'auteur dont je citais tout à l'heure la méthode intui- 
tive et dont j'avais lu autrefois les publications parmi 
beaucoup d'autres sur la mémoire. Mais je ne pouvais 
ni retrouver ce nom, ni me rappeler l'ouvrage où je^ 
l'avais d'abord vu cité. J'ai noté les phases du travail 
par lequel j'essayai d'évoquer le nom récalcitrant. Je 
partis de l'impression générale qui m'en était restée. 
C'était une impression d'étrangeté, mais non pas d'étran- 
geté indéterminée. Il y avait comme une note dominante 
de barbarie, de rapine, le sentiment qu'aurait pu me laisser 
un oiseau de proie fondant sur sa victime, la comprimant 
dans ses serres, l'emportant avec lui. Je me dis bien 
maintenant que le mot prendre, qui était à peu près figuré 
par les deux premières syllabes du nom cherché, devait 
entrer pour une large part dans mon impression ; mais 
je ne sais si cette ressemblance aurait suffi à déterminer 
une nuance de sentiment aussi précise, et en voyant avec 
quelle obstination le nom d' « Arbogaste )) se présente 
aujourd'hui à mon esprit quand je pense à « Prendergast » , 
je me demande si je n'avais pas fait fusionner ensemble 
ridée générale de prendre et le nom d'Arbogaste : ce der- 
nier nom, qui m'était resté du temps où j'apprenais l'his- 
toire romaine, évoquait dans ma mémoire de vagues image? 



l'jÙ L EFFORT INTELLECTUEL 

de barbarie. Pourtant je n'en suis pas sûr, et tout ce que 
je puis affirmer est que l'impression laissée dans mon 
esprit était absolument sui generis, et qu'elle tendait, 
à travers mille difficultés, à se transformer en nom 
propre. C'étaient surtout les lettres cl et /• qui étaient 
ramenées à ma mémoire par cette impression. Mais elles 
n'étaient pas ramenées comme des images visuelles ou 
auditiA^es, ou même comme des images motrices toutes 
faites. Elles se présentaient surtout comme indiquant une 
certaine direction d'effort à suivre pour arriver à l'articula- 
tion du nom cherché. Il me semblait, à tort d'ailleurs, que 
ces lettres devaient être les premières du mot, justement 
parce qu'elles avaient l'air de me montrer un chemin. Je 
me disais qu'en essayant, avec elles, des diverses voyelles 
tour à tour, je réussirais à prononcer la première syl- 
labe et à prendre ainsi un élan qui me transporterait 
jusqu'au bout du mot. Ce travail aurait-il fini par 
aboutir.^ Je ne sais, mais il n'était pas encore très 
avancé quand brusquement me revint à l'esprit que le 
nom était cité dans une note du livre de Kay sur l'éduca- 
tion de la mémoire, et que c'est là d'ailleurs que j'avais 
fait connaissance avec lui. C'est là que j'allai aussitôt le 
chercher. Peut-être la résurrection soudaine du souvenir 
utile ful-elle l'efiet du hasard. Mais peut-être aussi le 
travail destiné à convertir le schéma en image avait-il 
dépassé le but, évoquant alors, au lieu de l'image elle- 
même, les circonstances qui l'avaient encadrée primiti- 
vement. 

Dans ces exemples, l'effort de mémoire paraît avoir 
pour essence de développer un schéma sinon simple, du 
moins concentré, en une image aux éléments distincts 



DEVELOPPEMENT EN IMAGES inn 

"Ct plus OU moins indépendants les uns des autres. 
Quand nous laissons notre mémoire errer au hasard, 
sans effort, les images succèdent aux images, toutes 
situées sur un même plan de conscience. Au contraire, 
dès que nous faisons effort pour nous souvenir, il sem- 
ble que nous nous ramassions à un étage supérieur 
pour descendre ensuite progressivement vers les images 
à évoquer. Si, dans le premier cas, associant des images 
à des images, nous nous mouvions d'un mouvement que 
nous appellerons par exemple horizontal, sur un plan uni- 
que, il faudra dire que dans le second cas le mouvement 
€st vertical, et qu'il nous fait passer d/un^lan à un autre. 
Dans le premier cas, les images sont homogènes entre 
elles, mais représentatives d'objets différents ; dans le 
second, c'est un seul et même objet qui est représenté à 
tous les moments de l'opération, mais il l'est différemment, 
par des états intellectuels hétérogènes entre eux, tantôt 
schémas et tantôt images, le schéma tendant vers l'image 
à mesure que le mouvement de descente s'accentue. Enfin 
chacun de nous a le sentiment bien net d'une opération 
qui se poursuivrait en extension et en superficie dans un 
€as, en intensité et en profondeur dans l'autre. 

Il est rare, d'ailleurs, que les deux opérations s'accom- 
plissent isolément et qu'on les trouve à l'état pur. La plu- 
part des actes de rappel comprennent à la fois une descente 
<lu schéma vers l'image et une promenade parmi les 
images elles-mêmes. Mais cela revient à dire, comme 
nous l'indiquions au début de cette étude, qu'un acte de 
mémoire renferme d'ordinaire une part d'effort et une 
part d'automatisme. Je pense en ce moment à un long 
voyage que je fis autrefois. Les incidents de ce voyage 



i'j8 l'effort intellectuel 

me reviennent à l'esprit dans un ordre quelconque, s*ap— 
pelant mécaniquement les uns les autres. Mais si je fais^ 
effort pour m'en remémorer telle ou telle période, c'est"^ 
que je vais du tout delà période aux parties qui la com- 
posent, le tout m'apparaissant d'abord comme un schéma 
indivisé, avec une certaine coloration affective. Souvent 
d'ailleurs les images, après avoir simplement joué entre 
elles, me demandent de recourir au schéma pour les 
compléter. Mais quand j'ai le sentiment de l'effort, c'est 
sur le trajet du schéma à l'image. 

Concluons pour le moment que l'effort de rappel con 
siste à convertir une représentation schématique, dont les 
éléments s' entrepénètrent, en une représentation imagée 
dont les parties se juxtaposent. 

Il faudrait maintenant étudier l'effort d'intellection en-- 
général, celui que nous fournissons pour comprendre et 
pour interpréter. Je me bornerai ici à des indications, en 
renvoyant pour le reste à un travail antérieur \ 

L'acte d'intellection s'accomplissant sans cesse, il est 
difficile de dire ici où commence et où finit l'eflort intellec- 
tuel. Toutefois il y a une certaine manière de compren- 
dre et d'interpréter qui exclut l'effort, et il y en a une 
au te qui, sans l'impliquer nécessairement, est générale- 
ment observable là où il se produit. 

L'intellection du premier genre est celle qui consiste, 
étant donnée une perception plus ou moins complexe, à y 
répondre automatiquement par un acte approprié. Qu'est- 
ce que reconnaître un objet usuel sinon savoir s'en servir? 

1. Matière et Mémoire, p. 89-i/ii. 



L INTERPRETATION MACHINALE I 79 

et qu*est-ce que (( savoir s^en servir » sinon esquisser 
machinalement, quand on le perçoit, Faction que l'habi- 
tude a associée à cette perception ? On sait que les pre- 
miers observateurs avaient donné le nom (ïapraxie à 
la cécité psychique, exprimant par là que l'inaptitude à 
reconnaître les objets usuels est surtout une impuissance 
à les utiliser*. Cette intellection tout automatique s'étend 
d'ailleurs beaucoup plus loin qu'on ne se l'imagine. La 
conversation courante se compose en grande partie de 
réponses toutes faites à des questions banales, la réponse 
succédant à la question sans que l'intelligence s'intéresse 
au sens de l'une ou de l'autre. C'est ainsi que des déments 
soutiendront une conversation à peu près cohérente sur 
un sujet simple, quoiqu'ils ne sachent plus ce qu'ils 
disent \ On l'a fait remarquer bien des fois: nous pouvons 
lier des mots à des mots en nous réglant sur la compatibilité 
ou l'incompatibilité pour ainsi dire musicales des sons 
entre eux, et composer ainsi des phrases qui se tiennent, 
sans que l'intelligence proprement dite s'en mêle. Dans 
ces exemples, l'interprétation des sensations se fait tout 
de suite par des mouvements. L'esprit reste, comme nous 
le disions, sur un seul et même « plan de conscience )). 

Tout autre est l'intellection vraie. Elle consiste dans 
un mouvement de l'esprit qui va et qui vient entre les per- 
ceptions ou les images, d'une part, et leur signification, 
de l'autre. Quelle est la direction essentielle de ce mouve- 



1. Kussmaul, Les troubles de la parole, Paris, i884, p. 233 ; Allen Starr, 
Apraxia and Aphasia, Médical Record, octobre 1888. — Cf. Laquer, Neurolog. 
Centralblait, juin 1888; Nodet, Les Agnoscies, Paris, 1899; et Claparède, 
Revue générale sur l'Agnosie, Année psychologique, VI, 1900, pages 85 etsuiv. 

2. Roberlson, Reflex speech, Journal of mental Science, avril 1888 ; Féré, 
Le langage réflexe, Revue philosophique, janvier 1896- 



i8d l'effort intellectuel '■ 

ment? On pourrait croire que nous partons ici des images 
pour remonter à leur signification, puisque ce sont des 
images qui sont données d'abord, et que (( comprendre » 
consiste, en somme, à interpréter des perceptions ou 
des images. Qu'il s'agisse de suivre une démonstration, 
de lire un livre, d'entendre un discours, toujours ce sont 
des perceptions ou images qui sont présentées à l'intel- 
ligence pour être traduites par elle en relations, comme si 
elle devait aller du concret à l'abstrait. Mais ce n'est là 
qu'une apparence, et il est aisé de voir que l'esprit fait en 
réalité l'inverse dans le travail d'interprétation. 

C'est évident dans le cas d'une opération mathématique. 
Pouvons-nous suivre un calcul si nous ne le refaisons pas 
pour notre propre compte? Comprenons-nous la solution 
d'un problème autrement qu'en résolvant le problème à 
notre tour? Le calcul est écrit au tableau, la solution est 
imprimée dans un livre ou exposée de vive voix ; mais les 
chiffres que nous voyons ne sont que des poteaux indica^ 
teurs auxquels nous nous reportons pour nous assurer 
que nous ne faisons pas fausse route ; les phrases que 
nous lisons ou entendons n'ont un sens complet pour nous 
que lorsque nous sommes capables de les retrouver par 
nous-mêmes, de les créer à nouveau, pour ainsi dire, en 
tirant de notre propre fonds l'expression delà vérité 
mathématique qu'elles enseignent. Le long de la démon- 
stration vue ou entendue nous avons cueilli quelques sug- 
gestions, choisi des points de repère. De ces images 
visuelles ou auditives nous avons sauté à des représen- 
tations abstraites de relation. Partant alors de ces repré- 
sentations, nous les déroulons en mots imaginés qui 
viennent rejoindre et recouvrir les mots lus ou entendus. 



L^IINTERPRÉTATION ATTENTIVE l8l 

Mais n'en est-il pas de même de tout travail d'in- 
terprétation? On raisonne quelquefois comme si lire 
et écouter consistaient à s'appuyer sur les mots vus 
ou entendus pour s'élever de chacun d'eux à l'idée cor- 
respondante, et juxtaposer ensuite ces diverses idées 
entre elles. L'étude expérimentale de la lecture et de 
l'audition des mots nous montre que les choses se passent 
d'une tout autre manière. D'abord, ce que nous voyons 
d'un mot dans la lecture courante se réduit à très peu de 
chose: quelques lettres, — moins que cela, quelques jam- 
bages ou traits caractéristiques. Les expériences de Gattell, 
de Goldscheider et MûUer, de Pillsbury (critiquées, il 
est vrai, par Erdmann et Dodge) paraissent concluantes 
sur ce point. Non moins instructives sont celles de Bagley 
sur Taudition de la parole ; elles établissent avec précision 
que nous n'entendons qu'une partie des mots prononcés. 
Mais, indépendamment de toute expérience scientifique, 
chacun de nous a pu constater l'impossibilité où il est 
de percevoir distinctement les mots d'une langue qu'il ne 
connaît pas. La vérité est que la vision et l'audition 
brutes se bornent, en pareil cas, à nous fournir des 
points de repère ou mieux à nous tracer un cadre, que 
nous remplissons avec nos souvenirs. Ce serait se trom- 
per étrangement ici sur le mécanisme de la reconnais- 
sance que de croire que nous commençons par voir et par 
entendre, et qu'ensuite, la perception une fois constituée, 
nous la rapprochons d'un souvenir semblable pour la 
reconnaître. La vérité est que c'est le souvenir qui nous 
laitvoir et entendre, et que la perception serait incapable, 
par elle-même, d'évoquer le souvenir qui lui ressemble, 
puisqu'il faudrait, pour cela, qu'elle eût déjà pris forme et 



Ig2 l'effort i:xtellectuel 

fût suffisamment complète ; or elle ne devient percep- 
tion complète et n'acquiert une forme distincte que par 
le souvenir lui-même, lequel s'insinue en elle et lui 
fournit la plus grande partie de sa matière. Mais, s'il en 
est ainsi, il faut bien que ce soit le sens, avant tout, qui 
nous guide dans la reconstitution des formes et des 
sons. Ce que nous voyons de la phrase lue, ce que nous 
entendons de la phrase prononcée, est tout juste ce qui 
est nécessaire pour nous placer dans l'ordre d idées 
correspondant : alors, partant des idées, c'est-à-dire des 
relations abstraites, nous les matérialisons imaginative- 
ment en mots hypothétiques qui essaient de se poser 
sur ce que nous voyons et entendons. L'interprétation 
est donc en réalité une reconstruction. Un premier 
contact avec l'image imprime à la pensée abstraite sa 
direction. Celle-ci se développe ensuite en images repré- 
sentées qui prennent contact à leur tour avec les images 
[)erçues, les suivent à la trace, s'efforcent de les recou- 
vrir. Là où la superposition est parfaite, la perception 
est complètement interprétée. 

Ce travail d'interprétation est trop facile, quand nous 
entendons parler notre propre langue, pour que nous 
ayons le temps de le décomposer en ses diverses phases. 
Mais nous en avons la conscience nette quand nous con- 
versons dans une langue étrangère que nous connaissons 
imparfaitement. Nous nous rendons bien compte alors 
f[ae les sons distinctement entendus nous serventde points 
<lc repère, que nous nous plaçons d'emblée dans un ordre 
de représentations plus ou moins abstraites, suggéré par 
ce que notre oreille entend, et qu'une fois adopté ce ton 
intellectuel, nous marchons, avec le sens conçu, à la ren- 



'l'interprétation attentive i83 

'•^contre des sons perçus. Il faut, pour que rinterprétation 
soil exacte, que la jonction s'opère. 

Concevrait-on, d'ailleurs, que l'interprétation fût possi- 
ble si nous allions réellement des mots aux idées? Les 
mots d'une phrase n'ont pas un sens absolu. Chacun 
d'eux emprunte une niiance de signification particulière 
à ce qui le précède et à ce qui le suit. Les mots d'une 
phrase ne sont pas tous capables, non plus, d'évoquer 
'Une image ou une idée indépendantes. Beaucoup d'entre 
eux expriment des relations, et ne les expriment que 
par leur place dans l'ensemble et par leur lien avec les 
autres mots de la phrase. Une intelligence qui irait sans 
cesse du mot à l'idée serait constamment embarrassée 
-et, pour ainsi dire, errante. L'inteilection ne peut être 
franche et sûre que si nous partons du sens supposé, 
reconstruit hypothétiquement, si nous descendons de là 
aux fragments de mots réellement perçus, si nous nous 
repérons sur eux sans cesse, et si nous nous servons 
d'eux comme de simples jalons pour dessiner dans toutes 
-ses sinuosités la courbe spéciale de la route que suivra 
4'intelligence. 

Je ne puis aborder ici le problème de Tattention senso- 
Tielle. Mais je crois que l'attention volontaire, celle qui 
s'accompagne ou qui peut s'accompagner d'un sentiment 
d'effort, diffère précisément ici de l'attention machinale 
en ce qu'elle met en œuvre des éléments psychologiques 
situés sur des plans de conscience différents. Dans l'at- 
tention que nous prêtons machinalement, il y a des 
•mouvements et des attitudes favorables à la perception 
•distincte, qui répondent à l'appel de la perception confuse. 
Mais il ne semble pas qu'il y ait jamais attention volontaire 



i8'i l'effort intellectuel 

sans une « préperception », comme disait Lewes \ c'est- 
à-dire sans une représentation qui soit tantôt une image 
ai ticipée, tantôt quelque chose de plus abstrait, — une 
• liA'^^othèse relative à la signification de ce qu'on va perce- 
voir et à la relation probable de cette perception avec 
certains éléments de l'expérience passée. On a discuté sur 
le sens A^éritable des oscillations de l'attention. Les un* 
attribuent au phénomène une origine centrale, les autre* 
une origine périphérique. Mais, même si Ton n'accepte 
pas la première thèse, il semble bien qu'il faille en 
retenir quelque chose, et admettre que l'attention ne va- 
pas sans une certaine projection excentrique d'image* 
qui descendent vers la perception. On s'expliquerait 
ainsi l'effet de l'attention, qui est soit d'intensifier l'image, 
comme le soutiennent certains auteurs, soit au moins 
de la rendre plus claire et plus distincte. Comprendrait- 
on l'eAiric/ii^^emen/ graduel de la perception par l'attention 
si la perception brute était autre chose ici qu'un simple 
moyen de suggestion, un appel, lancé surtout à la 
ii^émoire.^^ La perception brute de certaines parties suggère 
une représentation schématique de l'ensemble et, par 
là, des relations des parties entre elles. Développant ce 
schéma en images-souvenirs, nous cherchons à faire 
coïncider ces images-souvenirs avec les images perçues. 
Si nous n'y arrivons pas, c'est à une autre représentation 
schématique que nous nous transportons. Et toujours 
la partie positive, utile, de ce travail consiste à marcher 
lu schéma à l'image perçue. 

L'effort intellectuel pour interpréter, comprendre, faire 

j. Lcwes, Problems of Life and Mind, Londres, 1879, t. III, p. 106. 



l'interprétation attentive iSS- 

attention, est donc un mouvement du (( schéma dynami- 
que )) dans la direction de l'image qui le développe. C'est 
une transformation continue de relations abstraites, suggé- 
rées par les objets perçus, en images concrètes, capables 
de recouvrir ces objets. Sans doute le sentiment de l'effort 
ne se produit pas toujours dans cette opération. On verra 
tout à l'heure à quelle condition particulière l'opération 
satisfait quand l'effort s'y joint. Mais c'est seulement au 
cours d'un développement de ce genre que nous avons 
conscience d'un effort intellectuel. Le sentiment de l'effort 
d'intellection se produit sur le trajet da schéma à l'image. 

Resterait à vérifier cette loi sur les formes les plus 
hautes de l'effort intellectuel: je veux parler de l'effort 
d'invention. Gomme l'a fait remarquer M. Ribot, créer 
imaginativement est résoudre un problème \ Or, com- 
ment résoudre un problème autrement qu'en le sup- 
posant d'abord résolu .^^ On se représente, dit M. Ribot, 
un idéal, c'est-à-dire un certain effet obtenu, et l'on 
cherche alors par' quelle composition d'éléments cet 
effet s'obtiendra. On se transporte d'un bond au résultat 
complet, à la fin qu'il s'agit de réaliser : tout l'effort d'in- 
vention est alors une tentative pour combler l'intervalle 
par-dessus lequel on a sauté, et arriver de nouveau à cette 
même fin en suivant cette fois le fil continu des moyens 
qui la réaliseraient. Mais comment apercevoir ici la fin 
sans les moyens, le tout sans les parties .^^ Ce ne peut être 
sous forme d'image, puisqu'une image qui nous ferait 
voir l'effet s'accomplissant nous montrerait, intérieurs à 

I. Ribot, L'imagination créatrice, Paris, igoo, d. i3o 



i86 l'effort intellectuel 

cette image même, les moyens par lesquels l'eflet s'accom- 
plit. Force nous est donc bien d'admettre que le tout ' 
s'offre comme un schéma, et que l'invention consiste \ 
'précisément à convertir le schéma en image. 1 

L'inventeur qui veut construire une certaine machine 
se représente le travail à obtenir. La forme abstraite de ce 
travail évoque successivement dans son esprit, à force de 
tâtonnements et d'expériences, la forme concrète des 
-divers mouvements composants qui réaliseraient le mou- 
Tcment total, puis celles des pièces et des combinaisons 
•de pièces capables de donner ces mouvements partiels. 
A ce moment précis l'invention a pris corps : la repré- 
•sentation schématique est devenue une représentation 
imagée. L'écrivain qui fait un roman, l'auteur dramatique 
qui crée des personnages et des situations, le musicien qui 
<îompose une symphonie et le poète qui compose une ode, 
tous ont d'abord dans l'esprit quelque chose de simple et 
d'abstrait, je veux dire d'incorporel. C'est, pour le musi- 
-cien ou le poète, une impression neuve qu'il s'agit de 
^lérouler en sons ou en images. C'est, pour le romancier 
•ou le dramaturge, une thèse à développer en événements, 
un sentiment, individuel ou social, à matérialiser en per- 
sonnages vivants. On travaille sur un schéma du tout, et 
le résultat est obtenu quand on arrive à une image dis- 
tincte des éléments. M. Paulhan a montré sur des exem- 
ples du plus haut intérêt comment l'invention littéraire 
•et poétique va ainsi « de l'abstrait au concret», c'est-à- 
dire, en somme, du tout aux parties et du schéma à 
l'image\ 

I. PauUian, Psychologie de Vinvention, Paris, igoi, cli. iv. 



l'effort d'invention 187 

Il s*en faut d'ailleurs que le schéma reste immuable à 
travers l'opération. Il est modifié par les images mêmes 
-dont il cherche à se remplir. Parfois il ne reste plus rien 
du schéma primitif dans l'image définitive. A mesure que 
l'inventeur réalise les détails de sa machine, il renonce à 
une partie de ce qu'il en voulait obtenir, ou il en obtient 
autre chose. Et, de même, les personnages créés par le 
romancier et le poète réagissent sur l'idée ou le sentiment 
qu'ils sont destinés à exprimer. Là est surtout la part de 
l'imprévu ; elle est, pourrait-on dire, dans le mouvement 
par lequel l'image se retourne vers le schéma pour le 
modifier ou le faire disparaître. Mais l'effort proprement 
<llt est sur le trajet du schéma, invariable ou changeant, 
aux images qui doivent le remplir. 

Il s'en faut aussi que le schéma précède toujours 
l'image explicitement. M. Ribot a montré qu'il fallait 
distinguer deux formes de l'imagination créatrice, l'une 
intuitive, l'autre réfléchie. (( La première va de l'unité 

aux détails , la seconde marche des détails à l'unité 

vaguement entrevue. Elle débute par un fragment qui 
«ert d'amorce et se complète peu à peu... Kepler a con- 
sacré une partie de sa vie à essayer des hypothèses bizarres 
jusqu'au jour où, ayant découvert l'orbite elliptique de 
Mars, tout son travail antérieur prit corps et s'organisa 
en système*. » En d'autres termes, au lieu d'un schéma 
unique, aux formes immobiles et raides, dont on se 
donne tout de suite la conception distincte, il peut y avoir 
un schéma élastique ou mouvant, dont l'esprit se refuse 
à arrêter les contours, parce qu'il attend sa décision des 

I, Ribol, op. cit., p. i33. 



i88 l'effort intellectuel 

images mêmes que le schéma doit attirer pour se donner 
un corps. Mais, que le schéma soit fixe ou mobile, c'est 
pendant son développement en images que surgit le sen- 
timent d'effort intellectuel. 

En rapprochant ces conclusions des précédentes, on 
aboutirait à une formule du travail intellectuel, c'est-à- 
dire du mouvement d'esprit qui peut, dans certains 
cas, s'accompagner d'un sentiment d'effort: Travailler 
intellectuellement consiste à conduire une même représen- 
tation à travers des plans de conscience différents, dans 
une direction qui va de l'abstrait au concret, du schéma à 
V image. Reste à savoir dans quels cas spéciaux ce mouve- 
ment de l'esprit (qui enveloppe peut-être toujours un 
sentiment d'effort, mais souvent trop léger ou trop fami- 
lier pour être perçu distinctement) nous donne la con- 
science nette d'un effort intellectuel. 

A cette question le simple bon sens répond qu'il y a 
effort, en plus du travail, quand le travail est difficile. 
Mais à quel signe reconnaît-on la difficulté du travail.^ A 
ce que le travail (( ne va pas tout seul », à ce qu'il éprouve 
une gêne ou rencontre un obstacle, enfin à ce qu'il met 
plus de temps qu'on ne voudrait à atteindre le but. Qui ^ 
dit effort dit ralentissement et retard. D'autre part, on 
pourrait s'installer dans le schéma et attendre indéfini- 
ment l'image, on pourrait ralentir indéfiniment le travail, 
sans se donner ainsi la conscience d'un effort. Il faut 
donc que le temps d'attente soit rempli d'une certaine 
manière, c'est-à-dire qu'une diversité toute particulière 
d'états s'y succèdent. Quels sont ces états? Nous savons 
qu'il y a ici mouvement du schéma aux images, et que 



TRAVAIL DU SCHÉMA ET DES IMAGES 189 

l'esprit ne travaille que dans la conversion du schéma 
€n images. Les états par lesquels il passe correspondent 
donc à autant d'essais tentés par des images pour s'insérer 
dans le schéma, ou encore, dans certains cas au moins, 
à autant de modifications acceptées par le schéma pour 
obtenir la traduction en images. Dans cette hésitation 
toute spéciale doit se trouver la caractéristique de l'effort 
intellectuel. 

Je ne puis mieux faire que de reprendre ici, en l'adap- 
tant aux considérations qu'on vient de lire, une idée inté- 
ressante et profonde émise par M. Dewey dans son étude 
sur la psychologie de l'effort ^ Il y aurait effort, d'après 
M. DcAvey, toutes les fois que nous faisons servir des 
habitudes acquises à l'apprentissage d'un exercice nou- 
veau. Plus particulièrement, s'il s'agit d'un exercice du 
corps, nous ne pouvons l'apprendre qu'en utilisant ou en 
modifiant certains mouvements auxquels nous sommes 
déjà accoutumés. Mais l'habitude ancienne est là : elle 
résiste à la nouvelle habitude que nous voulons contracter 
au moyen d'elle. L'effort ne ferait que manifester cette 
lutte de deux habitudes, à la fois différentes et semblables. 

Exprimons cette idée en fonction de schémas et d'ima- 
ges; appliquons-la sous cette nouvelle forme à l'effort 
corporel, celui dont s'est surtout préoccupé l'auteur ; et 
voyons si l'effort corporel et l'effort intellectuel ne s'éclai- 
reraient pas ici l'un l'autre. 

Gomment procédons-nous pour apprendre tout seuls 
un exercice complexe, tel que la danse .^^ Nous commen- 
çons par regarder danser. Nous obtenons ainsi une per- 



I. 



Dewey, The psychology of effort, Philosophical Review, janvier 1897. 



IQO L EFFORT I?iTELLECTUEL 

ception \dsuelle du mouvement de la valse, si c'est de la 
valse qu'il s'agit. Cette perception, nous la confions à 
notre mémoire ; et dès lors notre but sera d'obtenir de 
nos jambes des mouvements qui donnent à nos yeux une 
impression semblable à celle que notre mémoire avait 
gardée. Mais quelle était cette impression ? Dirons-nous 
que c'est une image nette, définitive, parfaite, du mou- 
vement de la valse ? Parler ainsi serait admettre qu'on 
peut percevoir exactement le mouvement de la valse 
quand on ne sait pas valser. Or il est bien évident que si^ 
pour apprendre cette danse, il faut commencer par la voir 
exécuter, inversement on ne la voit bien, dans ses détails 
et même dans son ensemble, que lorsqu'on a déjà quel- 
que habitude de la danser. L'image dont nous allons nous 
servir n'est donc pas une image visuelle arrêtée : ce n'est 
pas une image arrêtée, puisqu'elle variera et se précisera 
au cours de l'apprentissage qu'elle est chargée de diriger; 
et ce n'est pas non plus tout à fait une image visuelle, 
car si elle se perfectionne au cours de l'apprentissage, 
c'est-à-dire à mesure que nous acquérons les images 
motrices appropriées, c'est que ces images motrices, évo- 
quées par elle mais plus précises qu'elle, l'envahissent et 
tendent même à la supplanter. A vrai dire, la partie utile 
de cette représentation n'est ni purement visuelle ni pure- 
ïnent motrice; elle est l'un et l'autre à la fois, étant le 
dessin de relations, surtout temporelles, entre les parties 
successives du mouvement à exécuter. Une représentation 
de ce genre, où sont surtout figurés des rapports, res- 
semble beaucoup à ce que nous appelions un schéma. 

Maintenant, nous ne commencerons à savoir danser 
que le jour où ce schéma, supposé complet, aura obtenu 



TRAVAIL DU SCHEMA ET DES IMAGES IQï 

de notre corps les mouvements successifs dont il propose^ 
le modèle. En d'autres termes, le schéma, représentation 
de plus en plus abstraite du mouvement à exécuter, devra 
se remplir de toutes les sensations motrices qui corres- 
pondent au mouvement s'exécutant. Il ne peut le faire^ 
qu'en évoquant une à une les représentations de ces sen- 
sations ou, pour parler comme Bastian, les « images 
kinestliésiques » des mouvements partiels, élémentaires», 
composant le mouvement total : ces souvenirs de sensa- 
tions motrices, à mesure qu'ils se revivifient, se conver- 
tissent en sensations motrices réelles et par conséquent 
en mouvements exécutés. Mais encore faut-il que nous^ 
possédions ces images motrices. Ce qui revient à dire 
que, pour contracter l'habitude d'un mouvement com- 
plexe comme celui de la valse, il faut avoir déjà l'habi- 
tude des mouvements élémentaires en lesquels la valse 
se décompose. De fait, il est aisé de voir que les mou- 
vements auxquels nous procédons d'ordinaire pour 
marcher, pour nous soulever sur la pointe des pieds,, 
pour pivoter sur nous-mêmes, sont ceux que nous utili- 
sons pour apprendre à valser. Mais nous ne les utilison& 
pas tels quels. Il faut les modifier plus ou moins, infléchir 
chacun d'eux dans la direction du mouvement général de 
la valse, surtout les combiner entre eux d'une manière 
nouvelle. H y a donc, d'un côté, la représentation sché- 
matique du mouvement total et nouveau, de l'autre les 
images kinesthésiques de mouvements anciens, identiques 
ou analogues aux mouvements élémentaires en lesquels 
le mouvement total a été analysé. L'apprentissage de la 
valse consistera à obtenir de ces images kinesthésiques 
diverses, déjà anciennes, une nouvelle systématisatiori 



192 l'effort intellectuel 

-qui leur permette de s'insérer ensemble dans le schéma. 
Il s'agit, ici encore, de développer un schéma en images. 
Mais l'ancien groupement lutte contre le groupement 
nouveau. L'habitude de marcher, par exemple, contrarie 
la tentative de danser. L'image kinesthésique totale de la 
marche nous empêche de constituer tout de suite, avec 
les images kinesthésiques élémentaires de la marche et 
telles ou telles autres, l'image kinesthésique totale de la 
danse. Le schéma de la danse n'arrive pas du premier coup 
à se remplir des images appropriées. Ce retard causé par 
la nécessité où se trouve le schéma d'amener graduelle- 
ment les images multiples élémentaires à un nouveau 
modas vivendi entre elles, occasionné aussi, dans bien des 
cas, par des modifications apportées au schéma pour le 
rendre développable en images, — ce retard sui generis 
qui est fait de tâtonnements, d'essais plus ou moins fruc- 
tueux, d'adaptations des images au schéma et du schéma 
aux images, d'interférences ou de superpositions des ima- 
ges entre elles, — ce retard ne mesure-t-il pas l'intervalle 
entre la tentative pénible et l'exécution aisée, entre l'ap- 
prentissage d'un exercice et cet exercice lui-même .^^ 

Or, il est facile de voir que les choses se passent de 
même dans tout effort pour apprendre et pour compren- 
dre, c'est-à-dire, en somme, dans tout effort intellectuel. 
S'agit-il de l'effort de mémoire ? Nous avons montré qu'il 
se produit dans la transition du schéma à l'image. Mais il 
y a des cas où le développement du schéma en image est 
immédiat, parce qu'une seule image se présente pour rem- 
plir cet office. Et il en est d'autres où des images multiples, 
analogues entre elles, se présentent concurremment. En 
général, quand plusieurs images différentes sont sur les 



TRAVAIL DU SCHEMA ET DES IMAGES IqS 

rangs, c'est qu'aucune d'elles ne satisfait entièrement aux 
conditions du schéma. Et c'est pourquoi, en pareil cas, le 
schéma peut avoir à se modifier lui-même pour obtenir 
le développement en images. Ainsi, quand je veux me 
remémorer un nom propre, je m'adresse d'abord à l'im- 
pression générale que j'en ai gardée ; c'est elle qui jouera 
le rôle de (( schéma dynamique ». Aussitôt, diverses 
images élémentaires, correspondant par exemple à cer- 
taines lettres de l'alphabet, se présentent à mon esprit. 
Ces lettres cherchent soit à se composer ensemble, soit à 
se substituer les unes aux autres, de toute manière à 
s'oi'ganiser selon les indications du schéma. Mais souvent, 
au cours de ce travail, se révèle l'impossibilité d'aboutir 
à une forme d'organisation viable. De là une modiQcation 
graduelle du schéma, exigée par les images mêmes qu'il 
a suscitées et qui peuvent très bien, néanmoins, avoir à 
se transformer ou même à disparaître à leur tour. Mais, 
soit que les images s'arrangent simplement entre elles, 
soit que schéma et images aient à se faire des concessions 
réciproques, toujours l'effort de rappel implique un écart, 
suivi d'un rapprochement graduel, entre le schéma et les 
images. Plus ce rapprochement exige d'allées et venues, 
d'oscillations, de luttes et de négociations, plus s'accentue 
le sentiment de l'eiTort. 

Nulle part ce jeu n'est aussi visible que dans l'effort 
d'invention. Ici nous avons le sentiment net d'une 
forme d'organisation, variable sans doute, mais antérieure 
aux éléments qui doivent s'organiser, puis d'une concur- 
rence entre les éléments eux-mêmes, enfin, si l'invention 
aboutit, d'un équilibre qui est une adaptation réciproque 
de la forme et de la matière. Le schéma varie de période 

i3 



ig/i l'effort intellectuel 

à période ; mais dans chacune des périodes il reste relati- 
vement fixe, et c'est aux images de s'y ajuster. Tout se 
passe comme si l'on tendait une rondelle de caoutchouc 
dans divers sens en même temps pour l'amener à prendre 
la forme géométrique de tel ou tel polygone. En général, 
le caoutchouc se rétrécit sur certains points à mesure 
qu'on l'allonge sur d'autres. 11 faut s'y reprendre, fixer 
chaque fois le résultat obtenu : encore peut-on avoir, 
pendant cette opération, à modifier la forme assignée au 
polygone d'abord. Ainsi pour l'effort d'invention, soit 
qu'il tienne en quelques secondes, soit qu'il exige des- 
années. 

Maintenant, ce va-et-vient entre le schéma et les- 
images, ce jeu des images se composant ou luttant entre 
elles pour entrer dans le schéma, enfin ce mouvement 
sui generis de représentations fait-il partie intégrante du 
sentiment que nous avons de l'effort ? S'il est présent par- 
tout où nous éprouvons le sentiment de l'effort intellectuel, 
s'il est absent lorsque ce sentiment fait défaut, peut-on 
admettre qu'il ne soit pour rien dans le sentiment lui- 
m^ême.^ Mais, d'autre part, comment un jeu de repré- 
sentations, un mouvement d'idées, pourrait-il entrer 
dans la composition d'un sentiment .►^ La psychologie con- 
temporaine incline à résoudre en sensations périphériques 
tout ce qu'il y a d'affectif dans l'affection. Et, même si l'on 
ne va pas aussi loin, il semble bien que l'affection soit 
irréductible à la représentation. Entre la nuance affective 
qui colore tout effort intellectuel et le jeu très particulier n 
de représentations que l'analyse y découvre, quel est alors 
exactement le rapport ? 

Nous ne ferons aucune difficulté pour reconnaître que^ b 



I 

B LE SENTIMENT d'eFPORT IqB 

dans rattention, dans la réflexion, dans l'eflbrt intellectuel 
en général, l'aflection éprouvée peut se résoudre en sen- 
sations périphériques. Mais il ne suivrait pas de là que le 
(( jeu de représentations » signalé par nous comme carac- 
téristique de l'efiort intellectuel ne se fît pas sentir lui- 
même dans celte affeclion. Il suffirait d'admettre que le 
jeu de sensations répond au jeu de représentations et lui 
fait écho, pour ainsi dire, dans un autre ton. Cela est 
d'autant plus aisé à comprendre qu'il ne s'agit pas ici, en 
réalité, d'une représentation, mais d'un mouvement de 
représentations, d'une lutte ou d'une interférence de repré- 
sentations entre elles. On conçoit que ces oscillations 
mentales aient leurs liarmoniques sensorielles. On con- 
çoit que cette indécision de l'intelligence se continue en 
une inquiétude du corps. Les sensations caractéristiques 
de l'eflbrt intellectuel exprimeraient cette suspension et 
cette inquiétude mêmes. D'une manière générale, ne 
pourrait-on pas dire que les sensations périphériques que 
l'analyse découvre dans une émotion sont toujours plus 
ou moins symboliques des représentations auxquelles 
cette émotion se rattache et dont elle dérive ? Nous avons 
une tendance à jouer extérieurement nos pensées, et la 
conscience que nous avons de ce jeu s'accomplissant fait 
retour, par une espèce de ricochet, à la pensée elle-même. 
De là l'émotion, qui a d'ordinaire pour centre une repré- 
sentation, mais 011 sont surtout visibles les sensations en 
esquelles cette représentation se prolonge. Sensations et 
eprésentation sont d'ailleurs ici en continuité si parfaite 
u'on ne saurait dire oii l'une finit, où les autres com- 
lencent. Et c'est pourquoi la conscience, se plaçant au 
e/ lilieu et faisant une moyenne, érige le sentiment en état 



jqG l'effort intellectuel 

sui generls, intermédiaire entre la sensation et la repré- 
sentation. Mais nous nous bornons à indiquer cette vue 
sans nous y arrêter. Le problème que nous posons ici ne 
peut être résolu d'une manière satisfaisante dans l'état 
actuel de la science psychologique. 

Il nous reste, pour conclure, à montrer que cette con- 
ception de l'effort mental rend compte des principaux 
effets du travail intellectuel, et qu'elle est en même temps 
celle qui se rapproche le plus de la constatation pure et 
simple des faits, celle qui ressemble le moins à une 
t/iéorie. 

On s'accorde à reconnaître que l'effort donne à la 
représentation une clarté et une distinction supérieures. 
Or, une représentation est d'autant plus claire qu'on y 
relève un plus grand nombre de détails, et elle est d'autant 
plus distincte qu'on l'isole et qu'on la différencie mieux 
de toutes les autres. Mais si l'effort mental consiste en une 
série d'actions et de réactions entre un schéma et des 
images, on comprend que ce mouvement intérieur abou- 
tisse d une part à mieux isoler la représentation, et d'autre 
part à l'étoffer davantage. La représentation s'isole de toutes 
les autres, parce que le schéma organisateur rejette les 
images qui ne sont pas capables de le développer, et confère 
ainsi une individualité véritable au contenu actuel de la 
conscience. Et, d'autre part, elle se remplit d'un nombre' 
croissant de détails, parce que le développement du 
schéma se fait par l'absorption de tous les souvenirs et de 
toutes les images que ce schéma peut s'assimiler. Ainsi, 
dans l'effort intellectuel relativement simple qu'est^ l'at- 
tention donnée à une perception, il semble bien, comme 



RÉSULTATS DE i/eI-FORT iQ^ 

nous le disions, que la perception brute commence par 
suggérer une hypothèse destinée à l'interpréter, et que ce 
schéma attire alors à lui des souvenirs multiples qu'il 
essaie de faire coïncider avec telles ou telles parties de la 
perception elle-même. La perception s'enrichira de tous 
les détails évoqués par la mémoire des images, tandis 
qu'elle se distinguera des autres perceptions par l'étiquette 
simple que le schéma aura commencé, en quelque sorte., 
par coller sur elle. 

On a dit que l'attention était un état de monoïdéisme*. ' 
Et l'on a^fait remarquer, d'autre part, que la richesse d'un 
état mental est en proportion de l'effort dont il témoigne. ' 
Ces deux vues sont aisément conciliahles entre elles. Dans 
tout efïort intellectuel il y a une multiplicité visible ou 
latente d'images qui se poussent et se pressent pour entrer 
dans un schéma. Mais, le schéma étant relativement un 
et invariable, les images multiples qui aspirent à le 
remplir sont ou analogues entre elles, ou coordonnées les 
unes aux autres. Il n'y a donc effort mental que là où il y 
a des éléments intellectuels en voie d'organisation. En ce 
sens, tout effort mental est bien une tenda nce au monoï- ' 
déisme. Mais l'unité vers laquelle l'esprit marche alors 
n'est pas une unité abstraite, sèche et vide. C'est l'unité 
d'une (( idée directrice » commune à un grand nombre 
d'éléments organisés. C'est l'unité même de la vie. 

D'un malentendu sur la nature de cette unité son! 
sorties les principales difficultés que soulève la question 
de l'effort intellectuel. Il n'est pas douteux que cet effoit 
(( concentre » l'esprit et le fasse porter sur une reprc- 

I. Ribot, Psychologie de l'attention, Paris, 1889, p. 6. 



ig8 l'effort intellectuel 

sentatîon « unique ». Mais de ce qu'une représentation 
est une, il ne suit pas que ce soit une représentation 
simple. Elle peut, au contraire, être complexe, et nous 
avons montré qu'il y a toujours complexité quand l'esprit 
fait elTort, que là est même la caractéristique de l'effort 
intellectuel. C'est pourquoi nous avons cru pouvoir expli- 
quer l'effort de l'intelligence sans sortir de l'intelligence 
même, par une certaine composition ou une certaine inter- 
férence des éléments intellectuels entre eux. Au contraire, 
si l'on confond ici unité et simplicité, si l'on s'imagine 
que l'effort intellectuel peut porter sur une représentation 
simple et la conserver simple, par où distinguer a- t-on une 
représentation, quand elle est laborieuse, de cette même 
représentation quand elle est facile ? par où Tétat de tensioa 
différera-t-il de l'état de relâchement intellectuel .^ Il faudra 
chercher la différence en dehors de la représentation elle- 
même . Il faudra la faire résider soit dans l'accompagnement 
aflectif de la représentation, soit dans l'intervention d'une 
(( force )) extérieure à l'intelligence. Mais ni cet accompa- 
gnement affectif ni cet indéfinissable supplément de force 
n'expliqueront en quoi et pourquoi l'effort intellectuel 
est efficace. Quand viendra le moment de rendre compte 
de l'efficacité, il faudra bien écarter tout ce qui n'est pas 
représentation, se placer en face de la représentation elle- 
même, chercher une différence interne entre la représen- 
tation purement passive et la même représentation accom- 
pagnée d'effort. Et l'on s'apercevra nécessairement alors 
que cette représentation est un composé, et que les élé- 
ments de la représentation n'ont pas, dans les deux cas, 
le même rapport entre eux. Mais, si la contexture intérieure 
diflère. Dourciuoi chercher ailleurs aue dans cette diffé- 



RÉSULTATS DE l'EFFORT 109 

rence la caractéristique de l'effort intellectuel ? Puisqu'il 
faudra toujours finir par reconnaître cette différence, 
pourquoi ne pas commencer par là ? Et si le mouvement 
intérieur des éléments de la représentation rend compte, 
dans l'effort intellectuel, et de ce que l'effort a de laborieux 
et de ce qu'il a d'efïîcace, comment ne pas voir dans ce 
mouvement l'essence même de l'effort intellectuel ? 

Dira-t-on que nous postulons ainsi la dualité du schéma 
€t de Vimage, en même temps qu'une action de l'un de 
ces éléments sur l'autre ? 

Mais, d'abord, le schéma dont nous parlons n'a rien de 
mystérieux ni même d'hypothétique ; il n'a rien non plus 
qui puisse choquer les tendances d'une psychologie habi- 
tuée, sinon à résoudre toutes nos représentations en 
images, du moins à définir toute représentation par rap- 
port à des images, réelles ou possibles. C'est bien en fonc- 
tion d'images réelles ou possibles que se définit le schéma 
mental, tel que nous l'envisageons dans toute cette étude. 
11 consiste en une attente d'images, en une attitude intel- 
lectuelle destinée tantôt à préparer l'arrivée d'une certaine 
image précise, comme dans le cas de la mémoire, tantôt 
à organiser un jeu plus ou moins prolongé entre les 
images capables de venir s*y insérer, comme dans le cas 
de l'imagination créatrice. Il est, à l'état ouvert, ce que 
l'image est à l'état fermé. Il présente en termes de deve- 
nir, dynamiquement, ce que les images nous donnent 
comme du tout fait, à l'état statique. Présent et agissant 
dans le travail d'évocation des images, il s'efface et dis- 
paraît derrière les images une fois évoquées, ayant accom- 
pli son œuvre. L'image aux contours arrêtés dessine ce qui 
a été. Une intelligence qui n'opérerait que sur des images 



200 L'EFFORT INTELLECTUEL 



de ce genre ne pourrait que recommencer son passé te] 
quel, ou en prendre les éléments figés pour les recomposer 
dans un autre ordre, par un travail de mosaïque. Mais à 
une intelligence flexible, capable d'utiliser son expérience 
passée en la recourbant selon les lignes du présent, il faut, 
à côté de l'image, une représentation d'ordre différent 
toujours capable de se réaliser en images mais toujours 
distincte d'elles. Le schéma n'est pas autre chose. 

L'existence de ce schéma est donc un fait, et c'est au 
contraire la réduction de toute représentation à des images 
solides, calquées sur le modèle des objets extérieurs, qui 
serait une hypothèse. Ajoutons que nulle part cette hypo- 
thèse ne manifeste aussi clairement son insuffisance que 
dans la question actuelle. Si les images constituent le tout 
de notre vie mentale, par où l'état de concentration de 
l'esprit pourra-t-il se différencier de l'état de dispersion 
intellectuelle? Il faudra supposer que dans certains cas 
elles se succèdent sans intention commune, et que dans 
d'autres cas, par une inexplicable chance, toutes les images 
simultanées et successives se groupent de manière à don- 
ner la solution de plus en plus approchée d'un seul et 
même problème. Dira-t-on que ce n'est pas une chance, 
que c'est la ressemblance des images qui fait qu'elles 
s'appellent les unes les autres, mécaniquement, selon la 
loi générale d'association .^^ Mais, dans le cas de l'effort 
intellectuel, les images qui se succèdent peuvent juste- 
ment n'avoir aucune simulitude extérieure entre elles : 
leur ressemblance est tout intérieure; c'est une identité 
de signification, une égale capacité de résoudre un certain 
problème vis-à-vis duquel elles occupent des positions 
analo.2:ues ou complémentaires, en dépit de leurs différen- 



PORTEE METAPHYSIQUE DU PROBLEME 20 T 

CCS (le forme concrète. Il faut donc bien que le problème 
soit représenté à l'esprit, et tout autrement que sous forme 
d'image. Image lui-même, il évoquerait des images qui 
lui ressemblent et qui se ressemblent entre elles. Mais 
puisque son rôle est au contraire d'appeler et de grouper 
des images selon leur puissance de résoudre la difficulté, 
il doit tenir compte de cette puissance des images, non de 
leur forme extérieure et apparente. C'est donc bien un 
mode de représentation distinct de la représentation ima- 
gée, quoiqu'il ne puisse se définir que par rapport à elle. 
En vain on nous objecterait la difficulté de concevoir 
l'action du scbéma sur les images. Celle de l'image 
sur l'image est-elle plus claire? Quand on dit que les 
images s'attirent en raison de leur ressemblance, va-t-on 
au delà de la constatation pure et simple du fait.^^ Tout 
ce que nous demandons est qu'on ne néglige aucune 
partie de l'expérience. A côté de l'influence de l'image- 
sur l'image, il y a l'attraction ou l'impulsion exercée sur 
les images par le schéma. A côté du développement de 
l'esprit sur un seul plan, en surface, il y a le mouvement 
de l'esprit qui va d'un plan à un autre plan, en profon- 
deur. A côté du mécanisme de l'association, il y a celui 
de l'effort mental. Les forces qui travaillent dans les 
deux cas ne diffèrent pas simplement par l'intensité ; 
elles différent par la direction. Quant à savoir comment 
elles travaillent, c'est une question qui n'est pas du res- 
sort de la seule psychologie : elle se rattache au problème 
général et métaphysique de la causalité. Entre l'impulsion 
et l'attraction, entre la « cause efficiente » et la (( cause 
finale)), il y a, croyons-nous, quelque chose d'intermé- 
diaire, une forme d'activité d'où les philosophes ont tiré 



202 L EFFORT OTELLECTUEL 

par voie d'appauvrissement et de dissociation, en passant 
aux deux limites opposées et extrêmes, l'idée de cause 
efficiente, d'une part, et celle de cause finale de l'autre. 
Cette opération, qui est celle même de la vie, consiste 
dans un passage graduel du moins réalisé au plus réalisé, 
de l'intensif à l'extensif, d'une implication réciproque des 
parties à leur juxtaposition. L'effort intellectuel est quel- 
que chose de ce genre. En l'analysant, nous avons serré 
d'aussi près que nous l'avons pu, sur l'exemple le plus 
abstrait et par conséquent aussi le plus simple, cette ma- 
térialisation croissante de l'immatériel qui est caractéris- 
tique de l'activité vitale. 



VII 



LE CERVEAU ET LA PENSÉE: 
UNE ILLUSION PHILOSOPHIQUES 

L'idée d'une équivalence entre Tétat psychique et l'état 
cérébral correspondant pénètre une bonne partie de la 
philosophie moderne. On a discuté sur les causes et sur la 
signification de cette équivalence plutôt que sur l'équiva- 
lence même. Pour les uns, elle tiendrait à ce que l'état 
cérébral se double lui-même, dans certains cas, d'une 
phosphorescence psychique qui en illumine le dessin. 
Pour d'autres, elle vient de ce que l'état cérébral et l'état 
psychologique entrent respectivement dans deux séries 
de phénomènes qui se correspondent point à point, sans 
qu'il soit nécessaire d'attribuer à la première la création 
de la seconde. Mais les uns et les autres admettent l'équi- 
valence ou, comme on dit plus souvent, le parallélisme 
des deux séries. Pour fixer les idées, nous formulerons 
la thèse ainsi: (( Un état cérébral étant posé, un état 
psychologique déterminé s'ensuit ». Ou encore : « Une 
intelligence surhumaine, qui assisterait au chassé-croisé 



I. Mémoire lu au Congrès de philosophie de Genève en igo^ et publié 
ians la Revue de métaphysique et de morale sous ce titre : Le paralogisme, 
asycho- physiologique. 



204 LE CERVEAU ET LA PENSÉE 

<les atomes dont le cerveau humain est fait et qui aurait 
la clef de la psycho-physiologie, pourrait lire, dans un 
cerveau qui travaille, tout ce qui se passe dans la con« 
Science correspondante ». Ou enfin : «La conscience ne 
dit rien de plus que ce qui se fait dans le cerveau ; elle 
l'exprime seulement dans une autre langue ». 

Sur les origines toutes métaphysiques de cette thèse il 
n'y a d'ailleurs pas de doute possible. Elle dérive en droite 
ligne du cartésianisme. Implicitement contenue (avec 
bien des restrictions, il est vrai) dans la philosophie de 
Descartes, dégagée et poussée à lextrême par ses suces- 
seurs, elle a passé, par l'intermédiaire des médecins phi- 
losophes du xviii* siècle, dans la psycho-physiologie de 
'notre temps. Et l'on comprend aisément que les physio- 
logistes l'aient acceptée sans discussion. D'abord ils 
n'avaient pas le choix, puisque le problème leur venait de 
la métaphysique, et que les métaphysiciens ne leur appor- 
taient pas d'autre solution. Ensuite il était de l'intérêt de 
la physiologie de s'y rallier, et de procéder comme si elle 
devait, quelque jour, nous donner la traduction physio- 
logique intégrale de l'activité psychologique : à cette con- 
dition seulement elle pouvait aller de l'avant, et pousser 
toujours plus loin l'analyse des conditions cérébrales de 
la pensée. C'était et ce peut être encore un excellent prin- 
cipe de recherche, qui signifiera qu'il ne faut pas trop se 
hâter d'assigner des limites à la physiologie, pas plus d'ail- 
leurs qu'à aucune autre investigation scientifique. Mais 
l'affirmation dogmatique du parallélisme psycho-physiolo- 
gique est tout autre chose. Ce n'est plus une règle scienti- 
fique, c'est une h^'pothèse métaphysique. Dans la mesure 
où elle est intelligible, clic est la métaphysique d'une 



RELATION DU CERVEAU A LA PENSEE 205 

science aux cadres parement mathématiques, delà science 
telle qu'on la concevait au temps de Descartes. Nous 
croyons que les faits, examinés sans arrière-pensée de 
mécanisme mathématique, suggèrent déjà une hypothèse 
plus subtile relativement à la correspondance entre l'état 
psychologique et l'état cérébral. Celui-ci n'exprimerait de 
celui-là que les actions qui s'y trouvent préformées ; il 
en dessinerait les articulations motrices. Posez un fait 
psychologique, vous déterminez sans doute l'état cérébral 
concomitant. Mais la réciproque n'est pas vraie, et au 
même état cérébral correspondraient aussi bien des états 
psychologiques très divers. Nous ne reviendrons pas sur 
cette solution, que nous avons exposée dans un travail 
antérieur. La démonstration que nous allons présenter 
en est d'ailleurs indé23endante. Nous ne nous proposons 
pas ici, en effet, de substituer une certaine hypothèse à 
celle du parallélisme psycho-physiologique, mais d'établir 
que celle-ci implique, sous sa forme courante, une con- 
tradiction fondamentale. Cette contradiction est d'ailleurs 
pleine d'enseignement. A bien l'apercevoir, on devine 
dans quelle direction il faut chercher la solution du pro- 
blème, en même temps qu'on découvre le mécanisme 
d'une des plus subtiles illusions de la pensée métaphysi- 
que. Nous ne ferons donc pas œuvre purement critique 
ou destructive en la signalant. 

Nous prétendons que la thèse repose sur une ambi- 
guïté dans les termes, qu'elle ne peut pas s'énoncer 
correctement sans se détruire elle-même, que l'affirmation 
dogmatique du parallélisme psycho-physiologique impli- 
que un artifice dialectique par lequel on passe subreptice- 
ment d'un certain système de notation au système de 



206 LE CERVEAU ET LA PE>'SÉE 

notation opposé sans tenir compte de la substitution. Ce 
sophisme — 9J^~je besoin de le dire? — n'a rien de 
voulu : il est suggéré par les termes mêmes de la question 
posée; et il est si naturel à notre esprit que nous le com- 
mettrons inévitablement si nous ne nous imposons pa& 
de formuler la thèse du parallélisme, tour à tour, dans les 
deux systèmes de notation dont la philosophie dispose. 

Quand nous parlons d'objets extérieurs, nous avons le 
choix, en elTet, entre deux systèmes de notation. Nous 
pouvons traiter ces objets et les changements qui s'y 
accomplissent comme des choses, ou comme des représen- 
tations. Et ces deux systèmes de notation sont acceptables 
Tun et l'autre, pourvu qu'on adhère strictement à celui 
qu'on aura chosi. 

Essayons d'abord de les distinguer avec précision. 
Quand le réalisme parle de choses et l'idéalisme de repré- 
sentations, ils ne discutent pas simplement sur des mots : 
ce sont bien là deux systèmes de notation différents, 
c'est-à-dire deux manières différentes de comprendre 
l'analyse du réel. Pour l'idéaliste, il n'y a rien de plus, 
dans la réalité, que ce qui apparaît à ma conscience ou à 
la conscience en générjil. Il serait absurde de parler d'une 
propriété de la matière qui ne put pas devenir objet de 
représentation. Il n'y a pas de virtualité, ou du moins 
rien de définitivement virtuel dans les choses. Tout ce 
qui existe est actuel ou pourra le devenir. Bref, l'idéa- 
lisme est un système de notation qui implique que tout 
l'essentiel de la matière est étalé ou étalable dans la repré- 
sentation que nous en avons, et que les articulations du 
réel sont celles mêmes de notre représentation. Le réa- 
lisme repose sur l'hypothèse inverse. Dire que la matière 



RÉALISME ET IDÉALISME 2O7 

existe indépendamment de la représentation, c'est pré- 
tendre que sous notre représentation de la matière il y a 
une cause inaccessible de cette représentation, que derrière 
la perception, qui est de Factuel, il y a des pouvoirs et des 
virtualités cachées: enfin c'est afRrmer que les divisions 
et articulations visibles dans notre représentation sont 
purement relatives à notre manière de percevoir. 

Nous ne doutons pas, d'ailleurs, qu'on ne puisse don- 
ner des définitions plus profondes des deux tendances 
réaliste et idéaliste, telles qu'on les retrouve à travers 
l'histoire de la philosophie. Nous-même, dans un travail 
antérieur, nous avons pris les mots (( réalisme » et (( idéa- 
lisme )) dans un sens assez difTérent. Nous ne tenons 
donc nullement aux définitions que nous venons d'énon- 
cer. Elles caractériseraient surtout un idéalisme à 
la Berkeley et le réalisme qui s'y oppose. Peut-être 
traduiraient-elles avec une précision suffisante l'idée qu'on 
se fait couramment des deux tendances, la part de l'idéa- 
lisme s'étendant aussi loin que celle du représentable, le 
réalisme revendiquant ce qui dépasse la représentation. 
Mais la démonstration que nous allons esquisser est 
indépendante de toute conception historique du réalisme 
et de l'idéalisme. A ceux qui contesteraient la généralité 
de nos deux définitions, nous demanderions de ne voir 
dans les mots réalisme et idéalisme que des termes con- 
« ventionnels par lesquels nous désignerons, au cours de la 
i présente étude, deux notations du réel, dont l'une impli- 
que la possibilité et l'autre l'impossibilité d'identifier les 
choses avec la représentation, étalée et articulée dans 
l'espace, qu'elles offrent à une conscience humaine. Que 
les deux postulats s'excluent l'un l'autre, qu'il soit illégi- 



-2o8 LE CERVEAL' ET LA PENSEE 

tirne, par conséquent, d'appliquer en même temps les 
deux systèmes de notation au même objet, tout le monde 
nous l'accordera. Or, nous n'avons pas besoin d'autre 
chose pour la présente démonstration. 

Nous nous proposons d'établir les trois points suivants : 
I*' Si l'on opte pour la notation idéaliste, l'affirmation 
d'un parallélisme (au sens d'équivalence) entre l'état psy- 
chologique et l'état cérébral implique contradiction. 2° Si 
l'on préfère la notation réaUste. on retrouve, transposée, 
la même contradiction. 3^ La thèse du parallélisme ne paraît 
soutenable que si l'on emploie en même temps, dans la 
même proposition, les deux systèmes de notation à la fois. 
Elle ne semble intelligible que si, par une inconsciente 
prestidigitation intellectuelle, on passe instantanément du 
réalisme à l'idéalisme et de l'idéalisme au réalisme, appa- 
raissant dans l'un au moment précis oii l'on va être pris 
en flagrant délit de contradiction dans l'autre. Xous 
sommes d'ailleurs ici naturellement prestidigitateurs, 
parce que le problème dont il s'agit, étant le problème 
psycho-physiologique des rapports du cerveau et de la 
pensée, nous suggère, par sa position même, les deux 
points de vue du réalisme et de l'idéalisme, le terme 
(( cerveau » nous faisant songer à une chose et le terme 
(( pensée » à de la représentation. On peut dire que 
]\^noncé de la question contient déjà, en puissance, l'équi- 
voque par laquelle on y répondra. 

Pla^j^ons-nous donc d'abord au point de vue idéaliste, 
et consMéron? par exemple la perception des objets qui 
occupent, à un moment donné, le champ visuel. Ces 
objets agissent, par l'intermédiaire de la rétine et du nerf 



EXPRESSION IDÉALISTE DU RAPPORT 209 

optique, sur les centres de la vision : ils y provoquent une 
modification des groupements atomiques et moléculaires. 
Quel est le rapport de cette modification cérébrale aux 
objets extérieurs? 

La thèse du parallélisme consistera à soutenir que nous 
pouvons, une fois en possession de l'état cérébral, sup- 
primer par un coup de baguette magique tous les objets 
perçus sans rien changer à ce qui se passe dans la con- 
science, car c'est cet état cérébral causé par les objets, et 
non pas l'objet lui-même, qui détermine la perception 
consciente. Mais comment ne pas voir qu'une proposition 
de ce genre est absurde dans l'hypothèse idéaliste? Pour 
l'idéalisme, les objets extérieurs sont des images et le cer- 
veau est l'une d'elles. Il n'y a rien de plus dans les choses 
mêmes que ce qui est étalé ou étalable dans l'image qu'elles 
présentent. Il n'y a donc rien de plus dans un chassé-croisé 
d'atomes cérébraux que le chassé-croisé de ces atomes. 
Puisque c'est là tout ce qu'on a supposé dans le cerveau, 
c'est là tout ce qui s'y trouve et tout ce qu'on en peut 
tirer. Dire que l'image du monde environnant sort de cette 
image, ou qu'elle s'exprime par cette image, ou qu'elle 
surgit dès que cette image est posée, ou qu'on se la donne 
en se donnant cette image, serait se contredire soi-même, 
puisque ces deux images, le monde extérieur et le mou- 
vement intracérébral, ont été supposées de même nature, 
et que la seconde image est, par hypothèse, une infime 
partie du champ de la représentation alors que la première 
remplit le champ de la représentation tout entier. Que 
l'ébranlement cérébral contienne virtuellement la repré- 
sentation du monde extérieur, cela peut sembler intelligible 
dans une doctrine qui fait du mouvement quelque chose 



2IO LE CERVEAU ET LA PENSÉE 

de sous-jacent à la représentation que nous en avons, un 
pouvoir mystérieux dont nous n'apercevons que l'effet 
produit sur nous. Mais cela apparaît tout de suite comme 
contradictoire dans la doctrine qui réduit le mouvement 
lui-même à une représentation, car c'est dire qu'un petit 
coin de la représentation est la représentation tout entière. 

Je conçois bien, dans l'hypothèse idéaliste, que la modi- 
fication cérébrale soit un effet de l'action des objets exté- 
rieurs, un mouvement reçu par l'organisme et qui va pré^ 
parer des réactions appropriées : images parmi des images» 
images mouvantes comme toutes les images, les centres 
nerveux présentent des parties mobiles qui recueillent 
certains mouvements extérieurs et les prolongent en mou- 
vements de réaction tantôt accomplis, tantôt commencés 
seulement. Mais le rôle du cerveau se réduit alors à subir 
certains effets des autres représentations, à en dessiner, 
comme nous le disions, les articulations motrices. C'est 
en cela que le cerveau est indispensable au reste de la 
représentation, et qu'il ne peut être lésé sans qu'une per- 
turbation plus ou moins générale de la représentation s'en- 
suive. Mais il ne dessine pas les représentations elles- 
mêmes ; car il ne pourrait, lui représentation, dessiner le 
tout de la représentation que s'il cessait d'être une partie 
de la représentation pour devenir le tout lui-même. For- 
mulée dans une langue rigoureusement idéaHste, la thèse 
du parallélisme se résumerait donc dans cette proposition 
contradictoire : la partie est le tout. 

Mais la vérité est qu'on passe inconsciemment du point de 
vue idéaliste à an point de vue pseudo-réaliste. On a com- 
mencé par faire du cerveau une représentation comme les 
autres, enchâssée dans les autres représentations et insé- 



PASSAGE INCONSCIENT AU REALISME 2 M 

parable d'elles : les mouvements intérieurs du cerveau, 
représentation parmi des représentations, n'ont donc pas 
à susciter les autres représentations, puisque les autres 
représentations sont données avec eux, autour d'eux. Mais 
insensiblement on arrive à ériger le cerveau et les mouve- 
ments intracérébraux en choses, c'est-à-dire en causes 
cachées derrière une certaine représentation et dont le pou- 
voir s'étend infiniment plus loin que ce qui en est repré- 
senté. Pourquoi ce glissement de l'idéalisme au réalisme F 
Il est favorisé par bien des illusions théoriques ; mais on 
ne s*y laisserait pas aller aussi facilement si l'on ne s'y 
croyait encouragé par les faits. 

A côté de la perception, en eflet, il y a la mémoire. 
Quand je me remémore les objets une fois perçus, ils 
peuvent n'être plus là. Mon corps est resté seul; et pour- 
tant les autres images redeviendront visibles sous forme 
de souvenirs. Il faut donc bien, semble-t-il, que mon 
corps, ou quelque partie de mon corps, ait la puissance 
d'évoquer les autres images. Admettons qu'il ne les crée 
pas : du moins est-il capable de les susciter. Gomment 
le ferait-il, si à un état cérébral déterminé ne correspon- 
daient pas des souvenirs déterminés, et s'il n'y avait pas, 
en ce sens précis, parallélisme du travail cérébral et de 
la pensée.^ 

Nous répondrons que, dans l'hypothèse idéaliste, il est 
impossible de se représenter un objet en l'absence complète 
de l'objet lui-même. S'il n'y a rien de plus dans l'objet 
présent que ce qui en est représenté, si la présence de l'ob- 
jet coïncide avec la représentation qu'on en a, toute partie 
de la représentation de l'objet sera, en quelque sorte, une 
partie de sa présence. Le souvenir ne sera plus l'objet lui- 



212 LE CERVEAU ET LA PE>'SÉE 



même, je le veux bien ; il lui manquera pour cela beau- 
coup de choses. D'abord il est fragmentaire ; il ne retient 
d'ordinaire que quelques éléments de la perception pri- 
mitive. Ensuite il n'existe que pour la personne qui l'évo-j 
que, tandis que l'objet fait partie d'une expérience com- 
mune. Enfin, quand la représentation-souvenir surgit, les 
modifications concomitantes de la représentation-cerveau 
ne sont plus, comme dans le cas de la perception, des 
mouvements assez forts pour exciter la représentation-orga- 
nisme à réagir immédiatement. Le corps ne se sent plas 
soulevé par l'objet aperçu, et comme c'est dans cette sug- 
gestion d'activité que consiste le sentiment de Vactualité, 
l'objet représenté n'apparaît plus comme actuel : c'est ce 
qu'on exprime en disant qu'il n'est plus présent. La vérité 
est que, dans l'hypothèse idéaliste, le souvenir ne peut 
être qu'une pellicule détachée de la représentation primitive 
ou, ce qui revient au même, de l'objet. Il est toujours pré- 
sent, mais la conscience en détourne son attention tant 
qu'elle n'a pas quelque raison de le considérer. Elle n'a 
intérêt à l'apercevoir que lorsqu'elle se sent capable de 
l'utiliser, c'est-à-dire lorsque l'état cérébral présent dessine 
déjà quelques-unes des réactions motrices naissantes que 
l'objet réel (c'est-à-dire la représentation complète) aurait 
déterminées : ce commencement d'activité du corps confère 
à la représentation un commencement d'actualité. Mais il 
s*en faut alors qu'il y ait « parallélisme » ou (( équivalence » 
entre le souvenir et l'état cérébral. Les réactions motrices 
naissantes dessinent en ellet quelques-uns des effets possi- 
bles de la représentation qui va réapparaître, et non pas cette 
représentiition même ; et comme la même réaction motrice 
peut suImc Lien des souvenirs différents, ce n'est pas un 



EXPRESSION RÉALISTE DU RAPPORT 2x3 

souvenir déterminé qui sera évoqué par un état déterminé 
du corps, ce sont au contraire bien des souvenirs différents 
qui seront également possibles, et entre lesquels la con- 
science aura le choix. Ils ne seront soumis qu'à une seule 
condition commune, celle d'entrer dans le même cadre 
moteur: en cela consistera leur a ressemblance », terme 
vague dans les théories courantes de l'association, et qui 
acquiert un sens précis quand on le définit par l'identité 
des articulations motrices. Mais nous n'insisterons pas sur 
ce point, qui a fait l'objet d'un travail antérieur. Qu'il 
nous suiïîse de dire que, dans l'hypothèse idéaliste, les 
objets perçus coïncident avec la représentation complète et 
complètement agissante, les objets remémorés avec la même 
représentation incomplète et incomplètement agissante, et 
que ni dans un cas ni dans l'autre l'état cérébral n'équivaut 
à la représentation, puisqu'il en fait partie. — Passons 
maintenant au réahsme, et voyons si la thèse du parallé- 
lisme psycho-physiologique y va devenir plus claire. 

Voici encore les objets qui peuplent le champ de ma 
vision; A^oici mon cerveau au milieu d'eux; voici enfin, 
dans mes centres sensoriels, des déplacements de molé- 
cules et d'atomes occasionnés par l'action des objets exté- 
rieurs. Du point de vue idéaliste, je n'avais pas le droit 
^ d'attribuer à ces mouvements internes la mystérieuse puis- 
çaQce de se doubler de la représentation des choses exté- 

i . . . . 

rieures, car ils tenaient tout enliers dans ce qui en était 
représenté, et puisque, par hypothèse, on se les représen- 
lait comme des mouvements de certains atomes du cer- 
veau, ils étaient mouvements d'atomes du cerveau et rien 
autre chose. Mais l'essence du réalisme est de supposer 



51 4 LE CERVEAU ET LA PENSÉE 

derrière nos représentations une cause qui dilTèrc d'elles. 
Rien ne l'empêchera, semble-t-il, de considérer la repré- 
sentation des objets extérieurs comme impliquée dans 
les modifications cérébrales. Pour certains théoriciens, 
ces états cérébraux seront véritablement créateurs de la 
représentation, qui n'en est que l' « épiphénomène ». 
D'autres supposeront, à la manière cartésienne, que les 
' mouvements cérébraux occasionnent simplement l'appari- 
tion des perceptions conscientes, ou encore que ces per- 
ceptions et ces mouvements ne sont que deux aspects 
d'une réalité qui n'est ni mouvement ni perception. 
Tous s'accorderont néanmoins à dire qu'à un état cérébral 
déterminé correspond un état de conscience déterminé, 
et que les mouvements intérieurs de la substance céré- 
brale, considérés à part, livreraient, à qui saurait les 
déchiffrer, le détail complet de ce qui se passe dans la con- 
science correspondante. 

Mais comment ne pas voir que la prétention de consi- 
dérer à part le cerveau, à part le mouvement de ses atomes, 
enveloppe ici une contradiction véri table .►^ Un idéaliste a le 
droit de déclarer isolable l'objet qui lui donne une repré- 
sentation isolée, puisque l'objet ne se distingue pas pour 
lui de la représentation. Mais le réalisme consiste précisé- 
ment à rejeter cette prétention, à tenir pour artificielles ou 
relatives les lignes de séparation que notre représentation 
trace entre les choses, à supposer au-dessous d'elles un 
systèmed'actions réciproques etde virtualités enchevêtrées, 
enfin à définir l'objet, non plus par son entrée dans notre 
représentation, mais par sa solidarité avec le tout d'une 
réaUté inconnaissable en elle-même. Plus la science appro- 
fondit la nature du corps dans la dircclion de sa (( réalité », 



PASSAGE IKCONSCIEÎJT A l'iDÉAUSME 2i5 

plus elle réduit déjà chaque propriété de ce corps, et par 
conséquent son existence même, aux relations qu'il entre- 
tient avec le reste de la matière capable de l'influencer. A 
vrai dire, les termes qui s'influencent réciproquement — 
de quelque nom qu'on les appelle, atomes, points maté- 
riels, centres de forces, etc. — ne sont à ses yeux que des 
termes provisoires ; c'est l'influence réciproque ou inter- 
•action qui est pour elle la réalité définitive. 

Or, vous avez commencé par a^ous donner un cerveau 
que des objets extérieurs à lui modifient, dites-vous, de 
manière à susciter des représentations. Puis vous avez 
fait table rase de ces objets extérieurs au cerveau et vous 
avez attribué à la modification cérébrale le pouvoir de 
dessiner, à elle seule, la représentation des objets. Mais, 
en retirant les objets qui l'encadrent, vous retirez aussi, 
bon gré mal gré, l'état cérébral qui leur emprunte ses 
propriétés et sa réalité. Vous ne le conservez que parce 
que vous passez subrepticement au système de notation 
idéaliste, oà l'on pose comme isolable en droit ce qui est 
isolé dans la représentation. 

Tenez-vous-en à votre hypothèse. Les objets extérieurs 
et le cerveau étant en présence, la représentation se pro- 
duit. Vous devez dire que cette représentation n'est pas 
fonction de l'état cérébral tout seul, mais de l'état cérébral 
et des objets qui le déterminent, cet état et ces objets 
formant maintenant ensemble un bloc indivisible. La 
thèse du parallélisme, qui consiste à détacher les états 
cérébraux et à supposer qu'ils pourraient créer, occa- 
sionner, ou tout au moins exprimer, à eux seuls, la 
représentation des objets, ne saurait donc encore une fois 
«'énoncer sans se détruire elle-même. En langage stricte- 



2l6 LE CERVEAU ET LA PENSÉE 

ment réaliste elle se formulerait ainsi : Une partie, quf 
doit tout ce quelle est au reste du tout, peut être conçue 
comme subsistant quand le reste du tout s'évanouit. Ou 
encore, plus simplement : Une relation entre deux termes 
équivaut à l'un d'eux. 

Ou les mouvements d'atomes qui s'accomplissent dans 
le cerveau sont bien ce qu'ils étalent dans la représenta- 
tion que nous en aurions, ou ils en différent. Dans lit 
première hypothèse, ils seront tels que nous les aurons 
perçus, et le reste de notre perception sera dès lors autre 
chose : il y aura, entre eux et le reste, un rapport de con- 
tenu à contenant. Tel est le point de vue idéaliste. Dans 
la seconde hypothèse, leur réalité intime est constituée 
par leur solidarité avec tout ce qui est derrière l'ensemble 
de nos autres perceptions ; et, par cela seul que nous 
considérons leur réalité intime, nous considérons le tout 
de la réalité avec lequel ils forment un système indivisé : 
ce qui revient à dire que le mouvement intracérébral, 
envisagé comme un phénomène isolé, s'évanouit, et qu'il 
ne peut plus être question de donner pour substrat à la 
représentation tout entière un phénomène qui n'en est 
qu'une partie, et une partie découpée artificiellement au 
niiUeu d'elle. 

Mais la vérité est que le réalisme ne se maintient 
jamais à l'état pur. On peut poser l'existence du réel en 
général derrière la représentation : dès que l'on com- 
mence à parler d'une réalité en particulier, bon gré mal 
gré on fait plus ou moins coïncider la chose avec la repré- 
sentation qu'on en a. Sur le fond de réalité cachée, oii 
tout est nécessairement impliqué dans tout, le réalisme 
déroule les représentations explicites qui sont pour 



OSCILLATION INCONSCIENTE DE l'eSPUIT 2I7 

l'idéaliste la réalité même. Réaliste au moment où il pose 
le réel, il devient idéaliste dès qu'il en affirme quelque 
chose, la notation réaliste ne pouvant plus guère con- 
sister, dans les explications de détail, qu'à inscrire sou& 
chaque terme de la notation idéaliste un indice qui en 
marque le caractère provisoire. Soit ; mais ce que nous 
avons dit de l'idéalisme va s'appliquer alors au réalisme 
qui a pris l'idéalisme à son compte. Et faire des étals 
cérébraux l'équivalent des perceptions et des souvenirs 
reviendra toujours, de quelque nom qu'on appelle le sys- 
tème, à affirmer que la partie est le tout. 

En approfondissant les deux systèmes, on verrait que 
l'idéalisme a pour essence de s'arrêter à ce qui est étalé 
dans l'espace et aux divisions spatiales, tandis que le 
réalisme tient cet étalage pour superficiel et ces divisions 
pour artificielles : il conçoit, derrière les représentations 
juxtaposées, un système d'actions réciproques, et par 
conséquent une implication des représentations les unes 
dans les autres. Gomme d'ailleurs notre connaissance de 
la matière ne saurait sortir entièrement de l'espace, et 
que l'implication réciproque dont il s'agit, si profonde 
soit-elle, ne saurait devenir extraspatiale sans devenir 
extrascientifique, le réalisme ne peut dépasser l'idéalisme 
dans ses explications. On est toujours plus ou moins dans 
l'idéalisme (tel que nous l'avons défini) quand on fait 
œuvre de savant : sinon, on ne songerait même pas à 
considérer des parties isolées de la réalité pour les condi- 
tionner l'une par rapport à l'autre, ce qui est la science 
même. L'hypothèse du réaliste n'est donc ici qu'un idéal 
destiné à lui rappeler qu'il n'aura jamais assez approfondi 
l'explication de la réalité, et qu'il devra établir des rela- 



2l8 LE CERVEAU ET LA PENSÉE 

lions de plus en plus intimes entre les parties du réel qui 
se juxtaposent à nos yeux dans l'espace. Mais cet idéal, le 
réaliste ne peut s'empêcher de l'hypostasier. Il l'hypo- 
slasie dans les représentations étalées qui étaient pour 
l'idéaliste la réalité môme. Ces représentations deviennent 
alors pour lui autant de choses, c'est-à-dire de réservoirs 
contenant des virtualités cachées: ce qui lui permettra de 
considérer les mouvements intra-cérébraux (érigés cette 
fois en choses et non plus en simples représentations) 
€omme renfermant en puissance la représentation tout 
entière. En cela consistera son affirmation du parallélisme 
psycho-physiologique. Il oublie qu'il avait situé le réser- 
voir hors de la représentation et non pas en elle, hors de 
l'espace et non pas dans l'espace, et qu'en tous cas son 
hypothèse consistait à supposer la réalité ou indivisée, ou 
articulée autrement que la représentation. En faisant 
correspondre à chaque partie de la représentation une 
partie de la réalité, il articule le réel comme la repré- 
sentation, il déploie la réalité dans l'espace, et il aban- 
<lonne son réalisme pour entrer dans l'idéalisme, où la 
iclation du cerveau au reste de la représentation est 
évidemment celle delà partie au tout. 

Vous parliez d'abord du cerveau tel que nous le voyons, 
Ici que nous le découpons dans l'ensemble de notre 
représentation: ce n'était donc qu'une représentation, et 
nous étions dans l'idéalisme. Le rapport du cerveau au 
reste de la représentation était des lors, nous le répétons, 
celui de la partie au tout. De là vous avez passé brusque- 
ment à une réalité qui soas-tendrait la représentation : 
soit, mais alors elle est subspatiale, ce qui revient à dire 
<jue le cerveau n'est pas une entité indépendante. Il n'y a 



OSCILLATION INCONSCIENTE DE L ESPRIT SIQ 

plus maintenant que le tout de la réalité inconnaissable 
€n soi, sur lequel s'étend le tout de notre représentation. 
Nous voilà dans le réalisme ; et, pas plus dans ce réalisme 
que dans l'idéalisme de tout à l'heure, les états cérébraux 
ne sont l'équivalent de la représentation : c'est, nous le 
répétons, le tout des objets perçus qui entrera encore 
(cette fois dissimulé) dans le tout de notre perception. 
Mais voici que, descendant au détail du réel, on continue 
à le composer de la même manière et selon les mêmes lois 
que la représentation, ce qui équivaut à ne plus les distin- 
guer l'un de l'autre. On revient donc à l'idéalisme, et l'on 
•devrait y rester. Point du tout. On conserve bien le cer- 
veau tel qu'il est représenté, mais on oublie que, si le 
réel est déplié dans la représentation, étendu en elle et 
non jdIus tenda en lui, il ne peut plus receler les puis- 
sances et virtualités dont parlait le réalisme ; on érige 
alors les mouvements cérébraux en équivalents de la 
représentation entière. On a donc oscillé de l'idéalisme 
xiu réalisme et du réalisme à l'idéalisme, mais si rapide- 
ment qu'on s'est cru immobile et, en quelque sorte, à 
califourchon sur les deux systèmes réunis en un seul. 
Cette apparente conciliation de deux affirmations incon- 
ciliables est l'essence même de la thèse du parallélisme. 

Nous avons essayé de dissiper l'illusion. Nous ne nous 
flattons pas d'y avoir entièrement réussi, tant il y a d'idées, 
sympathiques à la thèse du parallélisme, qui se groupent 
autour d'elle et en défendent l'abord. De ces idées les 
unes ont été engendrées par la thèse du parallélisme elle- 
tnême ; d'autres au contraire, antérieures à elle, ont 
gloussé à l'union illégitime d'oii nous l'avons vue naître ; 
d'autres enfin, sans relations de famille avec elle, ont pris 



2 20 LE CERVEAU ET LA PENSÉE 

modèle sur elle à force de vivre à ses côtés. Toutes 
forment aujourd'hui autour d'elle une ligne de défense 
/mposante, qu'on ne peut forcer sur un point sans que la 
résistance renaisse sur un autre. Citons en particulier : 

1° L'idée implicite (on pourrait même dire incon^ 
sciente) d'une âme cérébrale, c'est-à-dire d'une concen- 
tration de la représentation dans la substance corticale. 
La représentation paraissant se déplacer avec le corps, on 
raisonne comme s'il y avait, dans le corps lui-même» 
l'équivalent de la représentation. Les mouvements céré- 
braux seraient ces équivalents. La conscience, pour per- 
cevoir l'univers sans se déranger, n'a plus alors qu'à s& 
dilater dans l'espace restreint de l'écorce cérébrale, véri- 
table (( chambre noire » où se reproduit en réduction le 
monde environnant. 

2° L'idée que toute causalité est mécanique, et qu'il 
n'y a rien dans l'univers qui ne soit calculable mathéma- 
tiquement. Alors, comme nos actions dérivent de nos- 
représentations (aussi bien passées que présentes), il faut 
sous peine d'admettre une dérogation à la causalité méca 
nique, supposer que le cerveau d'où part l'action con- 
tenait l'équivalent de la perception, du souvenir et de la 
pensée elle-même. Mais l'idée que le monde entier, y 
compris les êtres vivants, relève de la mathématique 
pure, n'est qu'une vue a priori de l'esprit, qui remonte 
aux cartésiens. On peut l'exprimer à la moderne, la tra- 
duire dans le langage de la science actuelle, y rattacher 
un nombre toujours croissant de faits observés (où l'on 
a été conduit par elle) et lui attribuer alors des origines 
expérimentales : la partie effectivement mesurable du réel 
n'en reste pas moins limitée, et la loi, envisagée comme 



ILLUSIONS COMPLEMETiT AIRES 221 

■absolue, conserve le caractère d'une hypothèse métaphy- 
sique, qu'elle avait déjà au temps de Descartes. 

S** L'idée que, pour passer du point de vue (idéaliste) 
de la représentation au point de vue (réaliste) de la chose 
en soi, il suffit de substituer à notre représentation imagée 
€t pittoresque cette même représentation réduite à un 
dessin sans couleur et aux relations mathématiques de 
ses parties entre elles. Hypnotisés, pour ainsi dire, par 
le vide que notre abstraction vient de faire, nous accep- 
tons la suggestion de je ne sais quelle merveilleuse signi- 
fication inhérente à un simple déplacement de points 
matériels dans l'espace, c'est-à-dire à une perception 
diminuée, alors que nous n'aurions jamais songé à doter 
d'une telle vertu l'image concrète, plus riche cependant, 
que nous trouvions dans notre perception immédiate. La 
vérité est qu'il faut opter entre une conception de la réa- 
lité qui l'éparpillé dans l'espace et par conséquent dans 
la représentation, la considérant tout entière comme 
actuelle ou actualisable, et un système oii la réalité devient 
un réservoir de puissances, étant alors ramassée sur elle- 
même et par conséquent extraspatiale. Aucun travail d'abs- 
traction, d'élimination, de diminution enfin, effectué sur 
la première conception, ne nous rapprochera de la seconde. 
Tout ce qu'on aura dit du rapport du cerveau à la repré- 
sentation dans un idéalisme pittoresque, qui s'arrête aux 
représentations immédiates encore colorées et vivantes, 
s'appliquera a fortiori à un idéalisme savant, oii les repré- 
sentations sont réduites à leur squelette mathématique, 
mais oii n'apparaît que plus clairement, avec leur caractère 
spatial et leur extériorité réciproque, l'impossibilité pour 
i'une d'elles de renfermer toutes les autres. Parce qu'on 



22 2 LE CERVEAU ET LA PENSEE 

aura effacé des représentations extensives, en les frottant 
les unes contre les autres, les qualités qui les différencient 
dans la perception, on n'aura pas avancé d'un pas vers^ 
une réalité qui a été supposée en tension, et d'autant plus 
réelle, par conséquent, qu'elle est plus inextensive. Autant 
vaudrait s'imaginer qu'une pièce de monnaie usée, en per- 
dant la marque précise de sa valeur, a acquis une puis- 
sance indéfinie d'achat. 

4° L'idée que, si deux touts sont solidaires, chaque par- 
lie de l'un est solidaire d'une partie déterminée de l'autre. 
Alors, comme il n'y a pas d'état de conscience qui n'ait 
son concomitant cérébral, comme une variation de l'état 
cérébral ne va pas sans une variation de l'état de con- 
science (quoique la réciproque ne soit pas nécessairement 
vraie dans tous les cas), comme enfin une lésion de l'acti- 
vité cérébrale entraîne une lésion de l'activité consciente, 
on conclut qu'à une fraction quelconque de l'état de 
conscience correspond une partie déterminée de l'état 
cérébral, et que l'un des deux termes est par conséquent 
substituable à l'autre. Comme si l'on avait le droit d'éten- 
dre au détail des parties, rapportées chacune à chacune,, 
ce qui n'a été observé ou inféré que des deux touts, et 
de convertir ainsi un rapport de solidarité en une rela- 
tion d'équivalent à équivalent ! La présence ou l'absence 
d'un écrou peuvent faire qu'une machine fonctionne ou 
ne fonctionne pas : s'ensuit-il que chaque partie de l'écrou 
corresponde à une partie de la machine, et que la machine 
ait son équivalent dans l'écrou ? Or la relation de l'état 
cérébral à la représentation pourrait bien être celle de 
l'écrou à la machine, c'est-à-dire de la partie au tout. 

Ces quatre idées elles-mêmes en impliquent un grand 



l'illusion fondamentale 2 23 

nombre d'autres, qu'il serait intéressant d'analyser à leur- 
tour parce qu'on y trouverait autant d'harmoniques, en 
quelque sorte, dont la thèse du parallélisme donne le son 
fondamental. Nous avons simplement cherché, dans la 
présente étude, à dégager la contradiction inhérente à la 
thèse elle-même. Précisément parce que les conséquence» 
011 elle conduit et les postulats qu'elle recèle couvrent, 
pour ainsi dire, tout le domaine de la philosophie, il nous 
a paru que cet examen critique s'imposait, et qu'il pou- 
vait servir de point de départ à une théorie de l'esprit, 
considéré dans ses rapports avec le déterminisme de In 
nature. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

Avant-propos y 



La conscience et la vie. 

Les grands problèmes. — La déduction, la critique et l'esprit 
de système. — Les lignes de faits. — Conscience, mémoire, 
anticipation. — Quels sont les êtres conscients? — La 
faculté de choisir. — Conscience éveillée et conscience 
endormie. — Conscience et imprévisibilité. — Mécanisme 
de l'action libre. — Tensions de durée. — L'évolution de 
la vie. — L'homme. — L'activité créatrice. — Significa- 
tion de la joie. — La vie morale. — La vie sociale. — 
L'au-delà 



II 

L'âme et le corps. 

La thèse du sens commun. — La thèse matérialiste. — 
InsufTisance des doctrines. — Origines métaphysiques de 
l'hypothèse d'un parallélisme ou d'une équivalence entre 
l'activilé cérébrale et l'activité mentale. — Que dit l'expé- 
rience? — Rôle probable du cerveau. — Pensée et panto- 
mime. — Uatteniion à la vie. — Distraction et aliénation. 
— Ce que suggère l'étude de la mémoire et plus particu- 

i5 



2 2 6 TAHLE D::S matières 

lièrcmeni de la mémoire des mots. — Où se conservent 

les souvenirs ? — De la survivance de lame 3i 



III 
« Fantômes de vivants » et u recherche psychique ». 

Préventions contre la «recherche psychique ». — La télé- 
pathie devant la science. — Télépathie et coïncidence. — 
Caractère de la science moderne. — Objections élevées 
contre la recherche psychique au nom de la science. — 
Métaphysique impliquée dans ces objections. — Ce que 
donnerait une étude directe de l'activité spirituelle. — 
Conscience et matérialité. — Avenir de la recherche 
psychique G5 

TV 

Le rêve. 

Rôle des sensations visuelles, auditives, tactiles, etc., dans 
le rêve. — i\ôle de la mémoire. — Le rêve est-il créa- 
teur? — Mécanisme de la perception dans le rêve et dans 
la veille : analogies et dilTérences. — Caractéristique 
psychologique du sommeil. — Désintéressement et détente. 
— L'état de tension 91 



Le souvenir du présent et la fausse reconnaissance. 

Description de la fausse reconnaissance. — Traits qui la 
distinguent: 1° de certains états patholo:;iques ; 2° de 
la reconnaissance vague ou incertaine. — Trois systèmes 
d'explication, selon cpi'on voit dans la fausse reconnais- 
sance un trouble de la représentation, du sentiment ou de 
la volonté. — Critique de ces théories. — Principe 



TABLE DES MATIÈRES 227 

d'explication proposé pour tout un ensemble de troubles 
psychologiques. — Comment se forme le souvenir. — 
Le souvenir du présent. — Dédoublement du présent en 
perception et souvenir. — Pourquoi ce dédoublement est 
ordinairement inconscient. — Gomment il redevient 
conscient. — Eiïet d'une «inattention à la vie». — L'in- 
sufFisance d'élan 117 



VI 

L'effort intellectuel. 

Quelle est la caractéristique intellectuelle de l'elTort intellec- 
tuel ? — Les divers plans de conscience et le mouvement 
de l'esprit qui les traverse. — Analyse de l'elTort de mé- 
moire : rappel instantané et rappel laborieux. — Analyse 
de l'elTort d'intellection : interprétation machinale et 
interprétation attentive. — Analyse de l'elTort d'inven- 
tion : le schéma, les images et leur adaptation réciproque. 
— Résultats de l'elTort. — Portée métaphysique du pro- 
blème iG3 



VII 

Le cerveau et la pensée : une illusion philosophique. 

Equivalence admise par certaines doctrines entre le cérébral 
et le mental. — Peut-on traduire cette thèse soit en lan- 
gage idéaliste soit en langage réaliste.»^ — Expression idéa- 
liste de la thèse : elle n'évite la contradiction que par un 
passage inconscient au réalisme. — Expression réaliste de 
la thèse: elle n'échappe à la contradiction que par un 
glissement inconscient à l'idéalisme. — Oscillations répé- 
tées et inconscientes de l'esprit entre l'idéalisme et le réa- 
lisme. — llkisions complémentaires qui renforcent l'illu- 
sion fondamentale 2o3 



CHAR IRE s. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT. 




THE INSTITUTE QF WFP'^rVAL STUDIlS 
10 ELMSLEV f-LACE 
TORONTO 6. CANADA, 

3 9 6 5 •